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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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Mes grands-mères et mon corps

Etoiles d'Encre - n°17

Je suis petite. Dans la maison de ma grand-mère, si je dis j'ai faim, ma grand-mère se lève précipitamment et me prépare un énorme sandwich. Je le mange goulûment. Arrivée à la moitié, je n'ai plus faim. Alors je lui dis que je ne le veux plus. Elle répond laisse-le, je vais te donner une pomme. Non, j'ai plus faim. Une orange. Non. Une banane. Non. Si, si, une banane, allez viens, tu verras après la banane tu demanderas sûrement une orange puis une pomme. Non! si! non! si! Puis je mange une orange. Et une pomme. Je mâche lentement. J'ai du mal à avaler. Ma grand-mère est assise sur le canapé. Je suis allongée sur le canapé ma tête contre son gros ventre. Je mange. Pendant que je mange elle me frotte le ventre. Et elle pince ma joue et appuie sur la bosse que bombe la bouchée. Et elle dit mâche, mâche, avale. Et nous restons ainsi toutes les deux à attendre que le temps passe. Puis je lui dit que je n'ai plus faim et elle, fatiguée dit alors, laisse. Puis je m'endors contre son gros ventre et tant que je dors elle ne bouge pas.
Et on sonne à la porte, des gens rentrent. Ma grand-mère bavarde avec eux puis leur offre des chocolats. Elle m'en propose aussi. Je dis non. Elle s'étonne, même du chocolat! Alors elle attrape une poignée et me les fourre dans la poche et dit, garde-les, tu les mangeras tout à l'heure. Et si tu as faim dis le moi que je te prépare un grand sandwich.

Dans la maison de mon autre grand-mère si je dis j'ai faim elle répond, on ne mange pas entre les repas, on mange à heures fixes et tous ensemble.
Après le déjeuner pour le dessert chacun a une pêche posée dans sa grande assiette. Je regarde la mienne, on dirait un petit pois. Je mange ma pêche et suce le noyau jusqu'à ce qu'il n'en reste que la saveur du bois. Je lèche mes doigts. Je reluque les pêches restantes. J'en voudrais encore une. Mais je ne dis rien. Je regarde ma grand-mère, elle fronce les sourcils. Je ne dis rien. On se lève de table.
Quatre heures pile, j'accours pour la collation. Ma grand-mère beurre des tartines. La coupe de porcelaine contenant les belles pêches juteuses est encore au milieu de la table débarrassée du reste. Je les regarde, tellement plus appétissantes que le pain. Ma grand-mère me demande, tu en voudrais bien une n'est-ce pas. J'acquiesce. Elle dit, les pêches c'est seulement pour le dessert et à condition d'avoir été bien sage. Je mange mon pain beurre. Puis je vais jouer
dans le jardin. Puis je cours tout au bout du jardin, là où est le framboisier. Je m'accroupis sous le feuillage pour la cueillette. On ne peut pas me voir comme ça. Je mets plusieurs framboises à la fois dans ma bouche. J'avale vite. Je dévore des tas de framboises. J'entends ma grand-mère qui m'appelle de loin. Elle m'a vue. Elle me somme de rentrer à la maison. Je m'enfuie. En courant les ronces écorchent mes mollets.

Chez ma grand-mère, je m'endors le soir sur le canapé, ma tête posée contre son gros ventre alors qu'elle regarde la télé. C'est un sommeil léger, les bruits me parviennent tant que je dors. Les fenêtres sont grandes ouvertes et j'entends les voisins parler et rire. Ils sont à leur balcon et mangent des pistaches. Ils interpellent par moments leurs voisins d'en face. Les immeubles sont si proches les uns des autres qu'on dirait que tout ce monde habite le même appartement. Chez ma grand-mère je m'endors dans le bruit et la lumière. L'ampoule du salon traverse mes paupières et je n'ai pas l'impression que c'est la nuit, pourtant c'est la nuit. Et ma grand-mère veille. Par moments un bruit plus fort me fait ouvrir un œil. Je vois la tête de ma grand-mère au-dessus de moi. Elle s'est assoupie et ronfle un peu. Quand on annonce la fin des émissions à la télé ma grand-mère éteint et me porte dans le lit. Je dors mais je perçois tous les mouvements. Et là dans la chambre ma grand-mère s'endort à côté de moi.

