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Si loin, si proche, la Turquie

février 2005

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Turcs d'Europe et Turquie dans l'Union : les deux intégrations

Ural Manço
Confluences Méditerranée

L'adhésion turque à l'Union européenne et la problématique de la présence musulmane en Europe sont deux phénomènes qui éveillent sans doute un certain parallélisme dans l'esprit de pas mal d'Européens. Point de rencontre de ces deux phénomènes, la population originaire de Turquie : installée dans près de la moitié des vingt-cinq pays membres, elle représente 30% des 13 millions de musulmans vivant dans l'Union.
L'adhésion d'un pays présenté avec insistance comme musulman (comme s'il n'avait pas d'autres particularités : historique, politique, économique, géopolitique) à l'Union européenne d'un côté, et l'intégration des musulmans vivant au sein de cette même Union de l'autre, voici deux phénomènes qui éveillent sans doute un certain parallélisme dans l'esprit de pas mal d'Européens. Il s'agit en effet de deux objets de débats polémiques dans certains pays membres et non des moindres. Tous deux fournissent aux milieux politiques (chrétiens-)conservateurs, populistes et/ou xénophobes l'occasion de lancer nombre de dramatisations médiatiques électoralement rentables. Ces deux phénomènes suscitent des réflexions parfois teintées d'irrationalité particulièrement au sein des groupes idéologiques précités, coutumiers d'un discours basé sur la peur de celui qu'ils ont décidé d'identifier à "l'Autre" et face à l'avenir, au changement… alors qu'un autre monde est non seulement possible mais aussi nécessaire de toute urgence.
Un point commun notable entre la question de l'adhésion turque à l'Union et la problématique de la présence musulmane en Europe s'avère être la population originaire de Turquie installée dans près de la moitié des vingt-cinq pays membres(1). Cette population représente 30% des 13 millions de musulmans vivant dans l'Union. La population turque d'Europe met en œuvre dans tous les pays où elle est implantée la même logique communautaire, ainsi que des relations intenses avec le pays de départ et entre les groupes de même origine disséminés sur le continent. Alors qu'ils ont très peu de contacts avec les populations musulmanes d'autres origines installées sur le continent, les Turcs d'Europe sont occupés à construire une identité transnationale remarquable par son poids démographique et sa densité sociale. Commençant depuis peu à prendre sa destinée en main, cette population a tenté de s'affirmer au cours des années récentes comme un élément qui compte dans les relations entre l'Union européenne et la Turquie. Si certains stigmatisent le "retard d'intégration" dont elle ferait invariablement preuve partout en Europe et craignent une nouvelle immigration massive dans le cas d'une adhésion turque, d'autres relativisent l'importance d'un tel flux hypothétique tout en soulignant sa nécessité future afin de pallier le vieillissement annoncé de la population autochtone. L'article propose une synthèse des traits socio-économiques et culturels de la population turque en Europe(2). Il discute ensuite le déficit de citoyenneté que la population turque partage avec d'autres populations d'origine extracommunautaire en tant qu'entrave principale à l'intégration. Enfin, la conclusion présente quelques réflexions sur la contribution de la présence turque à l'idée et à la société européennes.
