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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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Edito

Etoiles d'Encre - n°17

A Jean Pélégri
L'ami, le poète, le frère,
Qui n'a pas cessé toute sa vie
D'enfanter le désir et de le nourrir d'encre.


Cette année 2003 qui est placée sous le signe de l'Algérie a vu la disparition de deux écrivains et poètes importants dans le monde des créateurs algériens, deux écrivains à la trajectoire parallèle et aux parcours complémentaires et qui étaient amis. Il est assez étrange de songer à l'histoire de ces deux hommes, Mohammed Dib et Jean Pélégri, nés la même année en 1920, l'un à Tlemcen et l'autre à Sidi Moussa, et morts la même année à six mois d'écart.
Nous qui sommes dans l'équipe d'Etoiles d'Encre plutôt dans l'envie de parler des choses joyeuses de la vie, nous voici à six mois d'intervalle, en train de rendre un double hommage à ceux que nous n'étions pas loin hier de considérer comme immortels tant leur présence parmi nous, leur réalité fraternelle et poétique nous semblaient évidentes. Et puis un matin l'on se réveille et c'est ainsi, un ami appelle et annonce la sinistre nouvelle qui nous laisse sans voix, sans réactions, sans souffle et sans mots pour insulter la mort, elle nous laisse sans… Que pourrait-on avoir à en dire d'ailleurs, si ce n'est qu'il n'y a rien de plus grave qu'un ou qu'une amie qui s'éloigne.
Oui désormais il va nous falloir poursuivre le chemin sans eux, sans vous cher Jean qui avez participé par les textes que vous nous offriez au premier numéro de cette revue et à plusieurs autres, sans vous qui saviez si bien prononcer pour nous les mots de l'amitié.
Ce numéro de la revue Etoiles d'Encre qui a pour thème l'enfance et les images vous aurait inspiré, tout comme il a d'ailleurs permis aux femmes des Ateliers d'Ecriture de l'Association Concerthau de Sète et de la Boutique d'écriture de Lunel, de s'exprimer au plus près de leurs souvenirs et de leurs expériences de vie et de raconter pour nous ces histoires qu'elles n'avaient sans doute jamais songé à partager auparavant. Si ce thème peut sembler très simple et assez proche de nous qui naviguons le plus souvent au gré de nos mémoires, il renferme néanmoins tout un monde auquel il n'est pas toujours évident d'avoir accès. Au cœur de nos enfances naissent ou meurent nos désirs les plus fous barricadés et interdits d'accès par nos peurs, ou bien ouverts à pleine fenêtre sur de grands soleils.
Au travers de ce poème que vous m'aviez confié peu de temps avant de nous quitter et qui sera publié ainsi que d'autres poèmes et textes inédits que vous avez écrits tout au long des années 1950 jusqu'à 1956, dans un livre qui portera pour titre Jean Pélégri le poète Les mots de l'amitié, vous mêliez déjà, comme vous n'avez pas cessé de le faire ensuite votre empathie pour la plupart des êtres humains et l'écriture poétique.




Au bord de l'eau une charrue
Loin de la rose de Blida
Glaces blanches du Sahara
EL-Djezaïr jambe nue
Refrain des vignes Maëlma
Ile insecte de l'été
Ecriture du blé

Joue toujours pour de bon
Espère encore malgré tout
Ajoute au jour son soleil
N'éloigne pas les enfants

Prends chaque visage à son matin
Etonne-toi du géranium
Lève des oiseaux dans la rue
Epargne-toi les regrets-rien
Garde à la nuit ses pierres blanches
Retourne où tu n'es pas allé
Instruits-toi des autres

