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Etoiles d'Encre

Etoiles d'Encre

Revue de femmes en Méditerranée

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Extrait de Mémoire de maîtres, paroles d'élèves (2)

Editions Librio, 2001

Pascale
Etoiles d'Encre - n°17

Peu avant Grenoble, j'ai vu entrer dans le compartiment une grande femme d'environ 45 ans, appétissante, en manteau rouge, accompagnée de deux adolescents ; mon cœur cognait dans ma poitrine. Je suis restée timide, émue, silencieuse. Etait-ce toi ? Toi qui entres dans ma classe ce lundi de septembre 1961…

La classe primaire de Don Bosco - t'en souviens-tu ? - avec ses hautes fenêtres ouvrant sur la cour ; en son centre l'orgueilleux marronnier témoin de nos galopades, de nos écorchures et de nos cris d'hirondelles balaie ses ombres cursives sur nos fronts neufs. Mlle J. te place à mon pupitre. Moi, la maigrichonne, la "souris", à l'ombre de l'enfant potelée que tu es, de ce sourire si doux dans ces joues pomme d'api, je me sens rassurée. Entre pleins et déliés, nous dessinons en craie arc-en-ciel la première amitié dans ce cahier des jeudis de théâtre, de cabane de bambous, patins à roulettes et pas de danse.

La cloche libère la volée d'enfants blanc-bleu filant vers la grand-rue et notre route de Chartreuse. Nous ouvrons toutes deux notre boîte à malice, et partageons nos rêves dans la belle insouciance de notre âge ; Bientôt tombent les premiers flocons ; papa se lève tôt et ranime la chaudière ; elle claque comme un grand bec. Vite ! Je te rejoins avec la luge en bois, et les cartables bien calés entre nous, nous dévalons la pente jusqu'à l'école. Et de pouffer de rire, et de tomber dans ce bonheur poudré…

Toutes en rond autour du poêle, nous réchauffons nos mains transies, les yeux brillants tournés vers la fenêtre et sa promesse blanche, invitant rouges-gorges et cravates noires à un festin de margarine…

Déjà le soleil d'avril déploie ses enjambées de lumière, les jours rallongent et se lèvent sur nos aubes confiantes. Sœur Renée nous offre les fraises, joyaux du potager ; tout resplendit, tout embaume, tout vibre… Les hannetons survolent les légumes rangés comme des petits soldats et nous crions de peur, et en rions, de cette peur. Dans l'ivresse des beaux jours, nos cœurs légers palpitent à l'unisson ; nos pupitres sont en fleurs de cerisiers, en ruisseaux argentés, en prairies odorantes.
Las ! je ne savais pas qu'un hiver glacé pouvait frapper au plein cœur de l'été.
Brusquement, il s'est envolé par la fenêtre ouverte et m'a volé notre enfance sur une table d'opération.
Hier soir, je tenais ta main ; ce matin le silence éternel de ta voix, ma douce, mon amie.

Dans ce jardin que je ne reconnais plus, je saute à cloche-pied dans une marelle cernée de noir. On me donne une photo de toi, vêtue de coquelicots dans ce champ rouge. Les martinets, de leurs petits corps sombres, entament une danse sidérale et stridente qui déchire l'azur à coups de griffes. On se tait autour de moi et ton nom n'est plus jamais prononcé. Je n'ai pas pu pleurer ; de révolte, j'enterre les bijoux de maman sous le cyprès ; je grimpe tout en haut du grand if, au péril de ma vie, pour t'atteindre, ma belle endormie ; je te porte en moi dans le secret de mon cœur comme un enfant de douleur qui ne naîtra jamais. L'année suivante, je gagne le prix de papillonnage…

Dans l'éphémère que je sais désormais, le minuscule même devient immense, précieux, dense. Le vent qui balaie tout m'ouvre un coin de ciel bleu et me comble des aurores qu'il me laisse. Mon pied fragile esquisse un pas de danse dans le tangible, l'indicible, l'invisible… J'allume toutes les lampes, j'ouvre toutes les fenêtres et lance au ciel mes palets de couleur ; ils me reviennent couverts d'or. Les traits de la marelle s'illuminent.

Depuis, d'autres chers disparus ont marqué mes saisons de leurs aubes radieuses ; je peins leurs noms dans tous mes paysages. Un beau matin de juin, un coquelicot avait poussé sur ma palette…

Descendant du train, la jeune femme s'est retournée et m'a souri. J'ai su que c'était toi qui effleurais ma joue les soirs de solitude et me faisais signe au-delà du temps. Une ineffable douceur me gagne, efface les ombres, et je touche le ciel.

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