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septembre 2004

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L'éveil du désir en terre Maori

Une réflexion autour du film La leçon de piano de Jane Campion

Viva Iny
L'autre - n°10

"La voix que vous entendez ne sort pas de ma bouche, elle est ma voix intérieure. Je ne parle plus depuis l'âge de six ans : personne ne sait pourquoi, pas même moi."
Cette voix qu'on entend de l'intérieur n'est pas une voix de femme, mais une voix d'enfant qui regarde le monde extérieur à travers les doigts de ses mains placées sur son visage, comme l'enfant qui a peur de voir, d'approcher, mais qui en même temps désire voir.
Ce n'est donc pas un hasard si l'histoire d'Ada et Flora a comme lieu La Nouvelle Zélande et plus précisément le peuple Maori. Quel contraste avec la société victorienne de l'époque d'où ces personnages sont issus !
Pour l'auteur, Jane Campion, il nous semble que ce pays imprégné de "primitif, et d'instinctuel" symbolise l'importance de ce retour aux origines du pulsionnel pour qu'Ada, son personnage principal, puisse reconstruire les étapes de son développement psychosexuel inhibé.
Ada ne parle plus depuis l'âge de six ans et personne ne sait pourquoi, pas même elle. Ce fait nous permet d'avancer l'hypothèse d'un trauma d'enfance. On nous raconte que ses parents, acteurs célèbres dans le monde de la musique, alors qu'ils interprétaient une chanson à l'unisson sont sévèrement punis par le destin : son père meurt foudroyé et sa mère perd la voix. A ce premier traumatisme, s'ajoute d'autres traumatismes liés à la migration, à l'exil vers un pays inconnu, à un mariage arrangé à un étranger. Flora, sa fille, a peut-être l'âge que sa mère avait lorsqu'elle a perdu la voix… Flora va-t-elle aussi hériter à son insu de ses traumatismes intergénérationnels ?
Dès le début du film, mère et enfant sont en symbiose et forment une sorte d'unité duelle. Nous avons l'impression qu'elles fusionnent. L'une est la voix de l'autre. Flora traduit et porte la charge émotionnelle d'Ada. Elle se fâche pour sa mère, elle négocie pour elle. Les rôles sont inversés, c'est l'enfant qui prend soin de la mère ; elle la maintient vivante, sujet face à l'autre, face au monde. Ada se réfugie dans un mutisme total, mais parle le langage des signes. Elle ne semble pas pouvoir se passer de sa fille pour exister. A deux il n'y a pas d'adversité. Le long voyage, la tempête, le froid, les vêtements mouillés, le piano sur la plage, la boue ne les épuisent pas ; elles se protègent à l'abri d'une tente, unies et toutes-puissantes devant l'inconnu.
Deux hommes apparaissent pour les accueillir, Stewart son futur mari, et Baines le futur amant. Collée à sa mère, Flora s'oppose énergiquement à cet homme qui pourrait les séparer toutes deux et préfère nier son existence même : "je ne l'appellerai pas papa, je ne l'appellerai pas, c'est tout ! Je ne le regarderai même pas !"
Si Flora est la parole d'Ada, son instrument de communication avec le monde extérieur, le piano représente son monde interne. Ada est dépendante de son piano. Un piano n'est-il pas en quelque sorte une boîte de bois dur enfermant en son centre des cordes sensibles que des mains d'homme qui sait en jouer font vibrer ? En ce sens il pourrait représenter la sensualité et la sexualité d'Ada emprisonnée dans son lien avec la mère archaïque, omnipotente, narcissique de l'enfance.
Ada et le piano sont indifférenciés. Baines, en acceptant de retourner sur la plage avec la mère et la fille, va changer le cours de cette histoire. D'ailleurs, dès le départ, Baines est touché par Ada, fatiguée après un long voyage alors que son futur mari semble déçu de sa constitution. Sur la plage, en écoutant Ada jouer et en regardant Flora danser tout au long du jour, Baines pressent la richesse du monde libidinal d'Ada ; il va lui ouvrir la voie vers sa sexualité.
Mais ce n'est pas à Baines qu'Ada est dédiée, c'est à Stewart, personnage conforme à l'époque victorienne et représentant également le surmoi d'Ada. Stewart endosse ici la personnalité du colonisateur dominant, rigide et inhibé par les valeurs protocolaires de sa société d'origine. Incapable de souplesse, il ne fait aucun effort d'adaptation envers sa nouvelle terre d'accueil et le peuple des Maori. Ils s'entoure de bigotes, qui le confortent dans l'illusion que la dentelle et les bonnes manières sont parfaitement adaptées à la jungle. Stewart achète également Ada (en accord avec son père) dans l'illusion qu'il n'aura pas à conquérir son amour et qu'elle lui sera totalement dévouée.
