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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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La ville dont la cape est rouge

Rencontre entre Cécile Oumhani et Asli Erdogan

Etoiles d'Encre - n°19

Asli Erdogan arrive à la terrasse du Sélect où j'ai rendez-vous avec elle. Jeune femme d'allure fragile, son regard très bleu est intense, à la fois tourné vers ce qui l'entoure et ce qui la préoccupe, loin au fond d'elle-même. La version française de son roman flamboyant, "La ville dont la cape est rouge" a été publiée chez Actes-Sud il y a quelques mois. C'est le premier livre paru en France de cette écrivaine qui est considérée en Turquie comme l'une des voix de la nouvelle littérature turque. Asli est aussi journaliste et s'est penchée sur toutes sortes de questions qu'il n'était pas facile d'aborder sans se mettre en danger. Elle l'a fait avec courage et détermination, notamment lors de grèves de la faim dans des prisons turques. En ce mardi de janvier 2004 où nous nous retrouvons, elle évoque les problèmes du monde, les récents attentats d'Istanbul, dont le fracas résonna jusque dans son appartement. Puis elle se tait, pensive, évoque l'effroi de son chat, me raconte comment elle le trouva dans un vieux cimetière ottoman de la ville. Et se remet à parler du désert, tel qu'elle le découvrit lors d'un voyage en Égypte. Le temps passe trop vite et je voudrais revoir Asli, l'écouter parler de tout et de rien et me rappeler, oui, me rappeler ce qu'elle m'a dit comme ce qu'elle n'a pas dit.
Etre écrivain, c'est être un "Je"

Cécile Oumhani : Vous vous consacrez entièrement à l'écriture ?

J'ai passé un master de Physique et j'ai ensuite travaillé à Genève pendant trois ans, avant de commencer un doctorat que j'ai ensuite abandonné. En fait, je ne sais pas vraiment pourquoi j'ai laissé tomber. Je venais de publier mon premier livre et je voulais me consacrer à l'écriture. Curieusement quand j'étais enfant, je n'ai jamais voulu devenir écrivaine. A l'époque j'avais envie d'être scientifique. J'ai publié un poème quand j'avais dix ans et on m'a alors dit que j'avais beaucoup de talent. J'ai lu énormément. J'étais enfant unique et j'ai lu des milliers de livres. J'ai fait une dépression à l'âge de vingt-deux ans et je suis passée par une phase très difficile. C'est à ce moment-là que je me suis mise à écrire ma première nouvelle, sans avoir encore l'ambition de devenir écrivaine…

Quels écrivains vous ont marquée ?

Des auteurs français, russes, anglais et turcs… J'ai découvert Dostoïevski et Kafka quand j'avais dix-sept ans. Je me suis beaucoup intéressée à Flaubert, Gogol, Tchekhov et Faulkner. J'ai fait mes études dans une école américaine et cela a sans doute contribué à me donner cette ouverture.

Vous avez continué à écrire des nouvelles ?

J'en ai écrit une que j'ai envoyée à un concours. Quelque temps après, j'ai eu la surprise de recevoir un prix. C'était une nouvelle très dure sur le suicide que je n'ai d'ailleurs jamais publiée. Au début que j'écrivais, je traitais les thèmes avec beaucoup plus d'audace. Je me penchais sans détours sur la mort, le suicide. Parfois je suis sidérée d'y repenser. Comment pouvais-je savoir tout ça ? Comment pouvais-je avoir eu de telles expériences à l'âge de vingt-deux ans ? Quand je suis arrivée à Genève, je me suis mise à écrire sérieusement. A cette époque-là j'étais physicienne et je travaillais quinze heures par jour. C'était très dur. J'étais loin de chez moi, seule en Europe. Et j'ai commencé à écrire toutes les nuits tout en allant à mon travail le lendemain matin. Mais j'avais l'impression que si je n'écrivais pas, je deviendrais folle. Je n'écrivais pas pour être publiée. Ce qui allait être mon premier livre ne fut en fait publié que cinq ans plus tard, après un autre.

Il s'agit d'un roman ?

Non, ce sont deux longues nouvelles qui se passent à Genève. Dans la première, on marche dans les rues de la ville. Tout se passe en l'espace d'une nuit. Il y a vingt-trois parties. On fait un retour en arrière sur la vie d'une femme à Istanbul et puis on revient à Genève. C'est une femme borgne. Elle marche dans le noir et elle se souvient, elle se souvient du début de son adolescence. Elle est en exil et sans qu'on sache jamais de quel exil il s'agit ni quel est son problème avec son œil, sauf que c'est une maladie. Je l'ai utilisé comme métaphore. J'ai introduit de nombreux détails concernant la souffrance que cela représente d'être borgne, les odeurs et tout le reste. Il y a cette nuit, la première fois qu'elle marche après avoir perdu son œil… Son autre œil se fatigue tant qu'elle en devient presque aveugle. Elle a marché toute la nuit comme un fantôme et elle se sent très laide. Ce texte s'appelle "Dans le monde d'un œil perdu". Elle se rappelle un homme qu'elle a aimé. Rien n'est ni noir ni blanc. L'homme l'aimait probablement plus qu'elle ne l'aimait. C'est l'histoire d'une femme turque en Europe. Elle est opprimée sexuellement. L'œil qu'elle a perdu symbolise le désir qu'elle a perdu. Elle écrit une nouvelle sur Michelle, un personnage très libre, qui est son contraire, son double aussi d'une certaine manière. A la fin, elle traverse un pont les yeux fermés et s'approche d'une lumière et devient presque un fantôme. Puis elle entre dans le quartier chaud de Genève où elle assiste à la mort d'une femme qui est cette Michelle. Elle se souvient alors d'un rêve dans lequel l'homme qu'elle aimait lui revient.

Est-ce que c'est difficile d'écrire sur les femmes et le désir en Turquie ?

C'est une question très délicate. Je dirais qu'on peut écrire pratiquement ce qu'on veut. Il y a très peu de scènes vraiment érotiques ou de sexe dans mes livres. Peut-être trop peu, je pense. C'est sans doute une forme d'autocensure. J'ai une mauvaise image de moi si j'écris des scènes de sexe trop "hard", ce qui fait pourtant partie de la vie de tout le monde. C'est lié à ce que je suis, à la société turque. Il y a eu quelque chose de schizophrène dans mon éducation. J'ai été envoyée dans cette école américaine à l'âge de dix ans. J'y ai lu la littérature européenne et américaine. Mais je vivais dans une famille turque. Mon père était communiste et à la maison, il se comportait comme un tyran. Ma mère est une femme cultivée. Elle est économiste. Et mon père l'a souvent battue sous mes yeux. Il a même essayé de la tuer. Je crois que mon écriture a été influencée par tous ces conflits, cette schizophrénie. A quinze ans, j'ai décidé de devenir féministe après avoir lu Simone de Beauvoir. J'ai aussi décidé que je ne voulais pas rester vierge. Et pourtant je n'arrivais pas avoir de relations sexuelles parce qu'il y avait tant de peur en moi. J'ai dû essayer avec plusieurs hommes.