A l'instar de beaucoup d'autres avant eux, les immigrés originaires de Turquie sont arrivés dans nos pays à l'appel des industriels ouest-européens. Un grand nombre parmi ces travailleurs souhaitait rentrer au bout de quelques années de labeur avec une épargne pouvant être investie dans un commerce. Toutefois, comme pour d'autres cas de migration, les faits en ont décidé autrement. Le nombre d'émigrés originaires de Turquie croît en Europe occidentale à partir de la deuxième moitié des années 1960, après la signature d'accords officiels entre Ankara et la République fédérale allemande en 1961, les Pays-Bas, la Belgique et l'Autriche en 1964 et la France en 1965. Environ 1,43 million de travailleurs de Turquie sont installés en Europe occidentale en 1975 avec seulement un tiers de personnes accompagnatrices non actives(3). En près de trois décennies, l'effectif turc en émigration dans l'Europe communautaire a presque triplé avec 3,9 millions de personnes d'après les données de 2003. Il ne s'agit cependant plus d'une immigration de travailleurs majoritairement adulte et masculine. La migration de travail s'est progressivement transformée en une population minoritaire définitivement installée. La population turque d'Europe forme aujourd'hui la présence extracommunautaire la plus importante dans l'Union. Le plus souvent, il est estimé qu'un quart serait composé par des Turcs alévis (chiites, alors que la majorité des Turcs est sunnite) et qu'un autre quart de cette population serait constituée de Kurdes (dont une majorité est également sunnite), ainsi que 6% par des chrétiens d'Orient et des juifs turcs. La population d'origine turque la plus nombreuse (2,6 millions de personnes) vit en Allemagne. Loin derrière se trouve la France comme deuxième pôle de population turque avec 350 000 personnes.
Probablement plus que d'autres cas comparables de migrations (balkanique, nord-africain, sud-asiatique), l'émigration turque est davantage marquée par l'aspect tardif de son installation durant la période de crise des années 1970-1980. L'origine rurale de la grande partie de ses membres, qui n'ont majoritairement jamais connu la ville avant leur migration, est plus perceptible que chez d'autres. La concentration géographique, tant des points de départ en Turquie que des points d'arrivée dans les pays européens, est plus apparente au regard d'autres cas. Par exemple, le quart des immigrés de Turquie en Belgique sont nés dans une seule province (Afyon). Une partie consistante des Turcs des Pays-Bas est originaire de la province de Karaman. Au Danemark, la majorité des immigrés originaires de Turquie provient des régions kurdes. Le tiers des Turcs d'Europe sont installés en Rhénanie du Nord-Westphalie ; la majorité des Turcs de Grande-Bretagne ou de Suède vivent respectivement à Londres ou à Stockholm. Le caractère familial constitue également un trait plus prononcé que chez d'autres. En 2003, la population turque d'Europe a pratiquement atteint la parité homme-femme et les moins de 19 ans représentent plus du tiers des effectifs. Les Turcs européens sont très majoritairement mariés au-delà de 22 ans. Près de la moitié des jeunes épousent une personne du village d'origine de leurs parents. Chaque année, environ 60 000 personnes émigrent vers l'Europe occidentale par ce moyen. En 2002, les 944 000 ménages turcs de l'UE étaient composés en moyenne de 4,2 personnes alors que cette donnée est de 1,8 personne par ménage pour la population totale de l'UE. La préservation de la langue d'origine fait aussi partie des spécificités de l'émigration turque, comme la faiblesse de ses capacités dans les langues européennes, et le bas niveau de ses qualifications scolaire et professionnelle. Plus de quarante ans après l'arrivée des premiers migrants turcs, la majorité des actifs est toujours composée de travailleurs de basse qualification. Parmi les actifs turcs en Europe occidentale, le taux de chômage s'élevait en 2001 à 15,5% (la moyenne de l'UE est de 9%). En comparaison avec d'autres migrations de culture musulmane, les Turcs d'Europe se singularisaient jusqu'il y a peu par des relations moins développées avec les institutions et la société civile des pays d'accueil.
