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Si loin, si proche, la Turquie

février 2005

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L'Empire ottoman et l'Europe au XIXe siècle : de la question d'Orient à la question d'Occident

François GEORGEON
Confluences Méditerranée

Tout au long de son histoire, ou presque, l'Empire ottoman a été présent sur le continent européen. De ce fait, il a toujours vécu au contact immédiat des pays européens : voilà une donnée fondamentale de son histoire qui le distingue de celles des grandes civilisations extra-européennes, comme les mondes indien, japonais ou chinois. Pratiquement dès leur apparition sur la scène de l'histoire, les Ottomans ont été confrontés à "l'autre" européen.
De même que la menace ottomane a joué un rôle déterminant dans l'histoire de l'Europe - au point que certains y voient l'origine de l'idée même de l'unité européenne -, de même, pour les Ottomans, la cohabitation en Europe et avec l'Europe, qu'elle soit chrétienne, capitaliste ou impérialiste, a été décisive. Comment se maintenir avec un tel voisinage ? Telle a été la question pour les Ottomans.
Cette question a commencé à se compliquer au XVIIIe siècle avec l'expansion russe vers la Crimée, les Balkans, les Détroits et les mers chaudes. La géographie et l'histoire ont fait que l'Empire ottoman barrait la route aux ambitions de l'empire des tsars. Pour les Ottomans, la grande question au XIXe siècle - et jusqu'à la Première Guerre mondiale - a été la question russe. Les deux dates qui encadrent ce que l'on peut appeler le "long" XIXe siècle ottoman, 1774 et 1914, sont des guerres contre la Russie ; dans l'intervalle, cinq autres conflits armés ont éclaté avec le grand voisin du nord. C'est le tsar Nicolas Ier qui, en 1853, a lancé la formule appelée à faire fortune : "L'Empire ottoman est l'homme malade de l'Europe". Que faire face aux ambitions de celui que Dostoïevski appelait le "géant" ? Sur quelles forces pouvait-on s'appuyer pour résister à cette poussée ? Etait-il possible de trouver avec les Russes un compromis ? Sur quelles autres puissances européennes pouvait-on miser ?
A partir du dernier quart du XVIIIe siècle, la présence ottomane en Europe s'est trouvée doublement menacée : de l'extérieur, par les visées autrichiennes et les convoitises russes, et, de l'intérieur, par les aspirations des populations chrétiennes à l'autonomie et à l'indépendance. Tel est le sens de la fameuse question d'Orient : l'Empire ottoman va-t-il pouvoir se maintenir en Europe ? Et sinon, qui va le remplacer ?



