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Extrait de Mémoire de maîtres, paroles d'élèves (3)

"Violet plénitude"

Claude
Etoiles d'Encre - n°17

(…) Générations du baby-boom qui croiraient à nouveau que rien ne serait plus comme avant… Celle des enfants de l'abbé Pierre ; celle des enfants gâtés ou brimés qui monteraient sur les barricades… Celle des parents de la génération pilule et des corps libérés qui manqueraient de pétrole et qui engendreraient les enfants de la génération chômage et de la génération sida. Le raz de marée des années fric, des années Bourse, des années drogue ; des SDF et des sans-papiers ; du loto et du "tac au tac"… des fonds de pension et des plans sociaux ; du rap et des banlieues ; de l'Internet et de l'amour virtuel…

Ils savaient bien ces maîtres qu'ils apprenaient à lire et à penser à de futurs guerriers, à de futurs pères de famille ; ils pouvaient distinguer provisoirement les cancres des bons élèves, mais ils ne pouvaient pas discerner alors la destinée qui serait la leur : anges ou salopards ; anarchistes ou banquiers ; prêtres ou maquignons ; jardiniers ou soldats ; douaniers ou colporteurs ; fonctionnaires ou saltimbanques ; flics ou voyous ; traîtres ou résistants ; apparatchiks ou dissidents… (…)

Et nous n'arriverons jamais à porter sur eux un regard d'adulte tant il est vrai que la jeunesse a figé notre perspective, et que nous avons du mal à réaliser que nous vieillissons ; nous voyons toujours passer les jeunes filles dans la rue avec les yeux de nos 16 ans, et nous aurons toujours vis-à-vis de certains souvenirs le regard de l'élève sage ou rebelle… (…)

Les mots auront peut-être perdu de leur fraîcheur et de leur spontanéité, mais j'ai tant à vous dire. J'avais 17 ans et toute la vie devant moi. C'est ce que l'on dit normalement, n'est-ce pas ? Je n'aimais ni les études, ni les professeurs, ni quoi que ce soit d'autre. Les chants d'oiseaux au printemps m'étaient indifférents. L'automne qui sentait déjà un peu la neige me faisait froid dans le dos. Mon regard désabusé balayait quotidiennement le monde, que je trouvais agité et vain.
Les conversations stériles des adultes ne me distrayaient pas. Les compétitions sans merci de mes camarades de classe me laissaient de glace. Etrange vie que celle que je menais à cet âge-là, quand tant d'autres ont des projets d'avenir, des histoires d'amour et quelques difficultés à entrer dans la vie d'adulte. Mais quand on n'a pas eu d'enfance, on ne sait pas comment on est devenu adulte. Peut-être même suis-je venu au monde déjà adulte. Je ne saurais vous dire.
Mais je m'égare. Un jour, votre vie a croisé la mienne. Vous étiez si jeune. Presque aussi jeune que moi. Vous enseigniez pour la première fois. Vous êtes entrée dans cette salle de classe et avez éclaboussé mon existence, détourné son chemin morne et plat. Votre robe d'été, je me souviens, ne cachait pas grand-chose de votre corps tendu vers la vie. Vos yeux pétillaient au-dessus de votre bouche en bouton de rose qui souriait sans cesse. Cette bouche si fraîche et appétissante. Elle s'est ouverte pour laisser entendre une voix douce et chaude qui semblait sourire. Oui, même votre voix souriait.
Elle a parlé de Gide, d'Orwell. Elle a lu Montaigne, Descartes, Voltaire et Diderot. Je les ai bus, je les ai avalés cul sec. Je les ai mangés, je m'en suis totalement gavé. Sans vous je ne les aurais pas digérés. Grâce à vous, je ne suis jamais tombé malade. Ni fièvre, ni bouton, ni spasme. Je ne le savais pas, mais, à la seconde où vous avez franchi le seuil de la salle de classe, je faisais des projets d'avenir, je vivais ma première histoire d'amour et être adulte devenait un jeu d'enfant. Je vibrais. Entre vous et la littérature, il n'y avait pas le moindre espace : j'étais fou de vous et fou d'elle.
De cet amour infini est né mon premier roman. J'en étais le père et vous en étiez la mère, sans le savoir. Insolite, n'est-ce pas ? C'est de père inconnu que l'on naît en général. Vous, vous étiez la magnifique mère inconnue. L'année dernière, j'ai eu deux fois 17 ans. J'ai sorti le "bébé" de son tiroir. Un éditeur a accepté de le publier. Il s'est vendu à deux millions d'exemplaires et a même été traduit. Peut-être l'avez-vous déjà lu ? Peu importe. C'est ce livre que je vous offre aujourd'hui, en vous disant merci. Merci d'avoir permis que je vienne à la vie à l'âge de 17 ans, d'avoir été mon plus secret amour. Merci tout simplement. C'est tout contre mon cœur et mon âme que je vous serre dans mes plus audacieuses pensées.

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