La population turque se concentre dans ses quartiers à coloration ethnique (commerces, mosquées, associations…) où le contrôle social demeure largement intact. La rareté de la mobilité sociale est compensée par le Turkish way of life de la vie communautaire, qui offre un potentiel d'entraide et d'adaptation à des situations d'exclusion économique et de marginalité culturelle. Les Turcs d'Europe font preuve d'une grande propension à commercialiser les biens et les services relatifs à l'appartenance culturelle turque (ou turco-kurde) et islamique. La Turquie est aujourd'hui plus proche de l'Europe occidentale que jamais. Les liaisons aériennes entre les villes turques et européennes abondent. Le développement des médias et des télécommunications (presse, médias audiovisuels par satellite, Internet) ont transformé les Turcs d'Europe en navetteurs virtuels entre le pays d'origine et leur pays d'installation. La population originaire de Turquie est nettement plus structurée que d'autres populations immigrées de culture musulmane par un maillage impressionnant composé d'une multitude d'associations, qui reproduit la segmentation politique, la diversité ethnique et le pluralisme confessionnel du pays d'origine. Ces organismes canalisent les frustrations vers des certitudes politiques ou religieuses répondant ainsi à un certain besoin de reconnaissance. Ces constatations peuvent fournir une explication au développement d'affirmations identitaires fortes au sein du groupe turc. Depuis les années 1990, ce foisonnement contribue en effet au raffermissement de la diaspora turque. La situation évoquée est cependant propice à la préservation de mentalités conservatrices, qui peuvent s'illustrer par la persistance de traditions patriarcales. Toutefois, la vie communautaire et associative intense prévient dans certains cas l'isolement et une trop grande marginalité sociale, voire la maltraitance intrafamiliale, la délinquance juvénile ou le radicalisme religieux. L'islam turc en Europe (autant qu'en Turquie d'ailleurs) connaît actuellement une sécularisation insoupçonnée par le sens commun occidental d'autant plus que cette transformation se produit au sein d'une population qui cherche activement à préserver sa langue et ses attaches avec la "mère-patrie". Contrairement au devenir des associations immigrées d'autres origines, les jeunes Turcs (des deux sexes) ne semblent pas déserter les organisations (notamment musulmanes) mises en place par leurs parents. Celles-ci se modernisent aujourd'hui avec l'arrivée de nouveaux dirigeants nés et scolarisés en Europe. Les antagonismes idéologiques qu'elles entretenaient semblent s'éroder et les préoccupations qu'elles relayent se tournent davantage vers les réalités socio-économiques des populations turques en Europe. Ces associations sont désormais plus sensibles à l'agenda politique européen et se définissent volontiers comme le porte-parole des Turcs d'Europe, voire de la Turquie.
Travailleurs immigrés et leurs descendants, étrangers ou naturalisés, demandeurs d'asile et réfugiés reconnus, immigrés sans papiers, hommes d'affaires et professionnels qualifiés, étudiants et fonctionnaires en mission, les Turcs présents sur le territoire de l'Union correspondent à des profils sociaux variés, ainsi qu'à des statuts juridiques inégaux à l'instar d'autres populations extra-européennes. L'approfondissement de la construction européenne a occasionné avec les traités de Maastricht (1992) et d'Amsterdam (1997) la fondation de la citoyenneté de l'Union européenne. Le traité constitutionnel adopté par le Conseil européen en juin 2004 consacre à nouveau la citoyenneté européenne, qui s'ajoute à la citoyenneté nationale des pays membres. Du même coup, une hiérarchie statutaire s'introduit entre différentes catégories d'habitants : les nationaux d'un pays membre vivant dans leur propre pays, les nationaux d'un pays membre habitant dans un autre pays de l'Union, les immigrés extracommunautaires légalement installés dans un pays de l'UE. Il faut ajouter au bas de cette hiérarchie les étrangers hors UE en situation irrégulière. Chacune de ces catégories donne accès à des droits inégaux à propos de la liberté de circulation, d'installation et d'entreprise, en matière de droit de vote et d'éligibilité, au sujet de l'accès aux droits sociaux, aux services publics, au marché du travail et à l'emploi public. Les étrangers hors UE peuvent également faire face à des mesures spécifiques comme l'éloignement du territoire et la "double peine", qui prévoit l'expulsion d'anciens détenus extracommunautaires ayant purgé leur peine. S'ajoutant à une longue liste de discriminations ethniques, de relégation sociale et d'exclusion économique, qui affectent même les naturalisés originaires d'un pays non membre, ces inégalités statutaires approfondissent le déficit de citoyenneté des populations d'origine extracommunautaire. Dans le cas des personnes de confession musulmane, qui constituent la majorité des extracommunautaires habitant dans l'Union, ce déficit s'élargit à la problématique de l'institutionnalisation insuffisante du culte islamique en Europe et aux conséquences négatives que cela entraîne quant à la liberté des musulmans de pratiquer leur culte. Ces disparités portent une lourde responsabilité dans le manque d'insertion économique, d'intégration culturelle et de participation politique des populations extracommunautaires, qui font partie des segments sociaux les plus vulnérables des sociétés européennes.
