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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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Une revue pas comme les autres

Suzanne Blaise
Etoiles d'Encre - n°17


Ce n'est un secret pour personne que la littérature s'intéresse avant tout à l'individu. Mais pas n'importe lequel. Notre littérature est cependant démocratique. Un journal, une revue, sont ouverts à tout un chacun. Il suffit, semble-t-il, de prendre une plume. Néanmoins l'affaire n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Une sélection s'impose, le plus souvent d'entrée, ou en cours d'expérience, dont le but est d'obtenir l'adhésion et l'estime générale des lectrices ou lecteurs sans parler de la gloire et des prix littéraires en fin de parcours.
Ainsi une des particularités des revues littéraires classiques consiste à donner leur chance - celle d'être un jour une écrivaine ou un écrivain "reconnus" aux hommes et depuis peu aux femmes qui éprouvent l'irrésistible besoin d'écrire et qui ont (définition qui me fut léguée jadis par mon professeur de philo.) "quelque chose à dire". Mais à condition de connaître les règles de grammaire et d'avoir un je ne sais quoi dans le fond et la forme qui laisse augurer d'une révélation. Celle d'un individu pas ordinaire qui promet succès à ses œuvres et estime à ceux qui ont misé sur elles.
Mais comment ignorer que sont éliminés certains individus, ceux dont l'existence, ou le statut social, ou les conditions de vie peu favorables à la création (cf Une chambre à soi de Virginia Woolf) sont exclus à priori, au nombre desquels, sauf exception, une majorité de femmes que l'on désigne du terme consacré, voire désobligeant, de "femmes ordinaires" qui sous-entend une absence de don particulier ou non reconnu. Des femmes que l'on n'entend pas. Des femmes qui n'ont pas encore "un nom". Ni peut-être une existence.
Il advient cependant, en des circonstances mémorables (le mois de mai 68) que les désirs, les besoins et les malheurs des femmes dites "ordinaires", reléguées dans l'enfermement de la famille ou de l'usine ou d'un bureau, devinrent visibles d'un coup et objet d'intérêt général, à la faveur, entre autres, d'une tribune qu'elles inventèrent, un journal où leur parole se donnait libre cours. Plus encore : leur écriture était admise telle quelle, avec ses imperfections, ses maladresses, ses trouvailles, et leur caractère, inimitable, d'authenticité. Ces femmes, peu soucieuses de célébrité, n'apposaient pas même leur nom au bas de leurs textes ou signaient seulement d'un prénom. Ce journal-pas-comme les-autres et qui scandalisa tout le monde s'appelait Le torchon brûle. (Le journal du MLF, Mouvement de Libération des femmes).
C'était le journal de "la femme ordinaire" qui à la faveur de l'air du temps échappait - provisoirement - au silence et voulait s'exprimer au grand jour, dévoiler son quotidien, protester contre l'exclusion et l'invisibilité. Certes des vedettes les rejoignirent pour les soutenir qui n'eurent droit à aucun régime particulier.
Je n'ai pas oublié - et beaucoup d'autres femmes non plus - cette aventure étrange, cette expérience unique en son genre, qui avait marqué le temps de notre jeunesse et semblait vouloir inaugurer une nouvelle ère où chacune, chacun, aurait droit à la parole sans devoir faire état d'une prééminence quelconque, de qualités particulières ou d'un curriculum littéraire. Je me souviens de cette parole qui avait jailli comme un geyser jusque dans l'enceinte sacrée de la Sorbonne et réveillé le peuple féminin, celui des femmes ordinaires dont les désirs refoulés, les souffrances muettes et les talents ignorés s'épanchaient pêle-mêle dans les pages du Torchon brûle, avec pour seul objectif : communiquer et communiquer avant tout entre femmes.
Car la question qui se posait - y compris dans la ville entière à cette époque - était bien celle-là : COMMUNIQUER ! Communiquer malgré nos différences. Casser la chape de plomb du silence, de l'égoïsme, de l'indifférence. Rien de plus important alors qu'un journal et ces femmes l'avaient compris. Mais pour transmettre leurs idées, leurs sentiments, leurs colères, et les faire circuler, composer leurs textes, et pour commencer, les stencils, elles ne disposaient, par faveur, que d'une machine Moloch, une espèce de monstre archaïque, haute de près de deux mètres, qui avant de démarrer, sursautait, crachotait, s'enrayait, et le plus souvent obligeait à recommencer. Les temps, depuis, ont changé. Et les machines aussi. Aujourd'hui, les arrières petites-filles de Virginia Woolf et Camille Claudel ont des ordinateurs, s'envoient des mails et communiquent par Internet avec le monde entier.