Etre ou ne pas être vierge en Turquie aujourd'hui, c'est encore une question tabou ?

Oui, la Turquie est un pays de contrastes. Il y a un îlot pour l'intelligentsia mais le reste représente 90% du pays et beaucoup d'hommes veulent que leur femme soit vierge. Et quand j'ai informé ma mère de ma décision, elle a dit qu'elle allait me gifler. Elle serait gênée aujourd'hui si je lui rappelais cette remarque. Les choses ont changé en Turquie ces vingt dernières années. En Turquie de l'Est, des jeunes filles kurdes sont tuées parce qu'elles sont sorties avec un homme. Encore aujourd'hui… Parce qu'elles sont allées au café ! Mais parmi les intellectuels, c'est comme à New York. Et ils sont peut-être même encore plus décadents d'une certaine manière.

Et la deuxième nouvelle de ce premier livre écrit à Genève ?

Elle est meilleure que la première, je pense. Elle concerne un homme. Le "Je" renvoie à un homme de quarante-deux ans. Il est à Genève et il essaie de voir le Mont-Blanc, mais il n'y arrive pas parce qu'il y a du brouillard. Cela se passe le 21 décembre. Il ne cesse de penser à Istanbul, de se rappeler ce jour-là un an avant. Le lecteur voyage à travers les yeux de cet homme, en taxi dans les bidonvilles d'Istanbul. C'est le soir, un soir de neige, de fonte des neiges à Istanbul, ce qui est très laid, parce qu'alors tout est plein de boue. Il pense à une femme et à la mort. Il assiste à la mort d'un chaton écrasé par une voiture et encore d'autres scènes très violentes. Il ne cesse de penser à cette femme. Je l'ai créée à travers une série d'images : le jour où ils se sont rencontrés, sa manière de danser, une scène de sexe et puis une grande dispute entre eux. Ce n'est pas tant une histoire d'amour qu'un portrait. Et il se rend compte qu'il vit avec sa femme depuis douze ans. Elle est beaucoup plus jeune que lui. Elle a un enfant. Elle a un cancer et elle va mourir. Elle attend la mort. Elle sort de son appartement et prend des taxis. Il y a aussi cette lettre qu'il porte sur lui. Et à la fin, tout à fait à la fin, il ouvre la lettre et on entend la voix de la femme. C'est un beau texte qu'elle a écrit sur la mort et l'amour. S'agit-il de la femme qu'il se représente ? On n'en est pas sûr. A la fin, elle craque et le supplie de revenir à elle, de ne pas la laisser, parce que tout le monde l'a abandonnée. Il rentre chez lui par une nuit de clair de lune. Il voit cette femme et il se rend compte qu'elle est morte. Mais en réalité il ne rentre pas chez lui. Il observe d'étranges rituels que de petits garçons sont en train d'accomplir. Puis il baisse les yeux et voit qu'ils sont en train d'essayer de sauver la vie d'un petit chien par leurs prières. C'est un écho du chat. Et les yeux de la femme sont toujours là. En fait la femme est en train de mourir à ce moment précis. Il observe une autre cérémonie. Tout le monde est réuni. Son voyage continue encore un an. A la fin de l'histoire il y a de l'espoir. J'ai réintroduit la femme encore très malade, alors qu'elle est sur le point de mourir. Il se rend compte à quel point elle est heureuse quand elle danse. Puis elle se retourne et il voit qu'elle est en train de pleurer. Il décide alors de partir en Amérique du Sud. Pour moi c'est un signe d'espoir parce qu'il se raccroche à la vie.

Le thème des yeux semble jouer un rôle important dans votre écriture. Dans votre roman, il est aussi question des yeux de Özgür.

J'avais oublié Özgür mais il y a aussi beaucoup d'autres références. Dans la première nouvelle, c'est un choix conscient de ma part, l'œil comme symbole de la religion, du passé et du présent. Tout pourrait se centrer sur l'œil. Peut-être est-ce un cliché mais on dit que l'œil est aussi la porte de l'âme. D'un autre côté, mes personnages ont toujours une très mauvaise vue, ce qui est mon cas. Ils sont à moitié aveugles, ils marchent dans l'obscurité, ils cherchent leur chemin. C'est un voyage à la fois intérieur et extérieur. En un sens, Özgür est aveugle. Dans une autre de mes nouvelles, il y a six femmes dans un sanatorium d'Allemagne et elles marchent dans la forêt. La forêt s'anime de toutes sortes de vies et l'atmosphère se fait très lourde et oppressante.

La jungle joue un grand rôle dans votre roman. La jungle et la ville de Rio ont beaucoup en commun.

La jungle est aussi présente dans le personnage d'Özgür. La ville est aussi importante qu'Özgür. Ce sont deux partenaires qui sont prises dans le même jeu fatal. L'une essaie de se cacher et l'autre essaie de tuer. Ce qu'Özgür décrit devient la réalité mais elle ne voit bien que ce qu'elle veut voir. Pourquoi faut-il que ce soit toujours la violence, la mort et la faim ? C'est une ville immense, pleine de gens. Elle est d'une certaine manière le reflet de Özgür elle-même. Quand elle meurt, il y a réunification : Özgür et la réalité, Özgür et la terre.

Vous ne considérez donc pas sa mort comme une défaite ?

J'ai laissé cela ouvert, parce qu'il ne s'agit pas d'une mort tragique. On ne pleure pas pour elle. C'est comme un cercle qui se referme, comme une transformation. On peut donner deux réponses à cela. A un certain niveau, sa mort relève du mythe. Elle doit mourir, c'est la fin de sa vie. Mais en réalité, la vie n'est jamais finie et c'est donc aussi une défaite. Sa mort est à la fois normale et absurde, inutile aussi. Elle ne cherche pas à échapper à la mort alors qu'elle l'aurait pu.

Pourriez-vous me parler de Özgür et Ö, ces deux personnages qui existent à deux niveaux différents de l'histoire ?

En écrivant ce livre, je pensais au mythe d'Orphée. Özgür est très proche d'Orphée et Ö est une référence à Eurydice. On perd beaucoup avec la traduction parce que Ö est la première lettre de beaucoup de mots en turc : ölüm qui veut dire mort, özni qui veut dire le sujet, comme je, tu… et öteki qui veut dire l'autre. Donc Özgür et Ö ont une relation très compliquée. Elle est comme elle-même. Özgür est mariée à elle-même avec Ö. Mais en même temps, c'est une autre personne. C'est aussi sa mort, l'ombre qui l'emporte vers sa propre mort. Et elle essaie de sauver Ö de la mort, comme dans Orphée et Eurydice. J'ai introduit ce mythe non pas comme histoire d'amour, mais pour représenter le créateur et sa créature. Elle ne peut la sauver parce qu'elle-même est mortelle. Le moment où elle se retourne est une allusion à Orphée qui se retourne et perd ainsi Eurydice. Pourquoi s'est-elle retournée ? Elle a vu son propre destin de mortelle. C'est peut-être la raison pour laquelle elle n'a pas cherché à s'échapper : elle s'est rendu compte qu'elle était mortelle.