L'Empire ottoman, puissance européenne


Au moment de sa plus grande extension, l'Empire ottoman occupait non seulement les Balkans mais aussi une partie de l'Europe centrale et orientale. De cette présence en Europe, il reste de nombreux témoignages : groupes de populations islamisées, monuments, stock de mots d'origine turque dans les différentes langues balkaniques et en hongrois. Malgré le recul territorial commencé au XVIIe siècle, en 1800 encore, pratiquement tous les Balkans sont ottomans. Pourtant, en 1914, il ne reste plus à l'Empire que la portion congrue, la Thrace orientale (avec Istanbul) : si l'on regarde le point de départ (1800) et le point d'arrivée, l'Empire est de moins en moins européen.
Rappelons brièvement les différentes phases de ce recul sur le continent européen au XIXe siècle. Première phase : dans les années 1820, l'Empire cède du terrain du fait de la poussée des mouvements de libération nationale : indépendance de la Grèce en 1830, autonomie de la Serbie en 1829, qui sera suivie de celle des provinces roumaines en 1859. Deuxième phase : les révoltes dans les Balkans et la guerre russo-turque de 1877-1878 accélèrent le recul : seuls face aux Russes, les Ottomans s'effondrent, ce qui entraîne la perte définitive de la Serbie, de la Roumanie, de la Thessalie (rattachée à la Grèce) et d'une partie de l'Epire ; des territoires comme la Bosnie-Herzégovine (occupée par l'Autriche-Hongrie) et la Bulgarie (devenue une principauté autonome) ne dépendent plus que nominalement d'Istanbul. Troisième phase du recul : après la révolution Jeune-Turque de 1908, la Bulgarie proclame son indépendance, l'Autriche-Hongrie annexe la Bosnie-Herzégovine, la Crète se rattache à la Grèce. Puis, au moment des guerres balkaniques(1912-1913), l'Empire ottoman perd ses dernières possessions en Europe : l'Albanie, la Macédoine et la Thrace occidentale. Reste seulement la Thrace orientale (avec Andrinople) et la capitale Istanbul.
Il y a donc une tendance générale à l'effacement de l'Empire de l'Europe. Mais cette vue générale est en partie trompeuse. D'abord, le recul n'a pas été continu ; il y a eu des pauses pendant lesquelles la situation s'est stabilisée. D'autre part, il convient de remarquer que c'est seulement à la toute fin de l'Empire, à l'issue des guerres balkaniques, - c'est-à-dire une dizaine d'années seulement avant qu'il ne passe à l'histoire - que les Balkans ont été complètement perdus. En 1900 encore, l'Empire a un accès sur l'Adriatique, comprend une partie de l'Epire, la Macédoine, la Thrace. Autrement dit, jusqu'à la fin, l'Empire ottoman est resté une "puissance européenne".
Que représentait cette partie européenne de l'Empire ? Ce n'était ni une marge ni une périphérie ; en 1877, décrivant l'afflux des réfugiés turcs des Balkans fuyant les armées russes, le correspondant du Temps à Istanbul les appelait d'un terme significatif les "Turcs de l'intérieur". En fait, il s'agissait du cœur de l'Empire. Historiquement, les Ottomans ont pris pied très tôt dans les Balkans, au milieu du XIVe siècle, un siècle avant la prise de Constantinople. Ils y ont établi leur seconde capitale, Edirne (Andrinople), en 1361. On y trouvait des populations turques - parfois en masses compactes - et des populations locales islamisées. La Turquie d'Europe ou Roumélie, comme on la nommait parfois à l'époque, c'était la fenêtre de l'Empire sur l'Occident, une région où se trouvaient des villes parmi les plus modernes de l'Empire - comme Salonique - et des provinces parmi les plus riches. Le mouvement Jeune Turc s'est organisé à partir de la Macédoine, et les Jeunes Turcs eux-mêmes étaient dans leur grande majorité originaires de la Turquie d'Europe.
L'Empire ottoman a donc été, pratiquement jusqu'à la fin de son existence, une puissance européenne, même si, plus encore que l'empire des tsars, il a mérité d'être appelé "puissance pauvre" - une "puissance pauvre" côtoyant les grandes puissances européennes.



