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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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Textes inédits Fragments (3)

Le petit capitaine Ou la fin de l'Eté

Jean Pélégri
Etoiles d'Encre - n°17

A Michel quand il aura seize ans…

19 mai 1956 - Printemps, mais hier fortes chaleurs et vers 19 heures, alors que je parlais du diable, une soudaine rafale de vent, qui brisa des vitres…
Ce matin, brume, ciel mouillé.


J'ai pris la décision de rester ici, au moins encore un an… Sentiment d'avoir fermé la porte à l'ambition… Je vais m'enfoncer dans l'échec… toujours cette tendance à descendre, à ne pas chercher la réussite, à creuser ma propre tombe…
Et Michel, qu'en pensera-t-il plus tard ? Quand lui viendra l'âge de juger son père…
Préparer aujourd'hui mon plaidoyer… En outre, si je meurs ! Qu'il ait un souvenir de son père.

En apparence, hier vendredi était un jour semblable aux autres. Le journal du matin nous avait appris le nombre d'attentats de la veille, le nombre de rebelles que nos soldats avaient "abattus"… Mais une lourde chaleur pesait sur la ville, une chaleur que l'on sentait grosse de l'orage qui devait soudainement éclater le soir, (alors que je parlais du diable… soudain, rafale qui brise les vitres).
J'étais en moto. Soudain j'ai pensé à toi… toi, mon petit bonhomme de six ans, que je n'avais pas vu depuis deux mois, toi dont j'attends impatiemment la prochaine venue à Alger pour les grandes vacances… J'ai pensé à toi… tu avais seize ans, tu étais en face de moi, et tu me jugeais avec tes premières paroles violentes. Comme il arrive aux fils à cet âge… Allais-je me mettre en colère, jouer le père outragé, souffrir de ton insolence et, non moins, de ma réaction trop classique…
Depuis que je t'ai quitté, j'ai un remords. Il y a deux mois, à Pâques, je t'ai plusieurs fois donné des fessées, des fessées de colère, d'énervement… Au lieu de t'expliquer, déjà simplifier les querelles en employant sa force d'adulte.
C'est lâche et c'est grave… Et j'attends que tu reviennes pour me faire pardonner… Mon excuse c'est qu'en ces dix jours où toute la journée j'étais seul avec toi, du réveil au sommeil, tu m'as épuisé… Difficile pour un adulte de se faire enfant, sans aucune pause… Essaie toi-même avec ta petite amie Mouche de jouer au papa et à la maman toute la journée, tu verras un peu…

Moi aussi j'ai dû faire beaucoup souffrir mon père par mes révoltes d'adolescent… J'étais insolent, insultant, catégorique, méprisant… Ma mère en pleurait. Lui, je ne me souviens pas qu'il se soit mis en colère, et qu'il ait, comme bien des pères, répondu à mon mépris par un mépris semblable. "Tu ne comprends rien à rien… tu es trop jeune… tu verras plus tard…"
Qui a raison dans ces querelles, qui sont déjà préfigurées dans ces remontrances catégoriques et souvent brutales, à table, dans l'appartement, pour tout et pour rien, adressées à un enfant… Pour ne pas fatiguer ses parents, l'enfant doit vivre en adulte… S'il rechigne, on utilise la force… Oui, c'est lâche…
… Plus tard, on garde le même réflexe, résoudre tout par l'autorité, et cependant ce n'est plus une petite bête que l'on a devant soi, mais une âme adolescente, toute vive, susceptible, qui s'ouvre à la vie par une blessure… C'est aux adultes à soigner cette blessure, cet enfantement.

… Tu avais seize ans. L'enfance était finie. Plus de jeux…, mais des silences, des méditations coupées d'orages insultants… te voilà entré en rêverie… Te voilà, silencieux, occupé à regarder ton père et à la juger…
Ah ! comment seras-tu à seize ans ? A quoi croiras-tu ? Qu'attendras-tu de ton père ? De l'argent de poche, des cadeaux ?…
Le jugeras-tu trop peu reluisant ? Car je sais, depuis longtemps déjà, et depuis hier surtout, où j'ai pris l'irrévocable décision, que je vais vers l'échec… Il m'a toujours attiré, comme le vide, malgré le vertige, l'angoisse qu'il me procure…
Je sais que je n'aurai pas "réussi" ma vie… Déjà, et de plus en plus forte, la tentation de l'abandon… Je vais peu à peu m'enfoncer dans la fente d'une vie commune, banale, routinière, avec le remords, que je m'efforcerai chaque jour d'effacer, d'oublier, d'avoir trahi toutes mes ambitions d'adolescent… Je descendrai vers la vieillesse à petits pas, cueillant les petites joies qui vous viennent sans efforts : il y aura des voyages, des bêtes familières, un petit enfant peut-être que tu me donneras… Mais toi, quelle sera ta place ? Aimeras-tu ton père lointain ? Toi qui es le seul être qui puisse me faire souffrir.