Derrière ce masque victorien se cachent l'insécurité et la peur de Stewart. Baines, paradoxalement, est son antagoniste ; démissionnaire de son statut de colonisateur, il s'intègre mieux. Il se métisse, quitte à se confondre avec les us et coutumes du peuple maori - il porte des incisions maori sur son visage, il plaisante d'une façon grivoise avec les femmes maori. Aux yeux de Stewart et du ghetto britannique, il endosse le comportement du dépravé, du rustre. Il porte pour cette communauté, non sans bénéfices secondaires pour lui-même, le statut de transgresseur. Sa sensibilité et sa délicatesse envers Ada, nous le montrent plus humain, plus évolué que Stewart. En revanche son rejet quasi total de sa culture et de son pays nous interpelle. On se demande s'il y a eu d'autres transgressions qui ont contribué à sa migration. Ada ne s'oppose pas au faux mariage que lui offre Stewart. Mais cette négation parle en elle-même d'un refus inconscient. Mariage pluvieux, mariage morne, robe faussement portée pour la photo, image figée plutôt que réalité désirée.
La pièce de théâtre Barbe Bleue mise en scène par les colons nous apparaît comme une préfiguration symbolique de ce qu va arriver à Ada. Nous retrouvons les thèmes de la jalousie possessive et meurtrière, la passion sexuelle, le châtiment de l'infidélité par la violence sanguinaire. D'ailleurs l'ombre de l'acteur qui joue Barbe Bleue en train de décapiter sa femme avec une hache est intercepté par quelques Maori qui trouvent cet acte d'une violence intolérable. La réalité et le fantasme vont se chevaucher. Déjà, les présumés "Maori sauvages" se montrent plus humains que les "colons civilisés".
Stewart achète un morceau de terre à Baines qui lui demande le piano en retour. Ada qui veut récupérer son instrument au plus vite, accepte le marché que Baines lui propose : regagner le piano, touche par touche, en se soumettant à ses fantaisies érotiques à travers des leçons de piano. Elle négocie les clés "noires" sans les "blanches" afin de se retrouver en terrain connu, sécurisée par l'image maternelle que représente son instrument. Heureusement, Baines a un caractère sensible et patient. Il respecte sa temporalité. Il a compris que c'est uniquement en passant par le lien qu'Ada entretient avec son piano qu'il pourra pleinement la conquérir.
Accrochée à son piano, Ada se laisse toucher (apprivoiser) par l'Autre, du trou dans le bas.. au bras… à la nuque... à bras le corps …au cœur. L'accès à sa sensualité et à sa sexualité passe dans une aire transitionnelle à travers le jeu de piano et sa sexualité coule comme une musique. Fragile, elle emprunte à nouveau, maladroitement, le chemin du désir tantôt réticente, tantôt cédant un peu d'elle-même.
Baines devient secrètement important, aussi important que le piano peut-être.
Que fait Flora pendant les leçons de piano ? Nous pouvons imaginer que pour une des premières fois, elle n'a plus sa mère toute à elle. Laissée seule dehors, son jeu de contrôle sadique avec le chien illustre, nous semble-t-il, les angoisses d'abandon qui l'assaillent.
La relation fusionnelle entre Ada et Flora se fissure. Dans le jeu imaginaire de la fille, on sent la rage qui émerge. La colère et la haine, impossibles à penser dans cette relation jusqu'à maintenant, s'annoncent. Dans le même mouvement Flora curieuse, derrière la porte, entrevoit les ébats amoureux. Elle assiste à la scène primitive ; son excitation la conduit à mimer la scène avec des arbres dans un jeu masturbatoire pour maîtriser son angoisse. L'espace créé par la rupture du lien fusionnel entre la mère et la fille permet l'ouverture à la triangulation. Flora trahit sa mère et séduit le père. Elle en fait son allié dans la haine et la colère. Ce ne sera plus que de la passion, l'histoire sera maintenant tachée de vrai sang. Poussée par la pulsion à travers le processus évolutif, Flora vit le risque terrible de perdre l'amour maternel. Dans la salle, Ada joue l'ignorance, veut rendre Baines jaloux et savoure sa victoire, sa propre vengeance. Baines lui retourne le piano car il ne veut pas d'une prostituée : il refuse le clivage entre l'amour et la sexualité. Ada réagit à la perte de l'objet avec passion. La scène centrale du film est peut-être celle de sa libération cathartique où elle se laisse aller à vivre sa sexualité avec l'Autre. Elle se sépare de son piano (l'emprise maternelle) qui emprisonnait sa sexualité sous un mode tout-puissant et de contrôle.