Et bien sûr il y a ce lien avec le roman, l'écriture du roman qui est représentée à travers Ö ?

Oui, le mythe d'Orphée. Je voulais que Özgür soit une sorte d'Orphée. Avec cette musique qui lui ouvre la porte du royaume des morts. Et j'ai mis l'écriture à la place. Je me posais cette question : l'écriture est-elle libération de soi ? Özgür essaie de se libérer de la ville et de se purifier. C'est toujours comme cela qu'on a décrit l'art. Et Özgür est libre du moment où elle a fini d'écrire son livre. Özgür signifie aussi libre en turc. C'est un nom à la fois masculin et féminin. Ce pourrait être un homme ou une femme. Pendant les soixante premières pages, certains lecteurs pensent qu'il s'agit d'un homme.

Le personnage principal pourrait être un homme ou une femme ?

Özgür est bisexuelle, non pas dans ses orientations mais dans sa façon de parler. Je ne sais pas ce qu'il en reste dans la traduction. Elle emploie une langue à la fois très classique et poétique aussi bien que l'argot et des métaphores parfois très masculines, parfois très féminines. Avec ces deux personnages, j'ai aussi pensé aux dieux de la mort et de la résurrection, qui présentent toujours des traits bisexuels. Je voulais que Özgür soit comme eux. Certains passages auraient pu être écrits par un homme, comme ceux où elle décrit les femmes. Cela me plaisait de parler avec une voix d'homme. Sans doute parce que les femmes sont toujours décrites par les hommes. Ces traditions selon lesquelles les femmes existent à travers le regard des hommes sont tellement ancrées. Et il y a ce conflit, celui de la femme qui aspire au statut de sujet. Etre écrivain, c'est être un "Je". Mais elle en paie le prix, en perdant un œil, en mourant, en devenant l'objet de sa propre histoire. En ce sens, il fallait que Özgür soit une femme, une femme essayant de devenir un sujet. C'est ce que je ressens profondément. Venant de Turquie, j'ai constaté que chaque effort dans ma vie, chaque combat que j'ai mené pour la liberté se payait très chèrement. Pas seulement pour les femmes turques… Peut-être avons-nous l'avantage de le ressentir de façon plus aiguë que les Européennes parce que nous sommes confrontées à des formes d'oppression plus brutales.

Propos recueillis en anglais et traduits par Cécile Oumhani :
"L'entretien ci-dessus a été réalisé en juin 2003 lors d'une première rencontre avec elle, alors que je venais d'achever la lecture du roman qu'elle m'avait envoyé. Je ne la connaissais encore que de nom. La nouvelle qui suit vous permettra de la découvrir."