1950-1956 Alger

Cette allusion à l'enfance qui ne vous quittait pas, cher Jean, nous la retrouvons avec plaisir et curiosité au gré des textes que vous aviez noté à la main dans un cahier d'écolier, en 1948-49, à destination de votre fils Michel qui avait alors six ans et qui vous rejoignait pour les vacances à Alger. Ces textes qu'il a fallu déchiffrer et reconstituer, car votre écriture à l'encre rouge ou violette était parfois presque illisible, gardent toute la fraîcheur du moment où ils ont été écrits, et ils évoquent la filiation parfois si douloureuse ou du moins complexe pour la plupart d'entre nous, du fils au père et du père au fils.
Car en vous adressant à votre fils, vous parlez aussi à votre père et entre les deux vous écrivez votre histoire, ainsi que peuvent le faire les femmes qui ont ici beaucoup écrit à travers une adresse à leur mère ou à leur grand-mère. Le lieu où naît le désir d'écrire est relié à l'enfance dont il met à jour les premières sensations et explore les silences afin de les costumer de mots hésitants et d'en ébaucher les contours avant de les creuser intimement.
Ce lieu des silences de l'enfance est aussi celui à partir duquel Cécile Oumhani nous parle dans un entretien au sujet de son livre Un jardin à la Marsa qui évoque deux époques d'enfance qu'un père et sa fille tentent de faire se rejoindre. Tout ce que Fouad le père n'a pas dit, Assia sa fille va le lui renvoyer en pleine figure lorsqu'elle aura rencontré un garçon de la même origine qu'elle, qui va lui parler arabe avec les mots de l'amour. Cette non transmission par le père de la langue et de l'histoire de son pays et de son peuple ainsi que de la sienne fait également le sujet du livre de Leïla Sebbar Je ne parle pas la langue de mon père. Cette absence de langue comme territoire premier et de référence, cette "terre paternelle" est devenue a posteriori de l'enfance un interdit d'où a pris corps le désir d'écriture. Ecrire s'est incarné à partir du manque tel le fruit autour de son noyau afin "d'ébaucher le père" ainsi que l'écrivait Jean Sénac.
Mais cette "ébauche du père" qui n'en finira jamais n'est autre qu'une façon de susciter la mémoire et d'entrer en communication avec son propre corps dans l'écriture. Les poèmes de J. Sénac sont les traces posées sur le papier d'une graphie du corps refusé ou méconnu par le père, corps offert aux "hommes substituts" qui lui rendront sa signature encrée comme il l'écrit dans le poème "Interrogation" du recueil Diwân du Noûn : "Tu veux un autographe L'enfant du Noûn entrebaîlla la serviette de couleurs qui lui ceignait les reins, et brandissant son sexe Tu veux un autographe". Le père, cet "étranger bien aimé", ainsi que le nomme Leïla Sebbar, a été pour plusieurs générations d'enfants algériens, et sans doute encore pour celles qui en sont issues dans l'immigration, celui par qui la coupure s'est faite. C'est à partir de cette coupure d'avec le père qu'il va falloir "enfanter le désir". Le désir d'écrire que Leïla Sebbar tente de cerner au cours de son entretien avec Etoiles d'Encre.
Cette belle citation de Monique Bydlowsky "…désirer un enfant ou enfanter le désir ? (…)", extraite de Femme, ombres et lumières, n° 18 de la Revue Adire, par Françoise Leymarie-Legars et reproduite dans son texte "Désir d'enfant : l'origine du partage", m'a paru s'appliquer très exactement à la nature des récits de ce numéro des Etoiles concernant l'enfance, et en dire long sur ce "désir d'enfant" qui semble caractériser aux yeux de certains et de certaines le féminin. Aucun des textes que nous avons reçus n'évoque ce désir, ni ne raconte ou ne fait allusion à une naissance autre que celle de soi-même et de son désir d'être, d'exister en relation avec sa propre créativité, créativité intimement reliée à l'enfance. Prouvant ainsi, s'il en était besoin, ainsi que l'écrit encore F. Leymarie-Legars, que "Ce qui est désiré, ce n'est pas un enfant. C'est un désir absolu, un désir d'enfance, la réalisation d'un souhait infantile. Une mise au monde, une incarnation de désirs inconscients".

Mon cher Jean, pour clore cet Edito de la revue Etoiles d'Encre qui vous est dédiée, j'aimerais retranscrire ici un extrait d'un de vos textes inédits intitulé "Le lyrisme comme torche", que vous avez écrit le 8 novembre 1949, et qui dit mieux que tout hommage que nous pourrions vous rendre, le poète et l'être de vie et d'amitié humaine que vous n'avez cessé d'être.

"Vivre comme une torche ! Etre cette flamme et en même temps, puisque j'écris, la connaître ; et me connaître à travers elle. Que c'est beau de voir son poing flamber !
Les premières années, je commencerai par le promener au hasard, un peu partout. Sur les choses d'abord et un peu sur les hommes, prudemment. Menu comme une bougie dans les chambres obscures et les greniers d'enfants : la veilleuse sur la table de nuit, un feu léger entre deux pans de mur aveugles. Violent en plein vent, comme une haine de meeting. Et je pense à tous les lits qui n'ont pas encore été éclairés, à ce feu dur qui bouge entre les draps, à l'incendie soudain.
Plus tard, quand je saurai mieux, j'irai promener ce poing là où il faut que la flamme apparaisse : au centre même du feu. Alors seulement je pourrai dormir. Et croire au silence."



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