… Juste au moment où je finissais cette phrase, des coups de feu ont éclaté dans le voisinage, à onze heures du matin… Ils se déplaçaient dans les rues voisines. On doit poursuivre un terroriste qui a abattu et qui était abattu… Les coups de feu m'ont paru tourner autour de la maison… Oui, la mort tout autour de chacun de nous, aveugle… frappant au hasard… La loterie de la mort…
Et cependant hier, décision de rester ici… en ce pays… alors qu'il ne peut m'apporter que souffrance et peut-être mort… Plus tard on te dira, peut-être, "ton père est mort telle année à Alger"… C'est à peu près tout ce que tu sauras de lui… Car tu auras oublié toutes les heures que nous avons vécues ensemble…, si nombreuses pour moi.
Qui te rappellera les histoires du petit âne, le manège du Champ-de-manœuvre, les aventures de Bibi Fricotin que je te lisais chaque soir dans le lit… tout cela sera oublié, (puisque tout ne survit que par la mémoire). Ce sera comme si rien ne s'était passé. Si tu ne te souviens pas de moi, c'est comme si ton père n'avait pas existé…

Les coups de feu ont cessé… Ensuite le ronronnement de plusieurs camions militaires… Maintenant des enfants parlent dans la rue. "Arrête… arrête !… Moi j'ai vu des bateaux qui…" La voiture du boulanger s'est arrêtée devant la villa d'en face : "C'est payé, Madame, c'est payé"… Puis le silence dans le quartier, et au-delà, la rumeur de la ville.

Cet oubli total, c'est encore la meilleure solution… Moi seul pourrais en souffrir - et je ne serai plus là…
Mais si je vis ?… Je sais, depuis longtemps, et surtout depuis hier que j'ai choisi la voie de l'échec… Tu seras peut-être très réaliste… J'ai même toutes les raisons de le croire… Alors que penseras-tu de ce père enfoncé dans la médiocrité… tu ne te douteras même pas qu'il s'est laissé couler, qu'il était donc autrefois plus haut… Les enfants jugent si mal leurs pères. Après l'adoration de l'enfance, le mépris de l'adolescence… Je me suis conduit ainsi vis-à-vis de mon père… Eh oui "Je ne pouvais pas comprendre", je le reconnais aujourd'hui - bien qu'il ne me l'ait jamais dit…
Il a fallu ensuite de longues années d'enquête, de questions, de confidences échappées pour que je retrouve pour lui l'amour de l'enfance. Un amour plus vrai qui avait appris à admettre, souvent douloureusement, les défauts, les faiblesses et même les lâchetés… Il faut avoir éprouvé en soi ces faiblesses et ces lâchetés pour pouvoir les retrouver, sans mépris facile, chez son père… Il faut que la vie nous ait usé, terni, éteint…

Vers la fin de sa vie, mon père lui aussi, eut la tentation de l'échec… En t'expliquant pourquoi je l'ai à mon tour, peut-être le comprendrai-je encore mieux… Chez lui, comme chez moi, il y eut deux vies. Pleines de contrastes… Une de lumière et d'éclat, l'autre d'ombre…, une de richesse, l'autre de pauvreté… Quand on vient de la lumière et qu'on pénètre dans l'obscurité, on tâtonne en aveugle. Il en est de même quand la pauvreté vient après la richesse. On y avance en aveugle, sans expérience, mais aussi il arrive que l'on prenne goût, après l'éclat du soleil, à cette obscurité fraîche où l'on peut se reposer et se dissimuler enfin aux regards (envieux) des autres, à l'envie des autres…
Voilà enfin l'anonymat. Il est enfin possible de se promener incognito, d'être pareil aux autres et de communier avec eux. On cesse enfin, parce qu'on les payait mal, d'être responsable de leur pauvreté… Nous voilà maintenant responsables de leur bonheur, de leur espoir…, prêts à lutter avec eux… (tu ne peux t'imaginer combien c'est plus merveilleux que n'importe quel jouet de riche !) (La pauvreté devient un jouet bien plus merveilleux que n'importe quel jouet de riche).
Et cependant, il reste toujours un malentendu, même dans ce grand partage… Le pauvre, lui, songe surtout à sortir oh sortir de cette case obscure et à se montrer aux yeux de tous sous la lumière du soleil. Il veut être remarqué, lui… Si l'on n'a pas la foi, pour se satisfaire de la pauvreté, il faut au cœur un lourd trésor d'orgueil… Ce trésor ! le souvenir de la richesse passée peut l'offrir.