Les oiseaux de bois
Asli Erdogan




La porte de la chambre s'ouvrit, laissant apparaître une tête rousse. On entendit la voix haletante, impatiente de Diane :
- Allez, grouille-toi, Félicité ! Tu crois qu'on va t'attendre toute la journée ? Sors ton gros cul de ton lit. Tu te laisses aller, ma fille !
La porte se referma aussi vite qu'elle s'était ouverte sur l'odeur du désinfectant de l'hôpital et la voix aiguë et moqueuse de Diane.
Le surnom de "Félicité" dont on avait affublé Filiz, avec cette ironie particulière propre aux poitrinaires, avait quelque chose d'agressif dans son absurdité. Avec son statut de réfugié politique, son doctorat d'histoire et les gros bouquins entassés dans sa chambre, elle avait aux yeux des malades le statut peu apprécié d'une intellectuelle : "Ah ! cette Félicité, disait Diane, c'est plus amusant de lire un livre d'oncologie que de bavarder avec elle. Il faut lui arracher les mots à la pince à épiler. Pauvre Félicité ! Dans son pays, elle a fait deux ans de prison, et, sans lever les yeux de ses livres, elle a été incapable d'apprendre à parler allemand sans accent en deux ans !"
Filiz se leva lourdement. Sa longue maladie - double pneumonie et asthme chronique - lui avait appris à économiser ses forces. Elle avait fini par se soumettre aux caprices de son corps endolori. Ce n'est qu'au bout de huit mois qu'il lui était donné de sortir de l'hôpital pour la première fois. Le nom de "Filiz Kumcuoglu" figurait sur la liste des malades en phase d'amélioration et ayant la permission de sortir deux heures le samedi. L'infirmière qui assurait la garde de nuit avait examiné son dossier médical et lui avait permis d'accéder à la plus grande aventure de la vie de l'hôpital. Elle avait transmis l'information dès le lundi. On préparait à Filiz "une grande surprise". L'AMAZONE EXPRESS ! Elle avait acquis le droit d'entrer dans le secret des malades du troisième étage et de monter dans le fameux express. A vrai dire, Filiz n'en avait aucune envie. Au mieux, on irait boire un verre ou deux au village de T., la seule agglomération à trente kilomètres à la ronde. Peut-être rencontrerait-on des jeunes gens du village ou des hommes en fin de traitement au sanatorium. Que pouvait-on faire d'autre au cœur d'une forêt profonde ?
Sitôt qu'elle eut franchi la porte, Filiz se rappela soudain une vieille histoire enfouie au plus profond de sa mémoire depuis au moins vingt ans. Au début du siècle, les tuberculeuses du sanatorium de Heybelia sortaient en secret dans la nuit pour faire l'amour dans les bois avec les tuberculeux. Des condamnées à mort, le visage blême, en chemises de nuit blanches, cheminant une torche à la main... Elle ne croyait pas l'histoire vraie, mais y trouvait une tragique poésie... La poésie avait depuis longtemps déserté son existence et les tragédies qu'elle avait vécues avaient, comme des poux voraces, absorbé toute la substance de son être.
- Franchis la grande porte vitrée. Vite, tourne le dos au panneau gris, sévère et rébarbatif qui porte l'inscription "Hôpital de T. Service des Maladies Pulmonaires" et file sans demander ton reste. Marche jusqu'à la limite de l'ombre de l'immense bâtisse et arrête-toi à la frontière du royaume du soleil ; puis, en retenant ton souffle, lentement, fais un pas en avant, le pas qui te fera sortir de l'ombre. Que le pâle soleil du nord réchauffe un peu ton dos, et persuade-toi qu'il va chasser de ton esprit et effacer tous les souvenirs du passé. Laisse le soleil se jouer dans tes cheveux, qu'il fasse jaillir en cascade les couleurs de la forêt, qu'il efface les contours du monde et transforme le réel en pure lumière.
Filiz se rappela Nadejda, l'infortunée Nadejda du "Duel" de Tchékhov qui levait ses bras vers le ciel en rêvant qu'elle allait s'envoler. Elle se sentait elle-même comme une héroïne de Tchékhov. Et si elle se changeait en oiseau ? Mais, ce serait, au mieux, un oiseau de bois. Un oiseau sans âme, impuissant et ridicule, dont les ailes, inaptes au vol, ne produisent qu'un bruit mécanique. Elle était tout emplie d'une douloureuse ferveur. Elle avait envie, tout à la fois, de rire et de pleurer, de vivre et de mourir.
- Allons, Félicité ! Ne reste pas plantée là comme une momie. Nous sommes en retard.
Gerda fit écho à Diane, de son contralto éraillé par les cigarettes et la phtisie :
- Tu vas rater l'Amazone Express !
Un groupe de six femmes s'était rassemblé devant le portail du jardin. Filiz les classa instantanément : "Trois étrangères, trois Allemandes, trois tuberculeuses, trois asthmatiques. Toutes les Allemandes sont tuberculeuses, et nous trois, venues du vaste monde, sommes asthmatiques. On s'attendrait au contraire." Deux des Allemandes, Martha et Gerda, grandes et blondes, avaient réussi, malgré la tuberculose, à rester robustes et fortes. (En fait, Gerda n'était pas très grande, ni vraiment blonde, mais les yeux de Filiz, peu sensibles aux détails physiques, les avait rangées dans la même catégorie des représentants de la classe ouvrière.)
Filiz avait un peu peur de leur rude force physique et de leur promptitude à défendre leurs intérêts, mais, au fond, elle les enviait un peu. La troisième Allemande, Béatrice, svelte comme un totem, introvertie, la poitrine creuse, était à vingt ans une vieille héroïnomane. Cette fille aux cheveux châtains coupés court, dont les yeux tristes semblaient toujours à la recherche de quelque objet perdu, dont le corps à peine formé faisait penser à un arbre mort, faisait de la peine à Filiz. Quant à Diane, la renarde, toujours en mouvement et pleine de ressources, elle ne se souciait de rien et rien ne la troublait. Elle se disait Croate, mais jamais Yougoslave. Il y avait enfin Graciella, l'Argentine...
Graciella était la seule autre malade à être étrangère, voire plus étrangère que Filiz, au sanatorium. De l'avis général, les adjectifs pour la décrire étaient "distinguée, élégante, cultivée", et de voir cette personne fine, privilégiée dès la naissance, parmi des phtisiques, faisait penser à une de ces plaisanteries de mauvais goût que le destin s'autorise parfois. Mesurant à peine un mètre cinquante-huit (elle était encore plus petite que Filiz), elle était gracieuse et menue. Avec ses mèches de cheveux plats, ses sourcils à la Marlène Dietrich qui, même dans un hôpital, avaient un tracé irréprochable, et ses yeux en amande dont le regard pouvait être tour à tour ardent et glacial, elle s'était acquis le surnom d' "Evita".
C'était le chouchou des médecins et des infirmières ; ils la traitaient comme un vase ancien, précieux et fragile. D'ailleurs on avait l'impression que le monde entier devait la traiter avec déférence et délicatesse. Cependant Filiz avait perçu la dureté de son visage irréprochable de bibelot de porcelaine. Il y avait dans son sourire quelque chose d'inquiétant. Ce charmant petit bout de femme évoquait pour Filiz une institutrice, toujours coiffée d'un foulard et qui se mue en tortionnaire au moment d'entrer en classe.
