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Jean

Etoiles d'Encre - n°17

Je ne suis pas parvenue à écrire autrement qu'à la première personne ces quelques mots afin de parler de Jean Pélégri que j'ai rencontré en 1997, à la suite de ma lecture de sa nouvelle "Quand les oiseaux se taisent", publiée parmi dix nouvelles d'écrivains algériens rassemblées par Leïla Sebbar dans le recueil Une enfance algérienne.
Ces mots, je les ai écrits peu de temps après avoir reçu la nouvelle de sa mort, alors que deux ou trois mois auparavant nous étions encore en train de plaisanter au sujet de ces fragments de textes qu'il traçait sur des petits bouts de papier éparpillés ça et là tels les cailloux de l'oued, et qu'il appelait "Récits d'un amnésique".
Ces mots je les ai écrits sous le choc de la séparation désormais réelle et définitive résumée par la brutalité de ceux qui venaient d'être prononcés à l'autre bout d'un fil à travers lequel nous ne nous parlerions plus. Et aussitôt après l'annonce de ce qui allait installer doucement dans le passé tous ces moments de paroles, d'histoires, de travail et d'amitié échangés, m'est revenue cette phrase que Jean et moi nous disions en riant à chaque fois qu'il m'ouvrait la porte de son île d'Algérie située dans le 14ème arrondissement de Paris : "Alors c't'Algérie ?"
Flash back brutal de ce petit clin d'œil accompagnant sa silhouette haute et trapue durant les trois années où, semaine après semaine il m'avait parlé de l'Algérie. C'est encore sa silhouette si familière vêtue de ce pardessus et de ce chapeau mou, son cartable d'ancien professeur à la main, qui me faisait l'interpeller un peu légèrement en référence au film Pickpocket de Robert Bresson dans lequel il jouait le rôle du commissaire : "Bonjour Monsieur le commissaire !"
Flash back toujours cette silhouette se répétant, d'une image parmi tant d'autres comme imprimée sur une pellicule et défilant à toute vitesse devant mes yeux. Flash back la présentation à la Maison des Ecrivains en Janvier 2001 de ce livre que nous avions écrit ensemble Jean Pélégri l'Algérien ou Le scribe du caillou. Oui, écrits ensemble car moi aussi durant toutes ces heures-là à la lueur de la petite lampe, j'ai écouté une voix qui me parlait de là-bas, comme Jean n'avait pas cessé d'écouter celle de Slimane, l'ouvrier agricole de la ferme de la Mitidja, au détour de ces promenades qu'il aimait faire dans les rues de la cité.
Ce que Jean m'avait donné mission de transmettre c'était l'authenticité douloureuse et joyeuse de la force du lien existant entre ces êtres que l'histoire - "l'éternelle et mouvante Clio" - avait insidieusement fait vivre ensemble. Le transmettre avec sa voix, avec ses paroles, avec son ressenti et son émotion. La langue qu'il avait créée à partir du Maboul, imprégnée du rythme particulier et des sonorités qu'il entendait chaque jour de son enfance à la ferme, il avait fini par s'en emparer au point qu'au cours de nos dialogues elle surgissait, balayant le français classique de son souffle vigoureux.
Flash back. Jean se promenant avec Jean-Pierre Lledo au long des allées du Père-Lachaise lors du tournage du film documentaire sur sa vie en Juin 2001. Le Père-Lachaise qui l'intriguait par ses constellations de tombes traçant des parcours mystérieux dont il avait dessiné plusieurs plans qu'il illustrait chacun d'une histoire.
Le Père-Lachaise… Oui, c'est vrai et c'est incroyable, il y a quelques semaines, le 24 septembre 2003, Jean Pélégri est mort. Jean Pélégri est mort à Paris, sur l'autre rive de la Méditerranée, mais nous tous ses amis qui l'avons connu et aimé savons qu'à cet instant du passage ses songes se sont envolés doucement tel un grand oiseau de couleur vers celle qu'il n'a jamais appelée autrement que "Ma mère l'Algérie".

Dans ses notes non utilisées pour Ma mère l'Algérie publié à Alger en 1989, Jean écrivait :

"Mes amis français me reprochent souvent cette obsession de l'Algérie. Cela les navre. Et des amis algériens s'en étonnent. Cela ne leur paraît guère croyable. Les uns et les autres s'imaginent que je me suis fabriqué de toutes pièces une prison.
Ah ! s'ils pouvaient savoir combien j'étais flou, instable, informe et insignifiant avant de rencontrer l'Algérie par l'écriture."