Stewart assiste à la scène primitive, envieux et curieux à la fois. Il regarde comme un voyeur. Pour se venger, il barricade sa femme dans un mouvement de possession de son "objet" avec l'idée qu'avec le temps elle sera contrainte de l'aimer.
Ada a-t-elle l'intention de se soumettre ? Suite à un rêve érotique, Ada commence à découvrir le corps de Stewart, elle le caresse comme Baines a découvert son propre corps.
Stewart est incapable de se laisser aller et Ada incapable de se laisser toucher. Le contrôle reste entre les mains d'Ada, relique de son désir de toute puissance. Stewart démesure sa femme en échange d'une promesse de fidélité qu'elle accepte. Le spectateur n'est pas convaincu. Quant à Flora, elle entre dans une relation oedipienne de séduction avec Stewart ; elle l'appelle papa, chante pour lui, l'aide à couper du bois, joue avec ses poupées, des bébés qu'elle pourrait désirer avoir du père. Elle culpabilise sa mère, devient son surmoi : "Tu ne devrais pas, papa ne sera pas content".
Ada tient sa promesse "à demie" comme les clés noires de son piano. C'est sur une clé de piano, symbole de son corps, cœur et âme, qu'elle inscrira son message d'amour, de la passion interdite. Elle se sert de Flora, encore une fois pour porter sa voix intérieure. Flora se libère de la domination de sa mère, se tourne vers le père qu'elle désire, désir combiné au désir de tuer sa mère. Elle porte la clé à Stewart en chantant et en dansant sur les collines. Elle trahit sa mère et signe sa fidélité au père.
Dans sa rage narcissique, Stewart "castre" sa femme en lui coupant le doigt. Il pousse la vengeance et son sadisme en faisant porter le doigt coupé à Flora dans la même serviette qui enveloppait la clé de Baines. Le fantasme de Flora devient réalité et traumatisme ; il risque de complexifier la résolution de son œdipe.
Stewart tentera de reprendre possession d'Ada. Mais le regard frigide de celle-ci l'arrête : si elle n'arrive pas à dire sa répugnance avec des mots, elle transperce Stewart de son regard. Il comprend qu'elle ne l'aimera jamais. Pour Stewart, cet échange de regards est décisif. Rempli de culpabilité, il demande à Baines de les sauver en partant avec Ada.
Baines, Ada, et Flora quittent les Maori sur une mer calme, la mère conquise, Ada n'a plus besoin de son piano pour sa survie, croit-elle. Mais soudainement, elle glisse son pied dans le câble et est emportée au fond de la mer flottant au-dessus de son piano. Tentative de suicide ? Elle aura besoin d'aller jusqu'au plus profond d'elle-même pour se détacher de l'image maternelle primitive pour choisir la vie, pour choisir de vivre sa sexualité, pour choisir de dialoguer avec l'Autre. Elle choisit la vie plutôt que le silence de la mort. On la perçoit dans la dernière scène, la prothèse au doigt, réapprendre à parler.
"Ma volonté a choisi la vie ; pourtant elle m'a fait peur à moi et à beaucoup d'autres aussi", nous dit-elle.
Dans La Leçon de Piano de Jane Campion, c'est l'amour qui triomphe. C'est l'Autre qui l'aide à surmonter son handicap son mutisme, ainsi que sa sexualité ; Ada s'est métamorphosée, elle s'est construite une nouvelle identité. Baines et Ada, unis par le destin, vivent leur passion amoureuse et Flora retrouve sa place d'enfant. Ada retrouve non seulement sa place de femme sexuée, mais aussi sa voix. La construction du film , la superposition des trames symboliques témoignent des embûches et des risques que la femme rencontre sur son chemin vers l'épanouissement de sa sexualité et de son identité.

* Psychothérapeute, Montréal, Canada.

Article paru dans la revue transculturelle L'autre N° 10 (2003, vol. 4, n°1)

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