La première fois qu'elle l'avait vue, elle l'avait prise pour une visiteuse qui, par erreur, se serait fourvoyée à la cantine. Elle était seule à une petite table près de la fenêtre ; elle portait une jupe étroite de velours noir et un corsage aux boutons voyants qui découvrait sa gorge. Entre ses seins dressés brillait un pendentif en forme de cœur. Des souliers "tango" à boucle et à talons hauts et des bas nylon complétaient le tableau. Apparition insolite parmi les malades aux cheveux gras, en survêtement et en chaussures de basket, elle faisait penser à une fleur rare des tropiques. Un jour, Diane, rédacteur en chef de la gazette des potins de l'hôpital, avait fait irruption dans la chambre de Filiz et lui avait révélé un secret :
- Tu sais, Evita, cette Argentine, elle est comme toi.
- Comment ça, comme moi ?
- C'est une réfugiée politique. Prison, torture, et ainsi de suite. C'est là qu'elle a laissé ses poumons. Son ex-mari était diplomate, tous deux étaient très riches, ils étaient de familles nobles et avaient des amis huppés. Mais son mari a été impliqué dans une affaire politique, on a donné l'ordre de l'arrêter. Deux heures après il avait disparu. En laissant sa femme. Pendant deux mois ils ont essayé de faire parler Graciella, mais ils n'ont pas réussi à lui faire dire où il se cachait. Peut-être l'ignorait-elle. Qui aurait cru ça de ce petit bout de femme ? Il ne faut pas se fier aux apparences.
Ce fut un coup terrible pour Filiz. Ses plus profondes souffrances étaient tournées en dérision, comme si sa personne et toute son histoire étaient totalement dépréciées. Elle s'était érigée en une sorte d'héroïne mythique et c'est grâce à cela qu'elle avait pu continuer à vivre. Le souvenir de son affreux passé lui était nécessaire car il était la preuve de son existence et elle l'avait installé dans un coin de son esprit comme dans un sanctuaire. Et voici que cette snob venait cracher sur ce qu'elle avait de plus sacré. De quel droit pouvait-on avoir connu la même tragédie que Filiz, cette femme forte, primesautière, qui avait payé le prix de ses convictions (c'est ainsi qu'elle se définissait elle-même) ? Et en plus pour l'amour d'un homme ventripotent, vil et infidèle !
Tel un serpent gris, le cortège de ces femmes malades cheminait sur la large route goudronnée en direction de la vallée de T. Dès le départ, le groupe s'était scindé en deux - confirmant la classification hasardeuse de Filiz. Diane et les deux grosses Allemandes marchaient en tête en parlant de la pluie et du beau temps. Elles passaient sans cesse du coq à l'âne et leurs propos oiseux étaient, pour Filiz, dépourvus d'intérêt. Elles se livraient à une critique minutieuse des médecins, - jalouses des femmes médecins et bienveillantes pour les docteurs qui étaient jolis garçons - parlaient des menus de la cafétéria, du café infect du bistro du coin, des programmes de la télé, de la rivalité Banderas - Pitt, et ainsi de suite.
Les Allemandes étaient en faveur de Banderas, Diane, admiratrice de la race germanique, tenait pour Pitt. On évoquait aussi quelques souvenirs d'avant l'hôpital... Dans l'usine où travaillait Martha quatre ans plus tôt, on avait retrouvé le corps nu d'une ouvrière à la gorge tranchée. Gerda avait en réserve quelques histoires de crimes et de potences, chacune fouillait dans ses souvenirs et vidait son sac. Mais Diane ne soufflait pas mot des horreurs qu'elle avait vécues ni de sa famille restée en Bosnie ; elle murait dans le silence ce flot grossissant prêt à déborder.
Ne sachant quel chemin prendre, Béatrice marchait seule en arrière. Face à ses problèmes. Elle s'efforçait d'avaler sans en perdre une miette le splendide après-midi de septembre, la vallée vert émeraude qui s'étendait devant elle et ces deux heures de liberté. Elle semblait heureuse et ce bonheur, sur ce jeune visage dévasté, était plus pathétique qu'une expression douloureuse.
Se retrouvant à côté de Graciella, Filiz tâchait de trouver un sujet de conversation. Le silence qui se prolongeait entre elles lui pesait.
- Vraiment, je suis très étonnée de te voir dans l'Amazone Express.
- Pourquoi ? demanda sèchement Graciella.
Une flamme froide brillait dans ses yeux. C'était le reflet de la colère qui couvait en elle depuis des années.
- Elles ne t'ont pas dit où nous allons, n'est-ce pas ?
- Non, elles en font un grand mystère.
- Oui, c'est vraiment un grand mystère, cet Amazone Express.- C'était dit sur un ton badin et désinvolte, avec un sourire qui cachait mal la souffrance. - Même toi, tu vas être surprise.
- Nous allons au village, bien sûr ?
Graciella porta à ses lèvres ses doigts aux ongles longs parés d'un vernis rouge cerise : "Chcht, fit-elle, comme l'infirmière du panneau de l'hôpital invitant à faire silence."
Filiz n'avait plus ni le courage ni l'envie de poursuivre la conversation. Elle s'abandonna au plaisir de la promenade. Après ces huit mois, comme dans un conte, elle cheminait en forêt et respirait un air calme, pur et léger. Un air qui emplissait ses poumons fatigués et en chassait tous les miasmes du passé. Elle s'abandonnait au plaisir simple, modeste, somptueux, de pouvoir marcher sous un soleil tendre et généreux, dans cette étendue verte qui s'étendait sans limite jusqu'à l'horizon... Sans se heurter à des portes fermées... Les portes à grilles de fer de l'hôpital, portant le numéro des dortoirs, hermétiques au bruit, sur leurs gonds bien huilés... Elle était stupéfaite de ressentir ce plaisir sans limites que l'on ne soupçonne pas quand on est en bonne santé : pouvoir commander à ses jambes et mouvoir son corps.
Elle respirait l'odeur de la forêt qui lui semblait tendre, incomparable. Ce n'était pas l'odeur fade et familière de la pelouse tondue de frais du jardin de l'hôpital, c'était une rude odeur de terre qui lui donnait le vertige. Peut-être était-ce cet étrange silence qui faisait tourner la tête de Filiz, la vallée de T. s'étendait devant elle comme un tapis vert, les sommets se chevauchaient à qui mieux mieux. La lumière d'automne plongeait dans la vallée où le soleil et l'ombre se disputaient la possession du sol en un combat sans fin. On distinguait au loin la croix du clocher de l'église, qui brillait comme de l'argent. "Tout est brillant et insouciant de façon presque angoissante", se dit-elle.
Béatrice, les mains pleines de fraises des bois, s'approcha du groupe des blondes. Elle devait avoir surmonté ses problèmes d'identité et décidé que sa place était avec les "étrangères". Le lien tragique qui rattachait l'une à l'autre ces deux condamnées s'était saisi aussi de Béatrice et l'avait engluée comme la toile empoisonnée d'une araignée. L'héroïne, la solitude, le désespoir, le naufrage, lui avaient appris que, bien qu'elle fût la plus jeune, il valait mieux accepter la mort qui s'était agrippée à son corps d'adolescente. Les autres s'efforçaient encore de croire à la vie, de s'y raccrocher, de s'y intégrer, elle, à seize ans, elle avait renoncé. L'héroïne, la prostitution, l'hépatite, la tuberculose... Elle avait encaissé l'un après l'autre tous les coups de la mort, mais chaque fois elle s'était relevée comme un boxeur qui se remet sur pieds juste avant le gong, à la neuvième seconde, et avait continué à encaisser.
- Vous voulez des fraises ? (Non, ni l'une ni l'autre n'en voulait).
- Hier soir, à la télé, il y avait une émission sur l'Argentine. Vous l'avez suivie ? (Non, elles ne l'avaient pas suivie).
- On a vu Buenos Aires. C'est une ville magnifique. Mais qu'elle est triste ! Elle fait penser à Berlin, par l'architecture, les cafés... Il y a un quartier plein de maisons de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel : Elbakkar.