Oui, il y a quelques semaines que Jean, le frère, l'ami, le compagnon de route et de rires, Jean le poète et l'écrivain, Jean l'homme tendre et généreux, passionné, vif et coléreux - "comme un vrai Algérien" - disait-il fièrement, a largué les amarres de cet appartement du 14ème arrondissement où il nous accueillait à chaque fois avec une plaisanterie et un sourire qui nous affirmaient que sur cette petite île d'Algérie reconstituée dans la cité parisienne nous étions chez nous.
Nous, qui que nous soyons qui avions comme lui l'Algérie au cœur et croyons encore à une possible fraternité humaine.
Et nous entrions accompagnés par le regard bleu et coquin à la spontanéité d'enfance, à l'intérieur de ce lieu familier et délicieusement mystérieux tant il était habité par un paysage et des gens - oh oui ! surtout des gens - qui vivaient là, avec lui de l'autre côté de cette mer, joyau bleu et secret appartenant à son paysage natal.
Depuis L'Embarquement du lundi reçu par Albert Camus chez Gallimard et publié en 1952, Jean Pélégri avait décidé que, contrairement à certains écrivains européens d'Algérie, qui avaient choisi ce qu'il appelait une littérature de la mer, lui s'ancrerait profondément et charnellement dans son paysage. C'était cela qu'il avait à dire lui, et pas autre chose. Des mots de vignes et de haies de roseaux, des mots d'oueds aux cailloux porteurs de mémoire, des mots d'arbres dressés fièrement et de jardins aux rigoles fraîches, des mots de montagnes où l'on marche sans s'arrêter jusqu'au ciel. Et puis debout parmi ce paysage comme des signes fraternels, les mots des hommes et des femmes simples qu'il aimait.
C'est ce paysage qu'il a transporté avec lui tout au long de sa vie, sans en perdre un parfum, une couleur ou un son, sans en oublier un frémissement furtif ou un grondement, un appel rauque ou un souffle léger, un cri ou une plainte. Ce paysage, il nous a conviés à chacun de ses poèmes et de ses livres, à chacun de ses mots prononcés à le partager.
Oui, à chaque fois nous découvrions l'île. Car ce que nous venions chercher ici tout au bout de la grande cité c'était bien elle, El Djazaïr, l'île drapée de son soleil levant, rouge entre lave et braise, et du regard des gens, ouvriers agricoles ou femmes de ménage, instituteurs ou jeunes étudiants et artistes… Ces gens qui au travers du regard bleu de Jean ne nous quitteraient plus.
A l'intérieur de l'île, il ne convenait pas seulement de regarder, mais il fallait aussi toucher, caresser, sentir, frissonner, humer, se laisser prendre, envahir et posséder tout entier par l'ardeur sauvage et brûlante du jardin et la passion sans faille du jardinier. Et Jean nous racontait le jardin au cœur de la plaine de la Mitidja avec en son milieu la ferme de l'écrivain, Haouch el kateb où il était né, et où comme dans un conte ou une légende il avait rencontré enfant chacun de ses personnages futurs.
Je pense à Bokhalfa son meilleur camarade d'enfance avec lequel il jouait lorsqu'il était à la ferme, et qui inspirera le principal personnage de son œuvre, Slimane. Slimane que l'on va suivre du Maboul, aux Monuments du Déluge, et à la pièce de théâtre qui porte son nom, jusqu'au Cheval dans la ville où l'on retrouve dans le personnage qui n'a pas de prénom, une sorte de Slimane citadin. C'est également Bokhalfa qui dira lui-même un des plus longs monologues du film tourné à partir des Oliviers de la justice.

Oui, à chaque fois nous découvrions l'île. Aux couleurs solaires et nocturnes des toiles de Louis Benisti ou d'Abdallah Benanteur se mêlait la rugosité gris et ocre de plusieurs cailloux de l'oued qui passait à côté de la ferme, voisinant avec la transparence tâchée de rouille de la lettre d'Albert Camus après la lecture des Oliviers de la Justice et le texte manuscrit à l'encre violette des "Paroles de la Rose" que la vieille Fatima lui avait offert pendant la guerre d'Indépendance, afin qu'il n'oublie pas.

"Je ne suis pas responsable de ce poème. Je l'ai composé, en effet, avec des phrases sorties de la bouche d'une vieille femme de ménage algérienne dont je parle dans Les Oliviers de la Justice.
C'est elle qui m'avait poussé à l'écrire - Elle était le peuple - le vieux peuple algérien avec ses douleurs et son sourire. Elle était la poésie."
J. Pélégri Exergue aux "Paroles de la Rose" in Ma mère l'Algérie

Nous venions pour l'entendre nous raconter telle une berceuse arabe l'accompagnant, la vieillesse de son père qui avait le don de découvrir les sources cachées au fond de la terre. Son père qui, une fois ruiné et ayant perdu sa ferme, recevait de ses anciens ouvriers agricoles des oranges et des poires et échangeait avec eux quelques phrases en arabe.
Nous venions pour l'entendre nous narrer avec fougue et passion cet après-midi et ce crépuscule de Janvier 1956 au Cercle du Progrès place du Gouvernement à Alger, lorsque Camus "était venu inviter les hommes de son pays à une trêve civile pour épargner les victimes innocentes".
Nous venions afin qu'il nous tende à nouveau une photo. de son ami Mohamed Dib à côté duquel, perché sur une échelle dans son jardin de l'Est de la France, il taillait une vigne grimpante qui allait donner l'année suivante un excellent raisin. Nous venions afin qu'il fouille en nous surveillant du coin de l'œil à l'intérieur d'un de ses dossiers toujours en désordre, et en sorte une lettre que Jean Sénac lui écrivait du fond de sa cave vigie de la rue Elysée Reclus à Alger :

