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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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Textes inédits Fragments (7)

Algérie en négatif 2

Jean Pélégri
Etoiles d'Encre - n°17

Il y a d'abord
un paysage
l'ombre d'un paysage

Des rochers
des murs
des barreaux
des prisons

un paysage de nuit
en plein jour

une vague lueur
d'éclipse

une image latente
à peine révélée
de chambre noire

C'est l'Algérie
En négatif

Dans cette ombre de paysage
des ombres d'hommes

le contour d'un visage
une main tendue
un poing fermé

quelques lueurs de cuivre
comme une lampe
sous le boisseau

peut-être un enfant

Il pleut sur l'Algérie
Le vent souffle dans les djebels
Des hommes dorment au revers des roseaux
La liberté brûle au fond des grottes
C'est le septième hiver

Un enfant grandit au bord de la mer
Les fleurs s'éveillent
La patience tricote des oriflammes
Une jeune fille étend un drap blanc
C'est le premier printemps


Michel s'avança dans la pièce. Quelque chose brillait dans l'ombre. Son père poussa les volets. Merveille : c'était un vélo tout neuf, au cadre bleu et aux pédales étincelantes. Michel, bouleversé de joie, s'approcha lentement, toucha le guidon, la selle, fit tourner une pédale. Le vélo sentait bon la peinture fraîche. Michel, grisé, se jeta fougueusement au cou de son père : "C'est vrai, il est à moi ?" Quand il se retourna, la pédale tournait encore, sans ralentir, avec un léger cliquetis de roulement neuf.
Un moment après, il roulait sur le goudron lisse de la route, le long de la mer, sans effort, dans l'air léger de cette fin d'après-midi, rapide et silencieux comme les nuages roses qu'il croisait dépassant les piétons et n'actionnant la sonnerie, par un reste de timidité, que lorsque la route était déserte. A plusieurs reprises, il roula sur la bas-côté pour entendre le crissement des pneus sur le gravier. Tout, à cette allure, était nouveau.
Il ignorait les autos arrêtées, ce chien de la grande villa du tournant, qui aboyait chaque fois à son passage et dont il aimait contempler la tête furieuse, bien protégé par les grilles, il ignorait les haies d'aubépine, et les fruits mûrs derrière ces haies, l'animation de la ferme qu'il attendait d'ordinaire comme une récompense au bout de la longue ligne droite, et le parapet en pierres où il sautait pour raccourcir le virage.
Il ne regardait que la route luisante, avec ses trous qu'il fallait éviter, cherchant de l'œil les rubans de goudron bien nets et les meilleures pentes. Il parvint au cimetière. C'était un point qu'en général il ne dépassait pas, pour ne pas allonger le monotone retour. Mais, ce soir, les frontières étaient tombées. Il avait envie d'aller plus loin, toujours plus loin, à la découverte de terres nouvelles, comme un explorateur solitaire qui sans cesse alimente sa joie par des paysages inconnus.
Il continuait à rouler, accompagné par le soleil déclinant. Il irait jusqu'au bout de la baie, jusqu'au point où la route se termine, et où la mer du large semble la prolonger, comme une large avenue royale menant à des pays extraordinaires à découvrir plus tard, avec son père, la première fois. Il irait ce soir jusqu'à ce point extrême, et il roulerait si vite qu'il atteindrait les îles sanguinaires avant le Soleil !

Il ralentit cependant vers la fin car il était vraiment trop en avance. Il fallait arriver avant lui, mais juste avant lui. Il perdit donc du temps en faisant des zigs-zags, en s'arrêtant un moment pour relacer ses souliers, qu'il voulait bien serrés, il se moucha longuement et profondément pour n'être gêné par rien. Mais il surveillait de l'œil cette grosse tortue rouge qui dans le ciel, de son train de sénateur, descendait inexorablement sur les îles.
Il savait, pour l'avoir plusieurs fois observé, qu'elle accélérait son allure dans les derniers mètres, comme si elle cessait de marcher pour s'abandonner à son propre poids et se laisser tomber longuement, toute grise maintenant dans la mer.
Ainsi, il arriva au bout juste au moment où le soleil touchait l'horizon. Spectacle extraordinaire, la petite route goudronnée se prolongeait dans le reflet de l'astre, large reflet qui s'étendait comme une avenue royale menant à un immense palais rouge et à des pays extraordinaires…
Michel revint dans le crépuscule, (mot illisible) de l'odeur du maquis. Et bientôt heureux de trouer la nuit du faisceau curieux de son phare qui éclairait les haies dans les virages. Il n'avait pas un regard pour tout ce qui l'intéressait d'ordinaire, bien qu'il sentit que sa joie ne serait pas si grande sans la présence discrète de tous ces oliviers familiers . Il les frôlait… témoins de sa richesse.



Un enfant écoute un coquillage
Il entend des fusils
Les fleurs s'éveillent
Une jeune fille étend un drap blanc
La patience tricote des oriflammes

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