L'Europe dans l'Empire ottoman


Parallèlement se produit au XIXe siècle un autre phénomène : l'accroissement des influences européennes dans l'Empire. La présence européenne n'y date certes pas de cette époque : diplomates, commerçants et aventuriers de tout poil y étaient établis depuis longtemps. Des colonies s'étaient constituées dans les ports du Levant, formant ce que l'on appellait les Levantins.
Cependant, au cours du XIXe siècle, la présence européenne connaît un accroissement spectaculaire. La première étape, c'est l'"ouverture" de l'Empire (1838-1840) au libéralisme économique. Des traités de commerce, obtenus en échange du soutien apporté à Istanbul contre Méhémet Ali, libèrent l'espace ottoman des entraves et permettent une expansion des intérêts commerciaux dans l'Empire. L'époque de la guerre de Crimée (1854-1856), au cours de laquelle l'Empire combat la Russie aux côtés des Anglais et des Français, marque un autre tournant : elle voit en effet la création de la première banque à capitaux européens, la mise en chantier de la première ligne de chemin de fer construite avec des investissements étrangers, le lancement du premier emprunt : la pénétration européenne n'est plus seulement commerciale, mais également industrielle et financière. Le télégraphe relie Istanbul à l'Europe en 1855 - le premier télégramme envoyé en Europe annonce la prise de Sébastopol, et le français devient la langue utilisée par le service diplomatique turc.
Puis débute la phase "impérialiste" dans le dernier quart du XIXe siècle. Dès 1900, les grandes villes portuaires de l'Empire, "les Echelles" du Levant, sont de "petites Europes" qui participent à la "belle époque". Les Européens établis dans l'Empire profitent de conditions favorables : le climat libéral qui découle des capitulations, la protection efficace des réseaux consulaires, l'absence de mouvements xénophobes, comme il en existe à la même époque en Chine.
La présence européenne dans l'Empire s'est beaucoup diversifiée. Aux populations des vieilles colonies levantines, des commerçants, des aventuriers en mal d'une nouvelle vie (ceux-là seront plus tard absorbés par les colonies), sont venus s'ajouter les réfugiés politiques fuyant la répression des différentes vagues révolutionnaires en Europe (1830-1848-49, 1863), puis, à la fin du XIXe siècle, des experts, conseillers, commerçants, enseignants, missionnaires, banquiers, courtiers, employés des sociétés étrangères, mais aussi des Européens de passage, comme les touristes, les archéologues. Les Européens se sont surtout fixés dans les grandes cités levantines, comme Salonique, Beyrouth, Smyrne, Istanbul - où il y aurait peut-être 100 000 étrangers -, un chiffre qui témoigne de la difficulté à distinguer les Européens des Ottomans non musulmans protégés des ambassades et des consulats. Mais les Européens ont pénétré aussi au cœur de l'Anatolie où les missionnaires, les consuls et les commerçants ont établi leurs réseaux. La présence de l'Europe est aussi économique, avec les grandes entreprises à capitaux européens, les banques, les sociétés de chemins de fer, les installations portuaires, et sociale, car il y a "occidentalisation" du genre de vie (par exemple, dans la mode, les manières de table, le vêtement). Enfin, cette présence est aussi culturelle comme en témoigne le nombre de journaux, d'écoles et d'institutions de charité dirigés par des Européens.



