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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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La graine et l'eau

Behja Traversac
Etoiles d'Encre - n°17

Dessins : Emmanuelle Dufossez
Éditions "Le Ventre et l'Œil", septembre 2003

Tenir ce livre en mains est déjà un plaisir car il fait penser à un coffret à bijoux. Son élégant format, sa mise en pages impeccable et les très belles illustrations de E. Dufossez participent à cette impression. Sa lecture nous confirmera, dès le début, que le coffret regorge de diamants. Taillés dans les éclats d'une lucidité sans faille, d'une beauté aussi grande que l'amour qui lie une Algérienne et un "gaouri" (un Français)… des diamants aux pointes acérées quand ils se font, hélas ! l'instrument d'une lapidation symbolique à l'encontre de la "traîtresse"…
Car cette femme, marquée au fer rouge de la souillure que représente son union avec un mécréant, est bannie de la société traditionnelle. Ses enfants sont considérés comme des bâtards. Dans le quartier où elle habite, aucune "petite" humiliation ne lui est épargnée et elle se trouve niée dans son existence même ou traitée de "sale émigrée" parce qu'ainsi placée à l'"extérieur", elle pourrait passer pour moins dérangeante. Mais le propos de Behja Traversac se situe bien au-delà de son cas personnel ou même de celui de la femme maghrébine en général, pour accéder au thème universel de l'anathème ou pour décrire l'aveuglement d'une "foule de figurants sans ancrage, psalmodiant un rêve impossible vendu par des politiques sans scrupules…" : ce livre est également et peut-être avant tout, un état des lieux qui tient au contexte algérien mais aussi à l'humaine condition.
Et pourtant l'auteur, en dépit de sa très grande clairvoyance et de sa souffrance : "J'ai senti une espèce de fragmentation de mon être qui m'a laissé une impression d'éclatement, d'éparpillement", oppose à son inévitable exil un hymne à la vie, brosse en quelques mots lumineux une "matinée d'hiver algérien éclatante", affirme à chaque ligne son amour fou pour l'Algérie et ses habitants. Parfois elle nous le confie, en sourdine, avec une timidité de jeune fille ; d'autres fois, son ton se fait plus précipité, plus saccadé, à la manière d'un sanglot… Ce qui nous conduit à admirer un autre joyau du coffret à bijoux : la forme de cet ouvrage.
Sa forme ? Non, ce livre est protéiforme. Il va allégrement adopter à peu près tous les styles, tour à tour essai sociologique, narration ou poésie… sans oublier la lettre d'amour signalée par des italiques dont l'une des plus belles, intitulée "La peau de ce pays", s'adresse bien évidemment à l'Algérie ! En avant-dernier chapitre enfin, une petite scène, pouvant être empruntée à une pièce de théâtre, nous livre un dialogue entre un greffier et la fille de l'auteure qui voudrait prendre la nationalité algérienne… Cette variété de tons, loin de créer une disparité, entraîne le lecteur dans un rythme semblable à celui de la vie : on 'écoute'une histoire, on s'instruit et, parfois, on a la larme à l'œil !
Quelques mots encore sur la figure de la mère qui apparaît à plusieurs reprises, assez fugacement puisqu'elle ne se trouve pas au centre du propos. A son sujet, Behja Traversac écrit : "… Mais son histoire, comme celle de tant de femmes de sa génération qui n'ont pu s'exprimer, reste à écrire"… Bien d'accord avec l'auteure à qui nous suggérons de ne point attendre si elle ne s'est déjà attelée à la tâche !

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