Association des Revues Plurielles






Etoiles d'Encre

Etoiles d'Encre

Revue de femmes en Méditerranée

article

retour |   ....

Textes inédits Fragments (1)

1953-1956 Poèmes et textes écrits en hommage à son père et pour son fils Michel

Jean Pélégri
Etoiles d'Encre - n°17

Papa comme Job
Ruiné
Il aimait s'asseoir sur le seuil des portes

Récit inédit inachevé

J'ai eu ce qu'il est convenu d'appeler une enfance heureuse. Heureuse jusqu'aux environs de ma quinzième année. Mon père était riche, très riche. Si bien que jamais, à cette époque, je n'eus à me préoccuper de l'argent. Il me fallut donc chercher ailleurs des raisons de vivre. Les pauvres, les pauvres de naissance, ont un but pendant leur jeunesse, une ambition, celle de sortir de leur misère ; et cela les occupe, les distrait de cette misère même. Ils sont toujours tournés vers l'avenir. Ils espèrent.

Je le répète, je parle des jeunes, qui ne doutent de rien, et surtout pas d'eux-mêmes. Car il vient un âge où l'espoir ne suffit plus. Où même il disparaît. Alors la vie devient atroce, car, si avoir une jeunesse misérable est une épreuve douloureuse et humiliante, vieillir dans la misère est une épreuve inhumaine. Surtout quand on cesse d'en souffrir, par habitude.

Etrange, en vérité. Pour un pauvre, accepter définitivement sa misère, cela s'appelle désespoir. Pour un riche, accepter cette même misère, cela s'appellerait renoncement. L'un, s'il n'a plus d'espoir, se retrouve plus pauvre encore qu'auparavant ; c'est la misère totale, celle du corps et en plus celle du cœur. L'autre s'enrichit, et il pourra même découvrir dans ce renoncement une joie qu'il n'avait jamais connue jusqu'alors.
Non, ce n'est pas juste. Même dans la vie morale, il y a des facilités, des privilèges de classe. Le pauvre qui accepte joyeusement sa misère n'est pas loin de la sainteté. Pour le riche, c'est un enrichissement, un luxe nouveau. Tout homme, tout homme normal, sans qu'il soit besoin d'héroïsme, devrait avoir droit au renoncement. Seulement, ce droit, pour l'obtenir, il faudrait d'abord que soient satisfaits tous les autres droits de l'homme et du citoyen.
Pour comprendre cela, il m'a fallu des tas d'années, et toutes sortes d'événements dont j'ai été le témoin. Ce que je veux raconter, c'est comment je suis arrivé à cette certitude. Elle peut être utile à certains, et même à beaucoup.
Sans doute jugera-t-on que mon histoire est curieuse, trop étrange, et que de ce fait elle n'a rien d'exemplaire. Peut-être. Mais vous, trouvez-vous que les histoires de saints ou de héros sont vraisemblables ! Elles sont aussi étonnantes que celles des monstres ou des criminels. Et les récits des grands amours célèbres ! En toute franchise, quand vous les comparez à votre histoire à vous, à votre vie quotidienne, vous trouvez ça vraisemblable ?
Au fond, mon histoire, c'est aussi l'histoire d'un grand amour. Ou plutôt d'une vocation. Elle n'a peut-être rien d'exemplaire. Je ne suis d'ailleurs ni un saint ni un monstre. Mais elle peut vous être utile. C'est pour cela que je veux essayer de l'écrire. Et aussi parce qu'il arrive un âge où l'on éprouve le besoin de se raconter, surtout quand on vit seul.
Maintenant, si elle vous paraît invraisemblable, si vous ne me croyez pas, vous pouvez venir me voir. Je suis visible tous les jours. Vous me trouverez les jours de soleil, dans un renfoncement du mur, près de la Cathédrale d'Alger, à l'abri du vent. J'y suis tous les matins, recueillant de la chaleur. L'après-midi, je vais la chercher ailleurs. Ou je me promène. Ou bien alors, s'il fait trop froid dehors je travaille chez moi. Je suis comme vous, mes hivers sont laborieux, et je prends mes vacances les jours d'été. Seulement il arrive, à Alger, qu'un jour de décembre soit pour moi un jour d'été. Je me suis délivré du calendrier en même temps que des autres conventions.
J'ai donc eu une enfance heureuse, comme on dit. Mon père était colon et il avait une grande propriété pas très loin d'Alger. A l'époque, c'était une richesse sûre. Trop sûre. J'étais fils unique, je ne manquais de rien. J'aimais beaucoup la campagne. J'y passais le mercredi soir et le jeudi, le samedi soir et le dimanche, tous les jours de congé et même quelques autres, car j'étais dans une école privée et les bons pères n'étaient pas trop sévères, ni sur les présences ni sur le travail, mon père ayant l'habitude d'accompagner les mots d'excuses de paniers de légumes et de fruits, que je retrouvais ensuite sur la table du réfectoire.
Aussi quand je voyais arriver nos oranges, j'avais encore l'impression d'être à la campagne, d'autant que j'étais le seul des élèves à le savoir. J'étais même dispensé de la messe de dimanche au collège. On m'avait seulement donné un petit carnet à la couverture de cuir noir, qui dégageait une odeur très forte, un peu putride mais obsédante, dont je me souviens encore, car c'était la même odeur que nous respirions en auto, sur la route qui menait à la ferme, quand nous passions devant l'usine d'équarrissage, les jours où la haute cheminée fumait.
Après la messe, j'allais dans la sacristie, et le curé du village ouvrait mon petit carnet noir, une page nouvelle chaque fois, marquait " messe de telle date… ", signait et appliquait gravement le tampon de la paroisse, pendant qu'à côté les deux enfants de chœur, encore en uniforme, mangeaient leur barre de chocolat, récompense de leur zèle dominical. Alors je me sentais en règle. Ce fut là ma première expérience administrative.