L'Empire ottoman et toute l'Europe


Au cours de son histoire, l'Empire ottoman a été en relation avec l'Europe dans toute sa diversité géographique, depuis l'Europe méditerranéenne (la Grèce, l'Italie, l'Espagne, les îles de la Méditerranée), jusqu'à l'Europe orientale (la Russie, le Caucase) : une sorte d'arc de cercle allant de Gibraltar jusqu'à la mer Noire.
La vision historiographique dominante de l'Empire ottoman tend à réduire l'Europe à l'Europe occidentale, notamment la France et l'Angleterre. Cette perspective est liée à l'histoire des élites occidentalisées, fascinées par Londres et Paris, que les historiens occidentaux se sont plu à privilégier par l'effet de miroir qu'elle leur renvoyait. En réalité, les Ottomans n'ont pas toujours eu les yeux fixés sur l'Europe occidentale, et leurs regards ont été beaucoup plus diversifiés. Lorsqu'ils ont établi des relations diplomatiques, à l'époque de Sélim III, ils ont envoyé des ambassades non seulement en France et en Angleterre, mais aussi en Prusse et en Autriche. A l'époque des réformes, ils se sont vivement intéressés à l'organisation d'un pays comme la Prusse, qui offrait le modèle d'un ordre et d'une organisation militaire auquel ils aspiraient. Il leur est arrivé également de regarder du côté de la Russie : comme la France d'après la défaite de 1871 a pu s'inspirer de son vainqueur allemand, les Ottomans ont fait de même après 1878 ; c'est ainsi par exemple que, sur le modèle des Cosaques, ils ont créé des régiments kurdes hamidiye pour assurer l'ordre sur leur frontière orientale.
Au XIXe siècle, la proximité de l'Europe n'était plus seulement une question de voisinage et de contiguïté. La navigation à vapeur, à partir des années 1830, a rapproché Istanbul des ports de la Méditerranée occidentale ; Marseille n'était plus qu'à dix jours de la capitale ottomane. Les premiers chemins de fer resserrèrent les liens de l'Empire avec l'Europe centrale, avant que la liaison de l'Orient-Express, en 1888, ne mette Istanbul à trois jours de Paris ; un observateur européen de l'époque voyait dans cette nouvelle voie ferrée "la conquête de la ville [d'Istanbul]", "l'annexion de Constantinople au monde occidental". Mais pour les Ottomans, c'était en fait "l'Occident-Express", qui les rapprochait soudain des grandes capitales européennes. Au début du siècle, l'administration des chemins de fer autrichiens publiait un guide de Budapest en langue turque, tant étaient nombreux les Ottomans se rendant dans la capitale hongroise - pour eux, la porte d'entrée de l'Occident.
Les Ottomans ont donc accumulé au cours des siècles une expérience de toute l'Europe. C'est là une différence de taille avec la situation coloniale. Pour les populations colonisées, l'Europe s'est souvent réduite à la métropole, d'autant que la "préférence impériale" tendait à renforcer cette relation bilatérale ; la capitale de la métropole était bien souvent une "super-capitale" de la colonie. Rien de semblable chez les Ottomans : ils ont pu entretenir des relations et développer une connaissance de l'ensemble des pays européens entre lesquels ils étaient à même de faire des comparaisons. On pourrait presque dire, en usant d'une expression à la mode, qu'ils "faisaient leur marché" entre les puissances européennes.
Dans les années 1830, un lieutenant prussien, le futur maréchal de Moltke de la guerre de 1870-1871, venu dans l'Empire ottoman pour travailler à la carte topographique, témoignait sur l'armée ottomane réformée par le sultan Mahmud II après la suppression des janissaires : "Une armée sur le modèle européen, avec des tuniques russes, un règlement français, des fusils belges, des turbans turcs, des selles hongroises, des sabres anglais, et des instructeurs de toutes les nations". Naturellement, avec son patriotisme prussien rigide, Moltke se moquait du caractère hétéroclite de cette nouvelle armée ottomane. À un siècle de distance, Mustafa Kemal Atatürk ne fera pas autre chose lorsqu'il édifiera la République turque. Par exemple, lorsqu'il s'agira de doter le nouvel Etat d'une législation moderne, il fera adopter en 1926 un code civil inspiré du code civil suisse, un code pénal sur le modèle italien et un code de commerce issu de la législation française. De même que Mahmud II avait fait d'une armée diversement équipée une armée ottomane, de même Atatürk fera de l'ensemble de ces codes d'inspirations diverses une législation turque. Lorsqu'il décidera l'abandon de l'alphabet arabe au profit des lettres latines, là encore, il fera étudier par un comité ad hoc les systèmes alphabétiques des différentes langues européennes, avant de produire un système spécifique, l'"alphabet turc à base latine", comme l'on disait à l'époque, expression qui satisfaisait à la fois le désir de se rapprocher de l'Occident et le sentiment d'une identité nationale.
Certes, des puissances européennes ont eu des positions dominantes à certaines époques : c'était le cas de la Grande-Bretagne sur le plan diplomatique à l'époque des Tanzimat. À partir des années 1880, l'Allemagne occupa une position hégémonique dans le domaine militaire ; mais précisément, au moment où les officiers allemands conseillaient l'état-major turc et où Krupp et Mauser équipaient l'armée ottomane, la France occupait une position largement dominante dans le domaine culturel ; lorsque les officiers allemands voulaient communiquer avec leurs homologues turcs, ils le faisaient par le truchement du français.




