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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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Textes inédits Fragments (6)

L'impasse aux oiseaux

Jean Pélégri
Etoiles d'Encre - n°17

Les enfants, et surtout les enfants des villes, tout naturellement aiment les oiseaux. C'est si drôle, ces petits êtres qui vivent dans les arbres - les arbres donnent l'été une ombre plus heureuse que celle d'un mur, une ombre toute mélangée de lumière - et qui sautillent, qui volent dans le ciel, qui viennent vous éveiller le matin en picorant vos persiennes.
Comme l'enfant, il a l'œil vif de la gourmandise, l'impatience autour du fruit, le bec piqué dans le jus rouge de la cerise. Et pour lui l'oiseau c'est le messager d'un autre monde, qui n'intéresse plus les grands, mais que les enfants interrogent passionnément : c'est la feuille vivante de l'arbre, c'est le cri du ciel, comme l'enfant est celui de la terre et des rues.
Aussi la première fois que l'enfant en tient un dans sa main, ce mélange de plumes, de tiédeur et de palpitations le trouble, l'effraie même. Il lui semble faire quelque chose d'interdit et malgré lui, sa main s'ouvre, et l'oiseau s'envolant rejoint les voix du ciel encouragé du rire de l'enfant. Ainsi l'enfant, l'enfant des villes, découvre qu'il ne faut pas prendre un oiseau mais seulement l'entendre et l'écouter.

Quand mon fils vient à Alger, nous allons tous deux Square Bresson, au coucher du soleil quand les oiseaux de la ville, incomparablement bavards, se racontent tous à la fois les aventures de la journée, se grisant sans doute d'exploits fictifs pour oublier leur faim et le froid de la nuit.
Avec Michel d'autres soirs, nous allons dans cette impasse, que nous appelons d'ailleurs entre nous l'impasse aux oiseaux, et où, là aussi, ils se rassemblent, par milliers, sur les fils électriques, dans un jacassement étourdissant…
Quand j'étais enfant, c'était déjà comme ça. Et je me demandais pourquoi ils avaient choisi cette rue-là. Mon fils a trouvé une réponse. Il dit que c'est à cause de la caserne des pompiers voisine. De là-haut, pour les oiseaux, les pompiers en uniforme avec leurs casques dorés, les voitures rouges aux cuivres étincelants doivent ressembler à des jouets de Noël. J'ai deviné l'allusion. Mais à force d'y retourner avec lui, j'ai trouvé une autre réponse.
Dans cette impasse, étroite et sonore comme une cuve, il y a une espèce de bazar. D'innombrables objets métalliques à usage ménager, sont pendus au plafond. Par terre, des sacs ouverts de pois cassés, de café, de caroubes, de lentilles, raisins secs, de dattes, de blé… que sais-je encore ? Il s'en dégage une odeur âcre et forte, où domine l'odeur de café et de caroubes. Et je pense que c'est à cause de cette odeur que les oiseaux ont élu cette impasse comme domicile.
D'autant plus que le marchand a, par inadvertance, placé le sac de blé juste à la porte, et qu'ils peuvent apercevoir, de là-haut, par l'ouverture béante, les milliers de petits grains succulents qui leur rappellent sans doute la campagne, les champs moissonnés, les grappes mûres, les arbres, les silos gorgés de la récolte.
J'ai proposé cette réponse à Michel. Mais il n'a pas voulu, sur le moment, l'accepter. Il tenait à la caserne des pompiers ! Nous n'étions pas d'accord. Jusqu'au jour où, ensemble, nous avons été voir des oiseaux dans les champs, des oiseaux qui suivaient sans crainte des moissonneurs, jusqu'entre leurs pieds. Il me rappela alors ma solution, que j'avais oubliée.
Et il fut même si bouleversé de découvrir la joie des oiseaux mangeant les grains, qu'il prétendit reconnaître dans cette foule campagnarde un oiseau de l'impasse, à sa manière de voleter.

Hier soir, au crépuscule, j'ai contemplé, du haut des collines, Alger s'illuminant peu à peu, comme un immense tableau de bord, et j'ai été joyeux de découvrir que les cris des enfants dominaient tous les autres bruits, même celui des machines ou le crissement des trams.
Alors ma ville m'est soudainement apparue comme le reflet du ciel sur la mer calme de la baie, un ciel peuplé d'oiseaux invisibles volant parmi des milliers d'étoiles.
J'aurais voulu que mon fils fût là, près de moi, pour qu'il ajoute son cri à ce ciel vivant. J'aurais essayé de lui montrer combien c'est beau une ville, et grand le travail des hommes, pour qu'il commence déjà à aimer ces ciels fertiles et laborieux, dont chaque étoile a une histoire, pour qu'il comprenne que si un jour, là aussi, le vent d'espoir venait faire battre les fenêtres, soulevant les rideaux comme la première brise fraîche du soir après une journée étouffante, s'il venait à souffler dans toutes les rues, même les plus sordides, faisant bruire au passage les arbres de justice, alors on peut être heureux.

Alger, 1953

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