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Etoiles d'Encre

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Revue de femmes en Méditerranée

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Edito

Dominique Le Boucher
Etoiles d'Encre - n°19

Dire pourquoi on écrit m'a toujours paru inutile et grotesque. On écrit. Point. C'est évident et ça suffit.
Dire pourquoi on écrit m'a toujours paru inutile et grotesque. On écrit. Point. C'est évident et ça suffit. Je ne me suis jamais posé la question avant. Pas plus qu'aucune question concernant mon rapport à la création. Avant la mise en route d'Etoiles d'Encre, je ne me suis jamais posé la question. Et puis aussi avant que ce ne soit la mode de tuer les journalistes, les écrivains, les femmes et hommes de théâtre, de cinéma, de télévision, les peintres et les poètes, de tuer ceux qui, comme moi, créent d'abord sans se poser la question. Parce que c'est leur vie et que "ça" a commencé avec le premier regard posé sur le monde. C'est donc depuis la création collective d'Etoiles d'Encre et la mise à mort des créateurs qu'il me semble que la question est venue à moi.
Je pense à la phrase de Camus dans L'homme révolté qui m'a allumée comme une torche dès l'âge de 16 ans. "Je me révolte donc je suis". Plagier Camus froidement : je me révolte donc j'écris. Peut-être est-ce une réponse ? Peut-être est-ce la mienne ? Qu'en aurait dit Jean Sénac dans sa cave vigie avant de se faire retirer les mots de ses poèmes de la bouche ? Et Youcef Sebti, Tahar Djaout, Saïd Mekbel, Abdelkader Alloula, qu'en auraient dit toutes celles et tous ceux à qui on a cloué le bec ? Rien certainement. Leur création parle, la nôtre aussi. On ne tue jamais un poète ni un musicien. On ne tue jamais un être libre et porteur de son humanité.
Avec l'existence dans ma vie d'Etoiles d'Encre la question s'est soudain posée à l'envers. Pourquoi la plupart des femmes n'écrivent pas, alors qu'elles se racontent volontiers les unes aux autres ? Ou du moins pourquoi n'écrivent-elles pas pour être lues et reconnues bien qu'elles tiennent souvent un Journal et qu'elles soient des correspondantes fidèles et enthousiastes ? Et l'autre question s'est posée en parallèle au même moment : pourquoi dans certains pays cherche-t-on à faire taire celles et ceux qui au contraire se refusent au silence ?
C'est en recevant durant quatre ans les textes des femmes qui ont eu l'envie devenue irrésistible, ainsi que l'exprime Aïcha Kerfa à la fin de ce numéro des Etoiles de mettre des mots sur leurs silences et de les partager avec nous, que nous avons découvert peu à peu qu'il ne va pas forcément de soi de parler de soi dans ce qui deviendra "un livre". Et qu'il faut parfois une sacrée dose de courage et de révolte contre l'obéissance muette à laquelle beaucoup d'entre nous ont été habituées pour y parvenir. Ecrire pourquoi ? Pour avancer vers moi-même, un moi-même dont personne ne pourra plus me séparer.
C'est en lisant les textes que nous envoyaient de plus en plus spontanément les femmes que j'ai réalisé que la liberté d'expression est une chance et un acquis résultant d'un combat jamais achevé réellement, et qu'elle doit, quel qu'en soit le prix à payer être défendue comme notre première revendication. Créer, écrire, témoigner, c'est demeurer fidèle à une certaine image de soi et de l'autre, c'est refuser ce qui nous nie. Ainsi, au bout de quatre années d'écritures mises en commun, est-il devenu nécessaire pour nous de poser la question dans un numéro de la revue Etoiles d'Encre : "Ecrire pourquoi ?" Et les différents dialogues à quatre mains des femmes qui ont été à l'initiative de cette édition ainsi que de celles de l'équipe qui s'est constituée autour d'elles sont-ils venus accompagner ce temps de réflexion sur le chemin parcouru depuis que les femmes ont accepté de prendre la parole ensemble.
Ce numéro d'Etoiles d'Encre que nous avons souhaité différent des autres, présente en effet une pause dans la démarche désormais familière de mettre en mots ce qui nous touche et nous fait rêver. Ici s'inscrivent ouvertement nos différences, nos hésitations et nos désordres car nous n'écrivons pas uniquement pour être lues mais avant tout pour être. Les récits de l'écrivaine turque Asli Erdogan "Les oiseaux de bois" et d'Arlette Lafleche-Crohem "Femme sommeil", qui ont donné lieu à des dialogues et à des commentaires sur ce qui est en train de s'écrire, sont deux tentatives d'affirmer l'ambiguïté du désir créatif et de sa concrétisation.

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