Un désir de civilisation


La supériorité de l'Europe au XIXe siècle a constitué pour les Ottomans un véritable défi : comment atteindre son niveau de développement ? Comment combler le retard accumulé ? Fallait-il, pour cela, se replier sur soi-même ou au contraire s'ouvrir à l'Europe ? A partir de la fin du XVIIIe siècle, la réponse ottomane a été, avec des hauts et des bas, d'entreprendre des réformes, le plus souvent inspirées de modèles européens, dans le domaine militaire, dans les institutions centrales, l'administration et la législation. Au bout du compte, l'Empire s'est trouvé profondément transformé : le sultanat "despotique" de l'époque classique est devenu, officiellement, un régime parlementaire et le système de gouvernement minimum un pouvoir centralisé.
Mais au-delà de l'objectif de transformation de l'Etat central, les réformateurs ottomans visaient un autre but : faire que l'Empire rejoigne la "civilisation". Inventée au milieu du XVIIIe siècle à l'époque des Lumières, popularisée en France par Guizot à l'époque de la Restauration, l'idée de civilisation a été adoptée très vite par les élites ottomanes. Fille des Lumières, la civilisation avait, à leurs yeux, l'immense avantage de faire apparaître l'Occident dans des habits séculiers plutôt que chrétiens. Dès les années 1830, l'idée de "civilisation" apparaît en ottoman sous la forme du néologisme sivilizasyon, avant que, à l'époque des Tanzimat, le mot medeniyet, terme abstrait formé sur l'arabe medenî (habitant de la ville, citadin), ne finisse par s'imposer dans le lexique politique. Depuis lors, "entrer dans la civilisation", "faire partie de la famille des nations civilisées", "être civilisé" est devenu le leitmotiv des dirigeants ottomans. En créant l'Etat turc républicain, Mustafa Kemal Atatürk n'a fait que reprendre ce mot d'ordre. "Nous devons, dit-il, trouver notre place dans la famille des nations civilisées". Les "six flèches" adoptées comme emblème par son parti, le Parti républicain du peuple, en 1931 - nationalisme, populisme, républicanisme, réformisme, étatisme et laïcité - visaient une seule et même cible : la "civilisation".
Ce qui est frappant dans le cas ottoman, c'est qu'il y a eu une sorte de consensus sur le fait qu'il fallait se moderniser et faire partie des nations "civilisées". On voit la différence avec le cas de la Russie. A l'époque où l'Empire ottoman se lançait dans une politique de réformes à l'occidentale (les Tanzimat), l'empire des tsars était plongé dans un débat entre slavophiles et occidentalistes, les premiers rejetant la "civilisation occidentale", facteur de dépravation et de dégénérescence, et souhaitant un repli sur des valeurs spécifiquement russes et slaves. Dans l'Empire ottoman, de tels appels à un repli sur la "terre ottomane", sur les "vertus paysannes", sur la "communauté paysanne" sont restés limités, pour ne pas dire inexistants. Au fond, pour le dire d'un mot, il n'y a pas eu de "Turquie profonde" que l'on aurait pu proposer comme alternative valable et viable à la modernisation de type occidental.
Le maître à penser de la Turquie moderne, et en même temps l'un des pionniers du nationalisme turc, Ziya Gökalp (1876-1924) a, tout au long de son œuvre, réfléchi à ce problème et exprimé l'opinion largement majoritaire parmi les élites ottomanes ; dans son esprit, il existait la civilisation (medeniyet), qui était internationale et concernait le domaine des techniques, et la culture (hars) qui exprimait les valeurs nationales et spirituelles. Les Turcs pouvaient accéder à "la" civilisation, tout en conservant leur identité nationale (turque) et religieuse (islamique), s'il se produisait un échange entre les élites, porteuses de la civilisation, et le peuple, dépositaire de la culture nationale.
La question fondamentale pour les Ottomans n'était donc pas : "Faut-il emprunter à l'Occident ?", mais : "Jusqu'où emprunter à l'Occident ?" afin de parvenir au même degré de développement que lui. Devait-on se limiter aux aspects techniques et industriels ou fallait-il aller plus loin, jusqu'aux modes de pensée et aux valeurs de l'Occident ? Il est clair que la civilisation technique et industrielle a fasciné les Ottomans. Il n'est que de voir l'enthousiasme suscité par les expositions universelles, ces grandes vitrines du progrès, et de rappeler que le seul et unique voyage effectué par un sultan ottoman - le sultan Abdülaziz - avait pour but, précisément, la visite de l'exposition universelle de Paris en 1867. En même temps que les Ottomans aspiraient à rejoindre l'Occident, ils récusaient l'"hyper-occidentalisation" : les dandys singeant d'une manière ridicule la mode de Paris étaient le sujet favori des premiers romanciers ottomans. Le désir de se moderniser sans pour autant perdre leur identité nationale ou religieuse conduisit les Ottomans à s'intéresser au Japon de l'ère Meiji ; celui-ci fournissait l'exemple parfait d'un Etat en train d'accéder à la modernisation tout en préservant ses valeurs et son éthique. "Nous voulons être le Japon du Moyen-Orient" disaient les Jeunes Turcs au lendemain de la révolution de 1908.