Encore un coup de feu.

… Je ne sors pas de ces histoires d'argent… Preuve que la richesse laisse toujours des traces, comme la plupart des maladies contagieuses…

16 h. 30
… A deux heures, au Clos Salembier pour aérosol… Ciel couvert, temps très lourd, étouffant, comme ce jour de l'Achoura où papa est mort… Beaucoup de jeunes musulmans allant vers la ville…

Composition… toujours cette atmosphère oppressante. Sueur au front alors que je suis assis. Nervosité… Une femme, par la fenêtre ouverte, dans l'immeuble d'en face… Chamayon aperçu à 2 h., toujours cette inquiétude affolée… Un hélicoptère survole la ville… Dictée…, texte de Colette. Première phrase " J'appartiens à un pays que j'ai quitté". Coïncidence.

A 4 h., nouvelles rapportées par un collègue : "Ce matin, au lycée Ben Aknoun, les élèves musulmans se sont enfuis par les fenêtres. Un car rouge les attendait dehors…"

Ils sont vraiment organisés. (Il faut qu'ils nous fassent la guerre pour qu'on découvre qu'ils peuvent faire preuve d'intelligence… Il y a encore quelques jours : "Sans nous, ce serait l'anarchie…")

Il u a un mot d'ordre ! Hier, dit Chamayon, deux petites mauresques de huit ans nous ont dit - elles parlent plus facilement que les adultes : "Demain, c'est la guerre"…

Deux élèves musulmans sur trois étaient absents dans ma classe.

Qui est-ce qui a donné l'exemple de faire la grève ?… C'est bien les étudiants européens qui ont appris à frapper sur la police. Et ils sont acquittés.

… Je reviens vers la maison, lentement. Les rues à peu près vides, encore une fois comme ce jour de l'Achoura… Désespoir… Une phrase de " L'Embarquement". " Des allumettes, dans la pénombre, flambèrent, comme pour incendier les colonnes de la mosquée. On allait faire flamber la ville !"
Dans le jardin, le petit Francis, coiffé d'un casque étincelant de hussard joue à la guerre avec son cousin.
Et nous avec ceux que j'appelais mes frères ! La réponse approche. Peut-on encore espérer en l'homme ? Ou bien faut-il le sang, le sang et la vengeance.
"Il viendra un moment, disait A. Camus, il y a quelques mois, où le devoir de chacun sera de rejoindre sa communauté"…
Ce temps est-il venu ?
Les cloches sonnent cinq heures (vêpres). Rumeur de la ville sourde, presque indistincte, feutrée. Comme si l'on attendait le hurlement des sirènes annonçant l'alerte générale…

18 h. 30… leçon sur Montaigne…
"Nous sommes en 1789" disait PMF. Non ! nous sommes en 1572, à la veille de la Saint Barthélemy. A quand la nuit du 23 au 24 août… ?
Ainsi voilà Montaigne actuel, algérien !
Solutions 1) stoïcisme… Méditer sur la mort pour apprendre à ne plus la craindre…
2) l'accident : "Pour s'apprivoiser à la mort, il n'y a que de s'en avoisiner".
Aussi ne plus la craindre… Savoir rester libre… Nature, doux guide… Difficile !
Profiter de ce voisinage de la mort pour trier les valeurs…

Je ne la craindrais pas s'il n'y avait Michel. Peur d'être oublié de lui…
Ce qui prouve bien que c'est lui la valeur qui tient devant la mort…
Bâtir aussi ma vie là-dessus…


J'ai pris mon fils par la main
Il a mis ses espadrilles
Et son grand chapeau de paille
J'ai pris mon fils par la main
Et nous sommes sortis

J'ai pris mon fils par la main
Et nous avons grimpé la colline
Il y avait un grand soleil
J'ai pris mon fils par la main
Et nous avons couru

J'ai pris mon fils par la main
Jusqu'en haut de la colline
Il y avait un grand olivier
J'ai pris mon fils par la main
Et nous nous sommes assis

J'ai pris mon fils par la main
Et dans l'ombre de l'olivier
Nous avons parlé tous les deux
Il avait son grand chapeau
Il y avait un grand soleil
J'ai pris mon fils dans mes bras
Et je lui ai montré Demain

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