Au sein des populations extracommunautaires installées en UE, les personnes originaires de Turquie ont une raison supplémentaire de se sentir des "citoyens au rabais". En effet, la Turquie est membre associé de l'Union depuis la mise en vigueur du traité d'Ankara le 1er décembre 1964. Plus tard, un accord complémentaire (le Protocole additionnel) fut mis en application à partir de 1973 afin d'organiser l'adhésion de la Turquie. Dans la préparation d'une adhésion toujours repoussée à plus tard, la Turquie a établi en 1996 une union douanière avec l'UE. Tant le traité d'Ankara que le Protocole additionnel signé en 1970 à Bruxelles et le statut d'union douanière donnent théoriquement les mêmes droits aux citoyens turcs (qu'ils résident en Turquie ou en Europe) qu'aux nationaux des pays membres en matière de liberté de circulation, d'installation et de travail (y compris dans l'emploi public), ainsi qu'en termes de droit de vote et d'éligibilité lors des élections municipales et européennes. D'après les termes du traité d'Ankara, c'est au plus tard le 1er décembre 1986 que les citoyens turcs devaient bénéficier des droits et libertés accordés aux nationaux des pays membres. Or rien ne fut entrepris afin de réaliser ce passage. Pire : les pays européens ont unilatéralement suspendu l'application de ces droits. Le gouvernement turc n'a pas défendu cet acquis. Il pouvait, par exemple, négocier qu'il soit au moins réservé aux Turcs résidant légalement dans l'Union. Ce gâchis a été ignoré des opinions publiques européennes et les Turcs d'Europe se rappellent amèrement leur abandon par Ankara et le déni de droit dont ils ont fait l'objet de la part des autorités des pays membres. La possibilité de circuler librement et d'accéder aux marchés nationaux de l'emploi dès 1986, ainsi que l'octroi du droit de vote et d'éligibilité, comme l'accès à l'emploi public à partir de 1992 auraient à coup sûr changé rapidement la physionomie de la population turque en Europe en accélérant de beaucoup son intégration socioculturelle et économique, ainsi que sa participation citoyenne. Aujourd'hui encore, l'assimilation du statut juridique des Turcs établis en Europe à celui des citoyens européens serait une contribution majeure à la reconnaissance et à l'intégration de cette population tout en réparant une injustice. Parmi les immigrés originaires de Turquie et leurs enfants, 60% se trouvent toujours dans la catégorie d'étrangers hors UE. A peine un tiers possèdent la nationalité d'un pays membre(4). Enfin, d'après certaines estimations, 6% des Turcs (environ 250 000 personnes) vivant dans l'Union européenne seraient en situation irrégulière.
Les milieux hostiles à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne craignent un afflux d'immigration venant de ce pays(5). Les différentes mesures qui ont pu être mises en application pour freiner l'arrivée de migrants extracommunautaires n'ont semble-t-il jamais découragé les candidats à l'émigration. Par ailleurs, les expériences grecque, portugaise et espagnole montrent que des restrictions transitoires sont possibles, mais de toute manière les flux tarissent avec les adhésions respectives, qui supposent la stabilisation politique et le développement économique de ces pays. Il est même probable que, dans le cas d'une adhésion turque, les migrations s'inverseraient dans une certaine mesure. Sans tenir compte du fait que la Turquie est dès à présent devenue un pays d'immigration, qui attire une part des flux initialement destinés à l'Union, il arrive de plus en plus à de jeunes qualifiés européens d'origine turque de travailler dans les entreprises du pays ; chaque année un peu plus de pensionnés allemands, britanniques et néerlandais s'installent le long de la côte turquoise, comme certains de leurs homologues habitent l'Espagne.