La campagne me passionnait, et mes études en souffraient. J'étais très faible dans les matières qui demandaient un effort, la géographie me paraissait aussi déroutante que les mathématiques, aussi arbitraire : pourquoi les Lapons vivent-ils au nord de l'Europe ? Parce que le triangle a trois côtés. Ainsi, par moments, me semblait-il déjà que l'usage et les coutumes étaient aussi des conventions. Alors pourquoi chercher à les étudier, à en tirer toutes les conséquences possibles ? Puisqu'on pouvait imaginer d'autres conséquences.
Il valait mieux, pour avoir la paix, s'arrêter dès le début. Aussi je n'allais pas plus loin que la définition du triangle, du quadrilatère ou du cercle. Cela me suffisait. Le reste me paraissait un effort gratuit. Pourtant je m'intéressais au latin, où l'effort me semblait moins gratuit, moins inutile, parce que précisément c'était une langue morte. Là, il n'y aurait pas de changements de frontière, de conventions nouvelles. Tout était définitif, et les règles immuables.
Tout cela, aujourd'hui, me semble enfantin. Je crois même, quand j'écoute ce que je dis aux autres, que je pense le contraire de ce que je pensais alors, et pourtant, tout cela c'est bien moi. Je m'y reconnais. Peut-être n'ai-je pas tellement changé ?

Un point demeure, celui de mes amitiés. Et sur ce point, je n'ai pas varié. J'ai beau chercher dans ces années de collège, je ne retrouve pas le souvenir d'un ami, ni même d'un camarade. Plus tard, au lycée, oui. Mais au collège, je suis resté solitaire. Les autres étaient des citadins, avec des préoccupations différentes des miennes. Et puis ils étaient riches, comme moi, mais ils étaient fiers de leur richesse, ils l'étalaient dans leurs conversations, alors que j'avais un peu honte de la mienne, bien qu'elle n'eût rien de malhonnête. Je les méprisais pour cela. Peut-être tenaient-ils aussi cette sotte vanité de leur état de citadins ?
Hors du collège, ils continuaient à ne rencontrer que des gens du même milieu, à l'orgueil semblable, et rien ne venait les éclairer. Pour moi, le collège n'était qu'une parenthèse dans la semaine. Les seuls jours importants, les seuls qui comptaient c'étaient ceux passés à la campagne, et là, mes camarades, mes compagnons de jeux - des jeux qui n'étaient pas toujours innocents - c'étaient les fils du gérant, ceux du commis, ou les petits Arabes de la ferme. Et je savais, par des paroles surprises au vol, par des conversations qui s'arrêtaient à mon arrivée, que les uns et les autres enviaient ma richesse : j'étais le "fils du patron", "oulid moulchi".
Surtout les premiers, qui laissaient paraître leur jalousie dans une parole méchante, dans une volonté, quand ils n'avaient plus besoin de moi, de me tenir à l'écart de leurs secrets. Cela me faisait souffrir, car j'étais déjà de tempérament solitaire, mais je souhaitais de tout mon cœur sortir de cet isolement. Ou bien est-ce cette espèce de honte que j'éprouvais à être ainsi rejeté à cause de ma richesse, qui me rendait solitaire ? De toutes façons, j'avais compris que la richesse nous sépare des autres. Il est sans doute possible, plus tard, d'accepter cette séparation avec indifférence, de s'y habituer, mais à cet âge, où l'on a besoin d'aimer et d'être aimé sans calculs, elle est douloureuse.

Ainsi mon père était très riche, comme Job le fut d'abord. C'était un des principaux colons de la Mitidja, cette plaine fertile aux portes d'Alger. Il possédait cinq cents hectares de vigne, une grande orangerie, un bois d'oliviers près de la rivière, que hantaient les grives et les chacals, cinquante chevaux que je connaissais chacun par leur nom, des bœufs, un tracteur, deux autos et un grand nombre de serviteurs. Je crois pouvoir dire aussi que, comme Job, c'était un homme intègre et droit.
Il avait deux passions, sa ferme et moi. Aussi, après la mort de ma mère, à ma naissance, n'avait-il pas songé à se remarier. Tous les jours, il était debout avant l'aube, et quand je couchais à la ferme, je le sentais, dans mon sommeil, traverser ma chambre, remonter sur mes épaules le drap ou la couverture, puis s'éloigner dans le petit jour en compagnie du chien. C'est bon, surtout dans ce jeune âge, de vivre seul avec son père, et d'avoir toute sa tendresse. Vers sept heures, après avoir assisté au départ des bêtes et mis en route les différents chantiers, il revenait à la maison, pour m'éveiller. L'hiver, il allumait d'abord un grand feu dans la cheminée ; l'été, il poussait les persiennes et laissait la porte-fenêtre grande ouverte sur le jardin déjà ensoleillé.
Et dans ma chambre, avec le soleil sur les draps, entrait une odeur de roses et de glycine, en même temps que le chant des oiseaux. Souvent aussi, il m'apportait un petit panier de fruits qu'il venait de cueillir, des abricots ou des cerises, que je croquais en m'habillant.
Aujourd'hui encore, où pourtant cette période de ma vie m'apparaît comme irréelle, il est rare que je mange un fruit, le matin, sans penser à lui. Il était si fier de ses produits, de sa vigne, de son vin, de ses fruits.

9260 articles sont disponibles en ligne à la lecture !

RECHERCHER UN ARTICLE

par mots cles
dans

par revue
numero

par auteur

lancer la recherche

© Africultures 2020