La question d'Occident


Depuis la fin du XVIIIe siècle, les élites ottomanes ont cherché à faire entrer l'Empire dans le concert européen et dans le cercle des nations "civilisées". Il faut reconnaître que, malgré leurs efforts, elles ont échoué, si l'on excepte l'époque de la guerre de Crimée, lorsque l'Empire ottoman a été officiellement admis dans le "concert européen".
Les grandes puissances n'ont cessé de faire pression sur les dirigeants ottomans pour qu'ils entreprennent des réformes. Mais par réformes, elles entendaient le maintien de leurs privilèges (les "capitulations"), l'ouverture accrue de l'Empire aux intérêts européens, la protection et l'autonomie des communautés chrétiennes. Les efforts de réforme entrepris par l'Etat ottoman - des Tanzimat à la constitution de 1876 - ont été disqualifiés comme étant autant de paravents destinés à tromper l'Europe, autant de signes de duplicité. Sur ce plan, l'histoire de la constitution ottomane est exemplaire. Les Ottomans se sont donné une constitution en 1876, 30 ans avant l'empire des tsars. La proclamation de cette constitution a été accueillie avec une profonde méfiance par les grandes puissances qui n'y ont vu qu'une manœuvre grossière de diversion. Puis, quand elle a été suspendue, elles en ont réclamé l'application. Lorsque le texte constitutionnel a été rétabli en 1908, à nouveau méfiance ! Et si c'était un mauvais exemple pour les territoires coloniaux ?
Tel est l'un des aspects de cette "question d'Occident" pour les Ottomans : leurs efforts pour faire partie du club des pays "civilisés" n'ont jamais rencontré que scepticisme et méfiance de la part de l'Europe. Il en est un autre, d'une nature différente, mais non moins fondamental. L'expérience de l'Europe chez les Ottomans a été considérable, à la mesure de leurs efforts pour maintenir l'intégrité de l'Empire par un jeu d'équilibre entre les puissances. Cette expérience s'est traduite par une pratique éprouvée de la diplomatie. Mais elle n'a pas débouché sur une connaissance approfondie de l'Europe. Pendant que la science européenne jetait les bases d'un savoir "orientaliste", rien de symétrique n'a été développé chez les Ottomans. Citons à ce sujet une anecdote significative : l'écrivain et publiciste Ahmet Midhat efendi (1844-1912), qui joua un rôle capital comme vulgarisateur et encyclopédiste, et cela sans jamais avoir quitté l'Empire, s'est rendu finalement en Europe. Mais pour quel motif ? Pour participer en 1889 à Stockholm au Congrès des… Orientalistes ! Pour partager avec les savants européens son savoir et son expérience sur les sociétés orientales, et être reconnu par eux. Les Ottomans ont cherché au dehors une reconnaissance d'eux-mêmes autant qu'une connaissance de l'autre. L'autre raison en est que le rapport à l'Europe s'est toujours fait dans l'urgence, comme une réponse à une situation intérieure de crise. Le savoir européen incorporé dans l'Empire a été d'abord militaire, pour répondre au défi militaire de l'Autriche et de la Russie au XVIIIe siècle. Les menaces politiques du XIXe siècle ont conduit à des réponses de type institutionnel. La prise de conscience du retard économique par rapport à l'Europe et de ses effets délétères sur la situation de l'Empire ont poussé à l'adoption de recettes tirées de la pensée économique, de même que la désagrégation de l'ordre social ottoman a conduit à emprunter des éléments à la sociologie européenne. Autrement dit, l'acquisition de ces nouveaux savoirs s'est faite en réponse à des défis hic et nunc. Ils ont été des "empiriques", des "médecines" destinés à soulager "l'homme malade", mais certainement pas à même de le guérir.

François GEORGEON est directeur de recherche au CNRS et responsable de l'équipe d'Etudes turques et ottomanes

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