Mais la libération des "femmes ordinaires" fut de courte durée. Le journal-pas-comme-les-autres cessa un jour de paraître et les vies ordinaires retournèrent à leur quotidien et à leur solitude, non sans laisser, il est vrai, quelques traces dans la mémoire collective. Mais la "femme ordinaire", rentrée au bercail, élevait de plus en plus faiblement la voix. Comment se faire entendre dans le déluge des discours sempiternels qui avaient repris ? Comment accéder au devant de la scène ? Emouvoir une presse friande de vedettes ou de valeurs sûres ? Il fallait à nouveau des sauf-conduits.
Mais l'Histoire est têtue. Contrairement à ce que l'on pense, l'Histoire ne renonce pas davantage à ses initiatives heureuses qu'à ses bévues mortelles. Ce qu'elle rate une fois elle le recommence toujours. Et voici qu'une nouvelle aventure survint, quelques décennies à peine plus tard.
Dans la ville de M., une sculpture célèbre (Groupe de femmes de Camille Claudel) soudain prenait forme dans la réalité, se métamorphosait en un groupe vivant, animé de quatre femmes chuchotantes, excitées à l'annonce d'un extraordinaire événement, rassemblées autour d'un secret, un projet fou auquel chacune voulait contribuer, une aventure époustouflante, une idée insensée ! Créer, en dépit de toutes leurs difficultés - trois d'entre elles avaient des problèmes avec un pays où l'on s'entretuait - une revue littéraire, baptisée Etoiles d'Encre, pour faire communiquer des femmes venues comme elles d'horizons opposés, de toutes les rives d'une mer unique, une mer-carrefour à la croisée des mondes, où depuis des siècles les peuples se confrontaient et s'affrontaient.
Et qui sait si leurs voix réunies, élevées au-dessus de la mêlée, ne seraient pas initiatrices d'un monde apaisé, et pour commencer, libératrices de vérités multiples mais d'une solidarité et d'énergies communes, nées de l'échange et de la découverte des autres ? Leur revue serait ouverte à des femmes qui se reconnaîtraient par-delà leurs différences, femmes écrivantes, "reconnues" ou non, intellectuelle de haut vol ou conteuse d'une lointaine tribu nomade, accueillies sans visa d'entrée et pour objectif, le seul qui puisse sauver le monde et les sauver : communiquer.
Le hasard me fit rencontrer ces femmes, au cours d'une soirée de lecture de leurs textes où elles confiaient chacune leur histoire, leurs joies ou leurs chagrins, leur espoir ou leur angoisse, leur quotidien banal ou leur créativité. Non pas en un lieu privé mais face à un public parisien.
A la fin de la soirée l'une d'elle s'avança… Elle tenait à la main un papier qu'elle se mit à lire. Elle disait ce que représentait pour elle d'inscrire ses mots et ses pensées dans une aventure collective où elle puisait force et amitié, où des écrivaines consacrées et des femmes inconnues se côtoyaient. Une revue-pas-comme-les-autres où tentait d'émerger une vérité qui leur était commune en dépit des frontières réelles ou culturelles qui les séparaient. La revue était une espèce de pays d'accueil où l'on n'exigeait pas de carte d'identité, où chacune pouvait vivre et respirer un temps, le temps de déposer un malheur particulier, une souffrance ou une joie partagées, une exigence d'être qui s'inscrivait, irréfutable, indélébile et serait transmise à d'autres, une infinité d'autres.
Celle qui parlait, calme, assurée, face à tous les regards braqués sur elle, parlait pour toutes les femmes qui lui ressemblaient, qui avaient depuis longtemps oublié leur journal ou leurs œuvres au fond d'un tiroir ou d'une malle dans un grenier. Dire. Seulement dire. Témoigner d'une réalité, témoigner d'elles-mêmes et de ce qu'elles vivaient. Elles n'avaient jamais osé ou n'en avaient jamais eu le temps. Et voilà que dans l'émotion qui m'envahissait, secouant ma mémoire, cette femme, inconnue peu de temps auparavant, soudain, je la reconnaissais ! Oui ! C'était bien elle ! La "femme ordinaire". Celle dont la voix s'était élevée jadis avant d'être étouffée ! Elle avait réapparu dans l'espace que d'autres femmes lui avaient offert, sollicitée de s'associer à une aventure commune, et qui lui avait permis de reconquérir droit de cité.
Et je découvrais que le fil d'une histoire perdue, d'une innovation oubliée, était renoué. Que ce qui semblait mort, condamné, dans un monde converti en marché de célébrités, d'imposteurs ou de parvenus, se manifestait à nouveau, n'arrêterait pas de survivre et quoiqu'il advint, continuerait ! Une histoire de femmes, de toutes les femmes, ordinaires ou pas. Une histoire de liberté.

14 juillet 2003

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