Chez mon autre grand-mère, après le dîner je monte dormir à l'étage, la lumière est éteinte et la nuit est noire. Les fenêtres sont fermées, il fait froid et silence. Je négocie avec ma grand-mère de pouvoir laisser la porte de la chambre entrouverte pour qu'un rai de lumière me parvienne des escaliers. Elle accepte. Nous parlementons sur la dimension de l'ouverture. Je veux la porte plus grande ouverte et elle moins. J'entends chuchoter en bas. Je discute encore, retarde l'heure de dormir. Je dis que j'ai froid alors elle m'accorde de redescendre pour une tasse de tilleul. Je la bois très lentement. Elle me demande d'aller plus vite. Je dis que c'est trop chaud. Et je demande une bouillotte pour réchauffer le lit. Ma grand-mère fait bouillir de l'eau puis la verse dans une bouteille en verre qu'elle referme avec un bouchon de liège. On remonte dans mon lit. Elle me borde, me fait dire une prière puis s'éclipse. Je finis par m'endormir. Elle aussi, en bas, mais je ne sais pas quand.

Chez ma grand-mère dans la salle de bains sans baignoire il y a un robinet et un seau. Et trois petits tabourets. Il y a un gros cube de savon couleur caramel et qui ne sent pas très bon. Des fruits de loufah coupés en deux. Avec mes cousines on est assises chacune sur son tabouret. Nues. Ma grand-mère remplit le seau d'eau et le verse sur nous. Elle nous lave les cheveux et le corps avec le même savon. Elle lave même trois corps à la fois. Elle remplit à nouveau le seau et nous asperge. Je trouve drôle que les tabourets soient mouillés. Il y a de l'eau partout sur le sol. Ma grand-mère est pieds-nus. Elle nous sèche et nous met le pyjama. Chez ma grand-mère on garde sa culotte sous son pyjama.

Chez mon autre grand-mère je fais ma toilette tous les matins dans une cuvette en porcelaine. Ma grand-mère me donne un gant d'éponge. Ma grand-mère est prête à sortir, elle a mis son manteau et ciré mes chaussures. Elle ouvre son sac à main et prends son mouchoir qu'elle imbibe légèrement de sa salive pour essuyer sur ma joue un résidu de petit-déjeuner. A ma demande elle ouvre son armoire et attrape sa bouteille d'eau de cologne, mouille son doigt et dépose derrière le lobe de mon oreille la goutte parfumée. Elle referme la porte grinçante de l'armoire et nous sortons en nous tenant la main.

Chez ma grand-mère je me suis enfermée dans les toilettes. Je ne veux pas qu'un oncle, une tante ou des cousins oublient que je suis là. Chez ma grand-mère je n'arrive plus à ouvrir la porte. Je suis coincée dedans. Je n'ai pas assez de force pour tourner la clé dans la serrure. J'appelle ma grand-mère d'une petite voix. Puis d'une voix une petit peu moins faible. Elle a entendu. Ma grand-mère appelle toute la famille. Je perçois derrière la porte une réunion bruyante, des conciliabules. On me donne des conseils. Des ordres contradictoires. C'est la panique. Tu vas bien. Oui, je vais bien. A force de tentatives je parviens à ouvrir. La porte s'ouvre sur une assemblée. Je rougis. Ma grand-mère rit.
Chez mon autre grand-mère il y a un pot de chambre à côté de mon lit. Je suis assise dessus et la porte est ouverte. Arrive un cousin de mon âge. Je le trouve beau. Il m'intimide. Je pousse la porte précipitamment. Je guette en retenant ma respiration les bruits des mouvements me parvenant de l'autre côté de la pièce. Quand il s'en va je demande à ma grand-mère j'espère que tu ne lui as pas dit où j'étais et ce que je faisais. Dans mon affolement je me lève et le pot par un effet de ventouse reste collé à mes fesses. Elle me rassure, non, bien sûr que non.


Chez mes grands-mères il faut et il ne faut pas pour les mêmes choses. Mes grands-mères disent mais qui donc t'a appris ça, c'est comme ça qu'on fait. Mes grands-mères ne rient pas des mêmes choses et se fâchent pour des choses opposées. Mes grands-mères ne sont pas du même pays. Et moi je ne suis plus petite et mes deux grands-mères sont mortes maintenant.

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