- El Boca, rectifia Graciella. C'est-à-dire la Bouche. C'est là que le tango est né.
- Oui, oui. El Boca. Le quartier des marginaux, des peintres, des musiciens.
- Sans oublier les pickpockets et les marchands de souvenirs pour touristes.
- Tu sais danser le tango ? intervint Filiz.
- Non, je ne suis pas de Buenos Aires, mais de Mendoza. (Je ne sais pas pourquoi, je me figurais que cette femme était de Buenos Aires et dansait le tango à la perfection.)
- Mendoza ?
- A la frontière du Chili. C'est une ville au pied de l'Aconcagua.
- L'Aconcagua, le plus haut sommet de l'Amérique du Sud (En Allemagne, même les héroïnomanes du petit peuple sont instruites !)
Silence. La conversation a cessé brusquement, comme coupée au couteau. Comme si les deux femmes n'avaient plus rien à se dire.
- Regarde, regarde, ce lacet accroché à cette branche basse ! s'écria Béatrice, d'un ton débordant d'enthousiasme ; ses deux aînées, interloquées, regardaient l'insignifiant morceau de ficelle.
- C'est sûrement un nain qui s'est suicidé, continua Béatrice, donnant libre cours à la fantaisie que suscitaient en elle l'héroïne et son jeune âge. Mais elle ne tarda pas à trouver ses compagnes de route trop peu loquaces, et elle prit la mouche. De toute façon personne ne pouvait lui en vouloir.
Le cortège de femmes quitta le chemin de la vallée et prit vers l'ouest, en direction de monts escarpés couverts d'épaisses forêts et Filiz commença à avoir des inquiétudes. On n'allait donc pas au village de T. Peut-être avaient-elles, à la manière des écoliers ou des gens timides, choisi un coin secret du paradis pour le congé du samedi. Mais en ce cas pourquoi se hâter et regarder constamment sa montre ? L'Amazone Express ! S'enfonçaient-elles dans la forêt humide pour chasser les hommes de leur vie et s'amputer du sein droit, comme les grandes chasseresses et guerrières de la légende ?
Elles avaient quitté la large route goudronnée ; les taillis freinaient leur passage, elles avançaient en file indienne sur un sentier envahi par les ronces et les racines d'arbres. La vraie promenade en forêt avait commencé. Le soleil lui-même se perdait dans la verdure. Elles cheminaient parmi des buissons épineux qui, après un léger avertissement, agressaient au passage les intruses, des broussailles, des massifs de fougères, des papillons marron qui voletaient parmi les branches, des champignons timides qui se cachaient loin des regards, des fleurs d'automne. Perles de pluie dégouttant des branches, troncs humides, mousses gluantes, couleurs réfractant la lumière du jour... Des eaux vives, sang de la forêt, coupaient la route à chaque pas... Chemins qui vont on ne sait où et qui vous font perdre la tête...
Filiz avait toujours vécu dans de grandes villes ; elle ne connaissait pas la forêt. Certes, elle avait passé huit mois dans ce sanatorium de la Forêt Noire, mais la forêt y était inaccessible, abstraite et mystérieuse. La nuit, l'obscurité qui s'abattait comme un oiseau devant la fenêtre, des bruissements qui se mêlaient aux cauchemars et un gardien sourd-muet qui vous empêchait de sortir, de retourner vers la vie réelle, quelle qu'elle fût. Mais maintenant elle était au cœur de la forêt et elle la voyait vraiment pour la première fois. C'était autre chose qu'une découverte : c'était comme si deux êtres ignorant tout l'un de l'autre se trouvaient soudain face à face. Dieu sait pourquoi, Filiz en fut bouleversée.
Elle était affrontée à un esprit simple, primitif, aussi vaste que l'océan. Il la tirait de la coque de noix poussiéreuse qui était son univers, pour lui faire entendre le son d'une tout autre existence. C'était la pulsation sauvage, rythmique et violemment colorée de la forêt baignée d'ombres bizarres, pleine de sursauts et de frémissements ; un air humide et palpitant cachait ses mystères ainsi qu'un voile de mousseline. Des arbres, des arbres, des arbres... Vieux, vénérables, majestueux, hauts, innombrables, impérieux, des arbres... A voir en ces lieux tant de miracles et tant de forfaits, ils avaient pris une expression de gravité. Ils étaient plus vieux que le temps lui-même... Poussant leurs racines au plus profond du sol, ils cheminaient vers le ciel, rien que vers le ciel, sans dévier à droite ou à gauche, sans songer à se libérer.
Arrivées à un raidillon, on ralentit la marche et Diane prit Filiz à part.
- Ce n'est vraiment pas le moment - elle s'arrêta une ou deux secondes pour tâcher de reprendre haleine - nous devons nous voir ce soir. J'ai écrit une lettre à Hans.
- Nous avons écrit ensemble la dernière lettre, tu l'as envoyée ?
C'est en commençant à parler que Filiz se rendit compte à quel point elle était essoufflée et combien elle avait soif. Sa bouche était si sèche qu'elle avait la langue collée au palais.
- Bien sûr, le jour même. Il n'y a pas encore eu de réponse. Attends un peu, cela fait neuf jours. Le courrier doit être en retard. Et puis Hans est un peu lent.
- Tu crois qu'il a répondu ? Dis !
Un éclair brilla dans les yeux d'ambre de Diane. Son visage s'assombrit :
- Je ne le crois pas, je le sens.
Environ deux mois plus tôt, en sortant du cabinet du médecin-chef, elle avait aperçu Diane dans une cabine téléphonique du rez-de-chaussée. Elle tenait le combiné à deux mains et, tout en parlant, pleurait sans arrêt. Elle avait cru tout d'abord qu'elle venait de recevoir une fois de plus une terrible nouvelle de Bosnie - c'est dans une des cabines, au cours d'une communication plusieurs fois interrompue, qu'une voix enrouée lui avait annoncé la mort de sa sœur. Mais cette fois-là, il s'agissait d'autre chose. Le dernier amoureux de Diane, le grand Hans, mince comme un couteau, au souffle rauque, aux poches sous les yeux, et qui s'intéressait aux femmes dévastées par la tuberculose, s'était rapidement lassé des tristes visites à l'hôpital. Ensemble elles lui avaient écrit cinq lettres, mais la plume sentimentale et experte de Filiz n'avait pas été à la hauteur, aucune réponse n'était arrivée.
- A ta place je me dépêcherais de l'effacer de ma mémoire.
Filiz se rendait compte qu'elle se montrait cruelle et impitoyable, mais elle était très fatiguée. Elle était en nage et avait horriblement soif ; elle sentait son sang pulser dans ses jambes épuisées par l'effort. Elle n'était plus en état de négocier ses réponses aux questions de Diane.
- Mais tu as un cœur de pierre !
- Soit, peut-être y a-t-il quelques pierres aussi dans mon cœur. Mais nous devons essayer de le rendre jaloux.
- Comment ça, au milieu des bois ? Tu crois que les hommes tombent des arbres comme les pommes de pin ?
- Nous laisserons entendre qu'il y a un début d'idylle avec un des médecins. Nous en choisirons un qui soit tout le contraire de Hans. "De longs doigts fins de chirurgien", "des promenades au clair de lune", etc.
Diane souriait, elle cédait soudain à la simple gaîté. Vraiment rien n'égalait un sourire. Son visage ingrat en était tout transfiguré. C'était donc si simple, de remuer les sentiments de quelqu'un, dans un élan sincère et sans aucun effort. Filiz se dit qu'elle n'avait jamais vu un visage, pour quelques mots, changer si rapidement d'expression.
- Je veux qu'il revienne.