"Alger, le 28 Mai 73
Mon cher Jean -
(…) J'avais aimé ton livre ce cheval qui n'a pas fini de ruer en nous. Et puis t'écrire… Le temps, la mort, la Vie. Miracle quotidien aussi, il faut bien l'avouer. Jean, je suis au plus bas, et puis heureux aussi, de plus en plus dépouillé, sûr, perdu.
Ecris, sois chic, Jean, j'attends un signe. Cœur et trépas !
Jean

Il fait si noir dans cette cave, mais la mer, la mer…"

Nous venions afin qu'il commente pour nous en y mêlant mille anecdotes les photos. d'Haouch el kateb devant laquelle poussait le grand araucaria planté l'année de sa naissance, celles de l'olivier au pied duquel se trouvait le marabout d'Embarek où scintillaient les petites bougies multicolores. Et Jean se prenant au jeu étalait une fois encore sur ses genoux, sur le divan et jusque sur le tapis les clichés du film Les Oliviers de la Justice tourné à Alger et dans la plaine de la Mitidja, où, l'acteur principal ayant fait faux bond, il avait lui-même endossé le rôle du père en train de mourir.

"Ceci est le premier film algérien. Nous nous sommes tous efforcés - metteur en scène, acteurs, interprètes - de nous effacer devant l'Algérie qui est à la fois le sujet, la paysage et le principal personnage de mon film. En outre, tous les interprètes et la majorité des techniciens sont algériens. Ils savaient tous, Européens et Musulmans, de quoi il était question, et ils participèrent passionnément, donnant à ce film une chaleur et une vérité qui ne pouvaient venir que d'eux. C'est par là, une œuvre collective. (…)
C'est un récit à la première personne du pluriel où chacun semble dire, pour tous les autres : "Nous, Algériens"…
J. Pélégri "Nous, Algériens", in Les Lettres françaises, 5 juin 1962.

Nous venions parce que Jean était le seul à savoir nous donner accès à ce paysage qui se déployait entre les deux rives du réel et de l'imaginaire, et à tous ceux qui depuis des années l'avaient enrichi de leurs rêves, de leur travail et de leur désir partagé de créer en Algérie un univers multiple et fraternel.
Oui, Jean savait comme tout vrai poète, comme ses amis Jean Sénac et Mohamed Dib qu'au-delà du sang, au-delà des lignes frontières et des poings refermés sur les armes qui coupent et qui séparent, au-delà des conquêtes, des esclavages et des exils, au-delà des cultures, des langues et des religions différentes, demeure ce qui nous relie et ce pourquoi nous écrivons, ce qu'Abdelatif Laabi a nommé "notre face humaine".
Et il nous rappelait que cette "face humaine" nous ne la trouverions pas en nous repliant sur une identité unique et frileusement préservée de tout autre venant vers nous avec les mains ouvertes. Au contraire, nous la façonnerions peu à peu comme lui n'avait depuis son enfance algérienne pas cessé de le faire, à travers la rencontre de tous ces autres, par la complémentarité et le métissage.
"Je ne cache pas, et je n'ai jamais caché, que j'ai toujours été partisan d'une solution multiraciale. La vie m'avait appris combien on a besoin de l'autre, du différent, de celui d'une autre race et d'une autre religion, pour sortir de son égoïsme tribal et devenir pleinement un homme libre, multiple et lucide. De ce fait, et en raison de la passion des uns et des autres pour l'Algérie, il me semblait que nous pouvions faire ensemble un beau et grand pays, dont nous puissions être fiers, puisque pour la première fois dans l'histoire, des hommes et des femmes de races et de religions différentes se seraient unis librement pour le seul combat, la seule révolution qui donne la joie de vivre : celui de la justice et de la fraternité."
J. Pélégri Ma mère l'Algérie

Cher Jean, maintenant que vous commencez déjà à terriblement nous manquer, nous comprenons mieux que ce que vous nous offriez au cœur de l'île, c'était cette image-là de la femme et de l'homme, celle d'un vieux rêve que nous avions fait d'une humanité enfin réconciliée. Et ce rêve dans le sourire infiniment bleu de vos yeux était aussi vaste que le monde.

A chaque fois qu'un poète nous quitte il nous semble que nos repères, ceux qui nous aident à vivre, glissent lentement dans la poussière du temps. C'est pourquoi nous aimons qu'il y ait quelque part une plaque de terre cuite gravée avec un nom, un petit tumulus sur lequel déposer un caillou de l'oued, une grappe de raisin ou une tasse d'eau où les oiseaux viendront boire.
Mais lorsque le soleil rouge se lèvera entre les deux rives de la Méditerranée et que les cendres de Jean se mêleront aux légers frissons de l'écume, nous saurons que son désir de ne jamais choisir entre ce double visage sera enfin accompli.
Et à chaque nouvelle fleur s'épanouissant dans le jardin ici ou là-bas, à chaque nouveau regard d'un enfant vers une étoile naissante là-bas ou ici, nous saurons que Jean ne nous a pas quittés et que ses paroles ont trouvé leur demeure de lumière partout sur la terre.

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