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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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Texte écrit à La boutique d'écriture de Lunel (1)

Francette

Etoiles d'Encre - n°17

Pour Francette où qu'elle soit.

Tous les jours, c'est le même trajet pour aller à l'école. La route passe sous le pont du chemin de fer, longe le champ de Rachas, passe devant le pré du cimetière. Ensuite : le Pont Neuf, suspendu au-dessus du Vidourle, il domine la situation et mérite un petit "traînage de jambes". De celui-ci, je regarde du côté du Pont Vieux, la vue est si belle !
Les écailles vertes et bleues de la rivière se frottent aux vieilles arches de pierres patinées. Les tours médiévales ressemblent à d'austères soldats montant la garde et protégeant le village. J'aime passer mes doigts sur la rampe du pont ; elle est lissée par tous les doigts qui s'y sont posés. J'imagine toutes ces mains… Celles robustes et calleuses de ceux qui travaillent la terre, les douces et fripées, pétales de roses fanées des grand mères, les raides et déformées des grand pères, les jolies fines, roses et vives des jeunes filles se mélangeant à celles fortes et actives de leurs amoureux.
Ce matin-là, chaque chose est à sa place, les fumées montent, toutes droites dans le ciel bleu, le clocher égraine ses heures. La dernière est toujours assez difficile…

La tension augmente dans la classe, je commence à balancer mes jambes et à tortiller les fesses sur le banc. Des images "de dehors" viennent à mon esprit. Enfin, la cloche sonne midi ! Vite, vite ! Pas une minute à perdre ! Je file !
Vous connaissez le programme : l'hirondelle, la voiture rouge, l'avion… et Broum Broum et Vroum Vroum…
Mais là, alors quelle surprise ! Je renonce à remonter vers la gare et à me transformer en locomotive. Au milieu du pré, il y a des camions rouges et jaunes, des roulottes, des caravanes. Pfutt… ! J'en ai le souffle coupé !
Je n'en avais jamais vu un vrai, mais je les ai découverts dans les livres. Je le vois bien, c'est un cirque ! Wouha ! ! Je change d'itinéraire et passe au plus court. Cinq cents mètres avant la maison, je commence à crier :
- Maman ! Y a un cirque ! Y a un cirque ! Maman !
J'arrive chez moi, rouge comme une pivoine et dit, avec un filet de voix
- Y a un cirque, Maman !
Et je m'écroule sur la chaise.
Mes parents ont cédé à pareille excitation et ont décidé de m'emmener au spectacle du soir

Quand nous entrons dans le chapiteau, les lumières, la musique, les bruits inconnus me font tourner la tête. La représentation commence : les clowns, le dompteur, les lions, les tigres (des vrais !), les équilibristes ! Je ne suis plus qu'un regard, dévorant ce rêve qui se déroule devant moi. Après trois coups de cymbales, deux hommes tendent une grosse corde au-dessus du sol, entre des piquets. Ils reviennent, traînant une boîte sur un petit chariot. Ils l'ouvrent, en sortent une grande poupée. Qu'elle est jolie !
Elle a des boucles blondes, une robe d'organza bleue et une petite ombrelle assortie. Les deux valets de piste la posent sur le câble… L'orchestre joue un air romantique et la poupée glisse sur le filin. Ses petits pieds chaussés de saphir avancent pas à pas. Arrivée au bout, les deux hommes la saisissent, la remettent dans la boîte et partent sous un tonnerre d'applaudissements. Je reste ébahie et parfaitement indifférente au reste du spectacle.
Nous rentrons à la maison, la nuit semble plus noire après les lumières du chapiteau. En me couchant, je ne parle à ma mère que de la poupée bleue.

- Mais ce n'est pas une poupée ! me dit-elle, c'est une petite fille !
Une petite fille ! Cette merveilleuse créature, une petite fille ! Moi, j'ai des cheveux raides comme des baguettes et des tabliers à carreaux ! Je chuchote :
- Maman, je crois que c'est une poupée. Ma mère rit, m'embrasse et éteint la lumière. Le lendemain, pas d'école ; nous allons au village faire des provisions. Le cirque est encore là et se prépare au départ. Ma mère m'emmène vers les caravanes et demande à une dame :
- Pourrions nous voir la petite fille qui a dansé sur le fil hier soir ?
La dame sourit et dit
- C'est ma fille !
Elle se retourne et appelle
- Francette, Francette !
La poupée est là, devant moi ; elle a aussi un tablier à carreaux mais je reconnais ses boucles blondes. Je suis écarlate, je n'ose rien lui dire. Nous nous sourions, et nous nous faisons un timide baiser.

Francette est partie avec sa caravane. A part quelques papiers, plus rien ne reste dans le pré. Quelques mois ont passé. Je pense souvent à Francette, ce petit papillon bleu qui glissait dans la lumière.
Noël est venu. Le matin, à côté de mes souliers, j'ai trouvé une grande boîte.
A l'intérieur, une poupée de porcelaine, vêtue d'organza bleu, ses jolies boucles blondes sortant d'une capeline.
Bien sûr, je l'ai appelée Francette.
Plus de cinquante ans ont passé et je ne l'ai pas oubliée. Sans doute s'est-elle transformée en un merveilleux oiseau qui s'envole de trapèze en trapèze. Peut-être est-elle montée si haut qu'elle est allée tout droit au ciel…



L'ENFANT HIRONDELLE
FRANCETTE
Chantal MAIRE (extrait de L'enfant hirondelle 2002)
Née à Sauve, petite ville médiévale du Gard le 13 septembre 1944.
Amour immodéré pour la lecture dès la découverte, à l'âge de 7 ans d'une énorme malle remplie de livres au milieu desquels je m'asseyais pour mieux les dévorer…
Dans ma malle magique, j'ai survolé l'Afrique, rencontré les aventuriers des grandes plaines d'Amérique…
A mon tour, j'écris pour partager avec d'autres les images et les sentiments qui se promènent dans ma tête.


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