Son visage s'assombrit de nouveau. Sa voix tremblait légèrement, comme si elle priait. Comme si, en donnant la preuve qu'elle le voulait vraiment, elle allait obtenir que la Providence divine le fasse revenir. Sa gaîté enjouée, qui se cachait derrière l'ombre d'une épaisse indifférence, ne se manifestait que dans des moments comme celui-ci. Tel un monstre qui ne supporte pas la lumière du jour, Diane dissimulait sa vraie personnalité dans un inextricable labyrinthe.
- Je suis sûre qu'il reviendra, dit Filiz à contre cœur, en se faisant violence.
Elle détestait mentir, tout autant que parler des hommes. Elle ne croyait pas à l'amour ; elle ne se rappelait pas si elle y avait cru, jadis, avant de passer trente-trois jours dans cette cellule pleine de sang et de hurlements.
- Diane ! Diane !
- Oui, qu'est-ce qu'il y a ?
- Nous sommes très en retard ! Nous n'arriverons jamais si nous marchons comme ça. Il faut prendre un raccourci.
- Une minute, j'arrive. Voyons un peu où nous en sommes.
Elle courut lourdement vers les Allemandes.
Filiz sentit soudain sur elle les yeux incandescents de Graciella. Elle se retourna ; leurs deux regards douloureux, denses, profonds, se rencontrèrent. Une communication au-delà des mots s'établit immédiatement entre elles.
- Si tu veux trouver en ce monde une once de bonheur, il faut redevenir une fillette sautillante.
Le visage de Graciella tressaillit. Avait-elle compris ? Sans aucun doute.
- As-tu déjà entendu le Brésilien Paolinho ?
- Non, en fait, je ne connais à peu près rien de la musique sud-américaine.
Aussitôt, Graciella se mit à chanter. Ce fut un vrai miracle, une chose inespérée, bouleversante, stupéfiante... "Vida e bonita..."
C'était une mélodie incroyablement triste, soyeuse, nostalgique, évoquant à la fois souffrance et bonheur ; une musique qui vous rapprochait à la fois de la vie et de la mort. Les larmes montaient aux yeux de Filiz et elle dut faire un effort pour ne pas pleurer. Elle aurait préféré mourir que de pleurer ou de chanter devant les autres.
- Cela veut dire : "La vie est belle, belle, belle... Pleine de chagrin et de joie, certes, mais belle... N'aie pas honte de chercher à être heureux..." Paolinho est né dans la rue, il a vécu dans la misère et il est mort de la tuberculose à trente-trois ans. Tout ce que je veux te dire, c'est qu'il ne faut pas dédaigner les chansons.
- Si une personne qui est au fond de l'abîme dit que la vie est belle, il faut s'arrêter et prêter l'oreille. Mais pour pouvoir bien comprendre cette musique, il faut avoir vraiment souffert.
Diana leur coupa la parole :
- Ecoute, Félicité, il faut absolument que nous prenions un raccourci. Il nous reste très peu de temps. Nous en avons tout au plus pour vingt-cinq minutes, mais vas-tu pouvoir affronter un chemin de montagne à tuer un cheval ? Dans quel état sont tes soufflets ?
- Ca va encore pour le moment. Mais je ne comprends pas. Pourquoi sommes-nous en retard ? Où allons-nous ?
- C'est que justement, tu ne dois pas savoir où nous allons avant d'être arrivée. Pour l'instant, il te faut seulement décider si tu continues ou pas, parce qu'il n'est pas question de t'abandonner en montagne. A toi de voir, nous ne pouvons pas te porter sur notre dos.
- Je viens, je ne vais pas m'arrêter à mi-chemin.
- Allez, les filles, Félicité vient avec nous ! Bataillon de femmes, en avant, marche !
Des exclamations, des plaisanteries, des ordres s'élevèrent de tous côtés :
- Allez, l'Amazone Express ! En avant ! ... En chasse ! ... Marche ou crève ! ...
"Bon Dieu ! Quelle hystérie, quelle mascarade ! , pensa Filiz, Voilà que nous commençons à jouer aux soldats. C'est un convoi de tuberculeuses à moitié folles. Il ne nous manque que des grelots ! Alors que dans ce monde impitoyable nous ne pouvons pas respirer sans souffrir."
Le cortège de femmes prit le chemin de la montagne en troublant le calme de la nature par ses cris et ses appels. Les habitants de la forêt s'enfuirent sans bruit, les oiseaux se turent, la nature s'écarta silencieusement pour livrer passage à cette bête tapageuse, égoïste et brutale. Diane, qui connaissait bien le chemin, conduisait cette troupe de peaux-rouges ; elle marchait en tête d'un pas rapide, explorait les lieux et traçait le chemin. Juste derrière elle on apercevait les larges dos de Martha et Gerda. Des dos confiants en leur vigueur et décidés à ne pas renoncer. Elles gravissaient la pente d'un pas pesant mais bien assuré, cassant les branches et, au besoin, les buissons épineux. Tel un escadron de Panzer envoyé en avant-garde, elles frayaient la voie, transmettant les ordres au reste de la troupe. Béatrice grimpait comme un chat sauvage échappé de sa cage. Ce sont surtout ses longues jambes lestes aux pieds chaussés de souliers de montagne qui, grâce à sa jeunesse, avaient la souple agilité du chamois. Elle s'arrêtait fréquemment pour tendre une main secourable à ses amies aux cheveux noirs.
Durant vingt-cinq minutes Filiz marcha à travers bois, suant sang et eau, s'accrochant aux buissons épineux et aux racines, cherchant à tâtons les pierres stables pour y poser le pied, prête à défaillir d'angoisse et d'inquiétude. A tout instant elle glissait sur les aiguilles de sapin et trébuchait sur les racines. Les ronces laissaient sur ses mains des traînées rougeâtres, les branches la giflaient violemment. Ses muscles étaient tétanisés par l'effort, elle avait l'impression d'avoir deux sacs pleins d'eau à la place des jambes. Comme des serpents froids, des frissons violents parcouraient son dos couvert de sueur. Son linge était trempé et elle pensait constamment que pour une phtisique qui, de surcroît, était pour la première fois autorisée à sortir, une telle transpiration risquait d'être fatale. De plus, cet horrible sifflement des poumons qu'on appelle, dans l'argot des hôpitaux, "le sifflet de service", avait commencé à se faire entendre. Elle se maudissait de s'être laissé entraîner dans cette aventure et d'avoir inutilement mis en danger une santé qu'elle avait eu tant de mal à reconstituer. Elle avait envie de pleurer de fatigue, de dépit et de désespoir. Mais, dans son désarroi, elle se prit à invoquer Dieu et à prier sincèrement.
Comme toutes les choses horribles, comme la souffrance physique ou la prison, cette marche arriva à sa fin et Filiz, levant les yeux, essaya de voir où elle se trouvait. Durant ces vingt-cinq minutes, chaque pas qu'elle faisait remettait sa vie en question et, toute à sa frayeur, elle n'avait pas du tout regardé où elle se trouvait. Mais maintenant, toute haletante, le cœur serré, clignant ses yeux brûlés par la sueur ; elle examinait le site magnifique où elles étaient arrivées.
Elles étaient au sommet d'une pente raide, entourée, telle la bouche d'un poisson géant, par des buissons de la taille d'un homme, des racines d'arbres et des broussailles. A leurs pieds, quarante ou cinquante mètres plus bas, coulait un torrent furieux et écumant qui, en hurlant, heurtait inlassablement les rochers entaillés par ses coups de boutoir. Un sentier paré de fleurs bleues qui ressemblaient à de gros œillets, la rivière décrivant une courbe brusque parmi les rochers et dessinant une fine broderie avant de disparaître dans la pente. "C'est le chemin des rêves bleus", pensa Filiz.
- On va descendre par ici, Félicité. Il faut faire très attention.