En dépit d'une marginalité socioculturelle attestée jusqu'à nos jours par des données statistiques, l'immigration turque en Europe donne des signes de développement. Le rapprochement UE-Turquie a occasionné dès le début des années 2000 une effervescence inédite au sein des Turcs établis dans l'Union tant sur le plan économique que sur celui de la participation politique et de la collaboration avec les institutions des pays d'accueil. A commencer par l'Allemagne, dans tous ses pays d'installation, la population d'origine turque commence désormais à se donner les moyens financiers, politiques, associatifs et médiatiques d'une action en faveur d'un objectif double : parfaire l'intégration et permettre l'adhésion turque. La situation économique des Turcs mériterait d'être relativisée à la lumière de leur potentiel d'investissement commercial et immobilier. Le Zentrum für Türkeistudien estime que le "PIB" des ménages turcs de l'UE se chiffrait en 2002 à 70,2 milliards d'euros. Cette somme dépasse le PIB de huit des dix nouveaux pays membres de l'Union et équivaut à 18% du PIB turc ! La concentration géographique des Turcs, leur mode de vie communautaire et le faible coût d'une main-d'œuvre familiale permettent la croissance des affaires. La formation d'une classe d'entrepreneurs complexifie la stratification de cette population et induit un nouveau dynamisme. Le taux des indépendants et des employeurs dans la population active des immigrés originaires de Turquie en Europe occidentale est passé de 3% en 1985 à 8% en 2001 (ce qui équivalait à 82 300 chefs d'entreprises, dont 67% en Allemagne). La naturalisation et la citoyenneté font aussi partie des phénomènes clés pour l'avenir. A partir du début des années 80, les ressortissants turcs furent encouragés par les gouvernements et les médias turcs à acquérir la nationalité du pays de résidence, ainsi qu'à constituer des groupes de pression électoraux en Europe. Désormais chaque année environ 200 000 Turcs (dont les 3/4 en Allemagne) prennent la nationalité de leur pays d'installation(6). Des parlementaires d'origine turque siègent dans les assemblées régionales ou nationales en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique. En juin 2004, quatre candidats (dont deux femmes) originaires de Turquie ont été élus au Parlement européen.
Il n'existe pas de rêve européen à l'image de l'American dream, qui offre une identité national(iste) états-unienne à ses migrants et les assimile largement en l'espace d'une génération malgré l'idéologie (vieillie) du melting pot. En revanche, l'Europe est toujours un mariage de raison avec pour résultat des compromis à n'en pas finir. Il serait illusoire d'attendre l'assimilation pure et simple, la disparition par digestion des populations extracommunautaires dans une essence européenne unique qui n'existe pas et n'existera jamais. Une des devises de l'Union n'est-elle pas "l'unité dans la diversité" ? Il est possible de conclure à la formation d'une identité de Turcs d'Europe, une identité européenne parmi d'autres, hybride, pragmatique et résolument transnationale, née sous le double signe de la construction d'une communauté diasporique d'un côté et de la construction européenne de l'autre. Les communautés originaires de Turquie établies dans le Nord-Ouest du continent n'hésitent pas à traverser les frontières malgré les restrictions qui entravent leur liberté de circulation. Elles tissent des relations denses entre les différentes insularités turques du continent. Les visites familiales et amicales sont courantes, et les relations matrimoniales ou commerciales se renforcent entre l'Allemagne, l'Autriche, le Benelux, la France, le Royaume-Uni, la Scandinavie et la Suisse. Les camions des fabricants ou des grossistes de produits turcs sillonnent les autoroutes européennes. Les immigrés turcs qui utilisent l'aéroport d'un pays voisin afin de se rendre en Turquie ne sont pas rares. La plupart des associations turques sont fédérées au niveau européen selon leur objet social ou leur obédience ethnico-confessionnelle. La vie de cette population majoritairement jeune contribue sans doute à la dynamisation de la construction européenne et au brassage des populations du continent, de manière paradoxale cependant, puisque son point de départ demeure une volonté de préservation des liens communautaires (avec un certain succès jusqu'à aujourd'hui). Les choix identitaires, les activités politiques et économiques, et l'organisation associative des Turcs d'Europe sont découverts depuis peu par les autres musulmans de l'UE et particulièrement par les populations d'origine maghrébine. Les Turcs sont observés par les autres musulmans du continent. Sans parler de la perception de l'UE dans le monde musulman, l'appropriation d'une identité positive des musulmans européens et la participation sociopolitique sécularisée des porteurs de celle-ci seront certainement très influencées par l'issue de la double question des Turcs d'Europe et de la Turquie en Europe.
