Association des Revues Plurielles






Etoiles d'Encre

Etoiles d'Encre

Revue de femmes en Méditerranée

article

retour |   ....

Textes inédits Fragments (2)

Branches du souvenir

Jean Pélégri
Etoiles d'Encre - n°17

Ah ! les dahlias, les glaïeuls et les roses
Et le sourire de mon père à l'entrée du jardin

Les roses, il les cueillait chaque matin
Faisant un grand bouquet de roses et de rosée
Et nous nous avancions, moi et lui,
Dans la rondeur rose de leur parfum
Les roses, c'était pour ma mère

Les glaïeuls se dressaient entre les vignes d'août
Comme des drapeaux d'embuscade
C'était pour les pauvres des champs
Mais les pauvres alors n'en faisaient point vendange
Les glaïeuls, c'était pour le bon Dieu

Les dahlias poussaient dans le jardin
Et mon père y cachait son sourire
Les dahlias, c'était pour mon père
C'était comme une haie qui attendait la mort
A l'entrée du Grand Jardin

Le Jardin des dahlias, des glaïeuls et des roses

Le Grand Jardin fraternel
Des dahlias, des glaïeuls et des roses
Entre les branches du souvenir.

Vous les nantis, vous les puissants
Vous ne connaîtrez jamais la force de notre humilité
La force de notre tendresse fraternelle
Le bonheur de notre espoir.

Il n'y aurait pas d'autre bonheur que de me réconcilier avec moi-même par les autres
Le bonheur de nous être réconciliés avec nous-mêmes par les autres
Comme des parents divisés qui rapprochent leurs visages sur la tête de leurs enfants
Qui trouvent la même réponse heureuse à leurs questions
Parce qu'ils savent que c'est l'enfant d'aujourd'hui
Qui portera sur eux un jugement d'hommes.

Ce qui importe c'est de ne pas être surpris par les joies de demain
Mais de les avoir espérées et provoquées.

Vous ne saurez jamais le bonheur que nous prions
Caché au milieu de notre humiliation d'aujourd'hui…

Nous sommes le grain que vous piétinez…
Mais un jour nous parcourrons la terre et nous la couvrirons de notre récolte constellée…

Nous sommes l'espérance et la grappe… la jeunesse du monde
Nous sommes des millions de joies futures, le signe innombrable de l'homme
Et nous comme des enfants, nous rions de vos menaces de vieillards maniaques.

L'inconscience triomphante… le nombre glorieux
La joie qui éclatera… comme finale symphonique au milieu des cendres et des drapeaux

Et vous ne pouvez vous douter de cette musique qui est en train de croître dans nos cœurs
Et que nous chanterons en chœur…

Le bonheur est dans nos poches… vides.

Nuit silence et voyage
Près de sa tête froide
Sur un bol renversé
Brûle une bougie
Et lui
Sous les draps blancs
Un géranium entre les doigts
Repose de tout son long

Nuit sur le parquet
Au creux des fauteuils
Lumière sur son visage nocturne
Et à la fenêtre la lune
Islamique

Nuit chaude qui vibre
Navire funèbre Haute église
Appareillant vers le large
Pour le passage des trépassés

Nuit silence voyage et solitude
Sur le grand drap noir de la mer renversée
Solitude énorme de la lune blanche qui s'en va
Une touffe de géraniums entre les doigts

Cercueil de la nuit
Fauteuils de l'ombre
Parfum des fleurs funèbres
Silence du sang

Oh ! les dahlias les glaïeuls et les roses

Me voilà soudain sans père et sans pays natal… voyageur adulte…
La maison s'est vidée de ses souvenirs
On a déménagé les souvenirs…
Où sont les meubles de l'enfance, les grands gestes aux fenêtres
Ma main dans la sienne et cette voix qui m'appelait…
Je ne dormirai plus comme autrefois…
J'ai peur de mes rêves - souvenirs escamotés par la main qui…
Ce matin, à six heures, pendant que je dormais, une main est venue escamoter mon père
Le voilà soudain absent…
Aussi incroyable qu'un tour de prestidigitateur…
Elle a arrêté ce cœur qui battait si bien pour moi…

Rose qu'une main transforme en bouquet d'épines

La nuit caille le sang noir de ma peine
Ma soif est désormais sans fond, et le hasard maître des images…
La nuit caille le sang noir de ma peine
Et je m'essouffle à courir après les roses de l'Enfance…
Quand je vais les atteindre, le bouquet éclate dans le ciel noir de ma peine
Et les roses filent d'un trait brusque rejoindre les étoiles
Roses, roses immobiles, fleurs des étoiles, et feu perdu !

Je voudrais me laisser aller comme un navire familier qui glisserait sur la mer
Et sous moi les eaux seraient profondes, obscures, oublieuses…
Mais chaque vague calme est un cri
Comme ceux des chiens qui harcèlent la nuit…
Je voudrais que tout s'éteigne, que tous les coquillages se ferment et que (mot illisible) se fassent le sommeil des eaux…
… Mais, l'huître phosphorescente, l'huître luisante de ma pensée veille et éclaire la forêt de ma peine

Alors parce que j'y vois clair, je sais que je suis perdu
Perdu dans cette forêt marine
Et je te cherche encore entre des arbres mouvants
O rose de mon enfance
Arbres des souvenirs, laissez-moi retrouver cette rose…
Et le sourire de mon père à l'entrée du jardin…
Ecartez vos branches, arbres de la mémoire
Un instant, un seul instant, et que je retrouve une seconde là-haut, entre vos feuilles la lumière rose de l'aurore…
Et le sourire de mon père.

Alger, 19 mars 1956

9260 articles sont disponibles en ligne à la lecture !

RECHERCHER UN ARTICLE

par mots cles
dans

par revue
numero

par auteur

lancer la recherche

© Africultures 2020