Filiz regarda ses compagnes de route avec stupéfaction. Elles semblaient toutes complètement épuisées. Leurs visages étaient violacés, suants et boueux, couverts d'égratignures. Leurs cheveux, leurs chemises sorties de leurs pantalons, étaient tout trempés, on voyait poindre le bout de leurs seins. Toutes, elles étaient tombées à plusieurs reprises et s'étaient fait de nombreuses écorchures. Que cherchaient ces femmes ? Pourquoi se donnaient-elles tant de mal et s'exposaient-elles à tous ces dangers ?
- Ecoutez, maintenant, ça suffit ! Non contentes d'avoir couru à travers bois comme des folles, vous voulez encore descendre dans un ravin ? Qu'est-ce que vous avez ?
- Ne triche pas ! s'écria Diane. Tu as promis d'aller jusqu'au bout.
- Je n'ai rien promis du tout !
- Laisse-la, intervint Martha - à moins que ce ne soit Gerda - qu'elle fasse comme elle veut.
- Filiz, je t'en prie, encore un petit effort. Crois-moi, ça en vaut la peine, dit Graciella.
- Allez, Filiz, s'il te plaît.
Béatrice prit son bras et le secoua légèrement.
- Allez, les filles ! Trois heures vingt-trois ! Plus que sept minutes !
Le groupe oublia aussitôt Filiz. Il se mit en mouvement comme une pomme de pin poussée d'une chiquenaude sur la pente. Faisant appel à leurs dernières forces, s'accrochant aux branches, aux pierres, à tout ce qui se trouvait à leur portée, se laissant souvent glisser sur le derrière, en se prenant par la main pour s'entraider, les femmes descendaient vers la rivière. Au moindre faux pas, elles risquaient d'aller s'écraser au fond du ravin. Filiz était un maillon de la chaîne, elle ne pensait plus, ne décidait plus de rien. Elle cédait à une force supérieure ; elle se lança dans ce parcours difficile, escarpé et glissant, à la frontière entre la vie et la mort. Fouettant ses sens, le danger l'avait réveillée. Elle était envahie par une sensation proche du désir sexuel.
Elle sentait soudain qu'elle aimait profondément la vie, et éprouvait jusque dans sa moelle l'ardeur de l'existence. Ce n'était pas une pierre ou un buisson qu'elle tenait dans ses mains, c'était l'immense cœur blessé de la forêt, du monde, de la vie. Un arbre penché parallèlement à la rivière leur coupa le chemin. Ses racines, comme des tentacules de pieuvre, se tendaient vers les durs rochers et, têtu, résolu, opiniâtre, il avait réussi à pousser sur cette pente vertigineuse. Il jetait son ombre sur l'abîme. Un bras fatigué se tendit vers Filiz ; avant de poursuivre leurs chemins et leurs existences fourvoyés, l'espace d'un instant, elles se donnaient la main.
Au terme de cette descente qui ressemblait à une traversée de l'enfer, elles arrivèrent dans un tout autre monde. Les arbres amicaux, les fleurs de rêve avaient disparu, toute trace de vie s'était effacée. Il n'y avait plus que des rochers, froids et effrayants. Ils étaient beaucoup plus grands que vus d'en haut. Ils se dressaient vers le ciel comme des poignards noirs et brillants. Il y avait aussi le bruit terrifiant de la rivière en proie à une fureur inexplicable... Filiz avait l'impression d'être sur une scène de théâtre, d'avoir été jetée là avec d'autres marionnettes pour y jouer son rôle dans une pièce inconnue.
Sous les yeux ébahis de Filiz, Diane s'assit sur un rocher large comme un lit à deux places et prit une pose digne d'une revue pornographique. Ecartant légèrement les genoux, elle écarta ses jambes en forme de V et posa ses mains sur son bas ventre. Son visage prit l'expression de l'ivresse sexuelle, de la transe qui précède l'orgasme. Martha s'allongea de profil par rapport à la rivière, leva un genou sur son ventre, la tête rejetée en arrière et les mains derrière la nuque. Son visage exprimait la même sensualité triviale, agressive, commerciale. Gerda, à quatre pattes, exhibait son énorme postérieur. Béatrice, debout, un pied posé sur un rocher, se penchait en avant en laissant pendre ses bras. Elle avait posé sa joue sur son genou comme sur l'épaule d'un homme tendrement épris. Elle fixait sur l'eau ses yeux bleus mélancoliques.
Devant ce spectacle ahurissant, Filiz, en dernier recours, chercha des yeux Graciella ; mais elle avait pris part elle aussi à la mise en scène. Sur un rocher en forme de voilier, telle une statue de déesse, elle se dressait, immobile et à demi nue. Elle avait ôté sa chemise et, la main droite sur la hanche, elle avançait légèrement la poitrine. Dans cette pose, elle avait l'air d'une colombe, pure innocente et fragile. Autour de ses bouts de seins couleur framboise, il y avait des traces de brûlures qu'elle tentait de cacher sous un collier d'argent. Ses yeux fixaient un point dans le ciel. Les fins doigts de sa main gauche passaient sur ses lèvres entrouvertes desséchées par la soif. Elle se taisait, comme si elle craignait de modifier sa pose contraignante. Tout son corps s'amincissait, se tendait, elle était devenue une flèche visant le ciel. Elle était prête à s'élancer pour frapper sa cible. Filiz était plongée dans un rêve dont elle ne se décidait pas à sortir ; mais les rêves eux-mêmes étaient plus sensés et plus logiques que ce qu'elle voyait.
- Allez, Félicité, prends une pose. Trouve quelque chose de drôle.
Filiz restait raide comme un sphinx. Elle n'y comprenait rien. La montre-réveil de Gerda sonna la demie de sept heures. Rien ne se produisit. Durant une longue minute, sans même respirer, les femmes attendirent dans leurs poses comiques, bizarres, absurdes. Finalement un canoë apparut parmi les rochers. Quatre jeunes hommes en gilet de corps portant l'insigne de l'équipe d'aviron de l'Université de H., à soixante-dix kilomètres de là, quatre jeunes sportifs sains et vigoureux, tiraient de toutes leurs forces sur leurs avirons dans le goulet le plus dangereux de la rivière et faisaient des efforts surhumains pour ne pas se briser sur les rochers aigus. Ils virent les femmes. Au même endroit que tous les samedis.
- Eh ! les fées des bois ! C'est encore vous ? Ce soir on viendra vous voir dans votre village !
- Ouvrez-vous un peu plus, les filles, allez !
- On va garer le canoë et on revient. Ne bougez pas de là !
- Eh ! la rouquine, pourquoi n'as-tu pas retiré ton pantalon !
Les femmes ne répondaient pas, elles ne bougeaient pas, figées et glaciales, muettes comme des pantins.
Coups de sifflets, exclamations, plaisanteries un peu lourdes, mais sans malice... Quelques mots gaillards sur la maigreur de Béatrice, les jambes impudemment écartées de Diane, le postérieur de Gerda, les seins nus de Graciella... Quant à Félicité, elle restait comme pétrifiée, ne voyant rien d'autre, ne pensant à rien d'autre, ne percevant rien d'autre que les seins de Graciella et les cicatrices de ses brûlures exposés au monde entier. Finalement, à l'instant où le canoë allait disparaître, les bras de Filiz se levèrent lourdement. Ils s'ouvrirent comme les ailes d'un oiseau de bois s'efforçant vainement de prendre leur essor, puis, à bout de forces, se replièrent sur sa tête et retombèrent l'un sur l'autre comme des ailes brisées. Au milieu des cris qui s'éloignaient au fil de la rivière déchaînée, on entendait la voix de Graciella, qui semblait venir d'un autre monde. "Vida e bonita..."
Deux larmes tièdes jaillirent de ses yeux, laissant sur ses joues les traces d'un flot boueux. Le canoë était déjà loin et les femmes restaient seules au cœur de la forêt.


Traduit par Jean Descat



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