Ural MANCO est chercheur au Centre d'études sociologiques. Il travaille sur la sociologie de l'immigration et celle de l'islam en Europe et en Turquie.

1. Sans compter les populations turco-musulmanes autochtones d'Europe : les Turcs de Grèce et de Chypre, et les musulmans turcophones (tatars) de Finlande et de Pologne. Les prochains membres de l'Union (Roumanie, Bulgarie et Croatie) comptent également des populations turques. L'ensemble des turcophones autochtones s'approche de 1,4 million de personnes.
2. Pour approfondir : S. de Tapia, Migrations et diasporas turques, Maisonneuve et Larose, Paris, 2004 ; A. Manço (dir.), Turquie : vers de nouveaux horizons migratoires ?, L'Harmattan, Paris, 2004 ; I. Rigoni, Mobilisations et enjeux des migrations de Turquie en Europe de l'Ouest, L'Harmattan, Paris, 2001.
3. Sources des données quantitatives : Ministère turc du Travail et de la Sécurité sociale, Direction générale des Relations extérieures et des Services aux Travailleurs à l'Etranger ; Zentrum für Türkeistudien Stiftung, Université de Duisburg-Essen (www.zft-online.de).
4. Toutefois avec une répartition inégale par pays : si en 2003 la majorité des Turcs de Suède et du Benelux étaient naturalisés, il en était de même pour 47% des Turcs de France et pour 27,6% de leurs homologues d'Allemagne.
5. D'après les estimations des démographes de l'Université du Bosphore, si la libre circulation était accordée aux citoyens de la Turquie, avec un écart de développement inchangé entre la moyenne de l'UE et ce pays, de 1,3 à 2,7 millions de personnes pourraient migrer vers l'Europe dans les 25 ans à venir (B. Kaleagasi, "AB'ye firsat penceresi : is gücü açigi, göç ve egitim" ["Fenêtre d'opportunité pour l'UE : déficit de la force de travail, migration et éducation"], Radikal du 15 mai 2004). Ces projections ne sont en réalité pas alarmantes. Elles supposent annuellement 50 à 100 000 émigrants par an jusqu'en 2030, alors que sans libre circulation chaque année depuis une bonne décennie environ 60 000 personnes quittent la Turquie pour l'UE suite à un mariage.
6. A ce rythme, la totalité de la population d'origine turque aura acquis en 2012 la nationalité d'un pays membre. En 2015, l'Union européenne comptera probablement 28 membres (avec les adhésions roumaine, bulgare et croate). Cette année-là, la population de culture musulmane (d'origine immigrée et autochtone) dans l'Union sera de l'ordre de 18,5 millions de personnes (soit 3,7% du total). Parmi ceux-ci, près de 6,7 millions (36% des musulmans d'Europe) seront turcophones : 5,2 millions de descendants d'immigrés originaires de Turquie et 1,5 million de turcophones autochtones vivant dans les Balkans, à Chypre, en Finlande et en Pologne. Si la Turquie adhère à l'Union en 2015, la population musulmane d'Europe pourra se chiffrer à 97 millions d'âmes, ce qui représenterait 17% de la population de l'Union. L'islam européen sera alors composé à 81% par les citoyens turcs de confession musulmane vivant dans leur propre pays (calculs de l'auteur sur la base de projections démographiques diffusées par Eurostat).

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