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septembre 2004

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Koulsy Lamko : une voix d'Afrique aux échos d'universalité

Claire Mestre
L'autre - n°14

J'ai croisé Koulsy en septembre 2001 alors qu'il présentait son spectacle à Limoges, au festival international des théâtres francophones en Limousin. Depuis, j'ai su qu'il avait quitté le Rwanda où il travaillait, pour continuer sa traversée du monde.
"Corps et voix, paroles rhizome", adaptation des textes "Rwanda écrire par devoir de mémoire" (1) était alors présenté pour la première fois en France après avoir été joué devant le public africain et allemand. Cette œuvre patchwork composée tableaux, tissant les paroles de différents auteurs, raconte, à travers l'histoire d'un personnage, Muraketete, les blessures du Rwanda. Est-il utile de rappeler que le Rwanda fut victime en 1994 d'un terrible génocide qui fit disparaître des milliers de Tutsis en quelques jours ? L'objectif principal de la pièce racontait l'auteur est "que les corps et les voix des comédiens, par un effet démultiplicateur, portent comme un mégaphone, les paroles contenues dans les livres". Des textes forts et émouvants ont été joués, des chorégraphies dansées par des acteurs jeunes, la plupart d'entre eux amateurs : la fiction traversait la réalité, le silence ponctuait des dialogues pénétrants et des tableaux du passé. Ainsi, Murakete, vieille et malade, nous raconta sa vie prise dans l'histoire tourmentée du Rwanda. L'émotion est là omniprésente à travers des paroles tranchantes ou tendres, des grimaces et des gémissements contenus. Après le spectacle, Koulsy, finissant d'avaler un sandwich et de se rafraîchir dans un bar familier de Limoges, accepta de me raconter son histoire et son projet artistique.
Koulsy Lamko, d'ethnie mbay du groupe sara, est né en 1959 au Tchad, dans un village du nord du pays, alors que ses parents, catholiques, étaient du sud. Son père instituteur avait l'ambition d'implanter une école française dans une contrée islamique pas vraiment acquise à cette idée. La guerre civile éclatant, il dut démissionner et la famille se cacher car menacée à cause de son origine. Les garçons du sud étaient systématiquement tués, et Koulsy échappa à la vindicte des rebelles en mettant, lors de leurs passages impromptus dans la maisonnée, la robe de sa petite sœur... Le père contraint de reprendre les champs familiaux, dut se cacher pour échapper aux troupes d'Hissène Habré et ne se remit jamais de cet échec.
L'enfance de Koulsy baigna dans un univers riche de langues différentes : le dangleat, langue véhiculaire et l'arabe, puis la langue maternelle découverte vers l'âge de 8 ans et le français, la langue des études. En fait, l'enfant rencontra très jeune la langue de Marcel Pagnol puisque sa mère laissait son berceau dans la classe avant de partir au marché... A 4 ans au CP, le jeune Koulsy aimait déjà les mots qu'il avait découverts dans le dictionnaire paternel. Le père, très sévère, exigeait que son fils donne l'exemple même petit : de là naquit envie d'être le meilleur. La religion aussi accompagna précocement son enfance, il devait devenir prêtre, ainsi en avait décidé le père.
Accepté dans un prestigieux collège jésuite, le ferment de rébellion qui devait guider sa vie, naquit auprès des religieux : il ne pouvait lui échapper que les enseignements d'amour et de générosité n'existaient pas particulièrement dans la vie de l'internat. Très récalcitrant, il ne fut pas renvoyé, grâce en particulier à son talent littéraire. La poésie, valorisée par un de ses professeurs devint son arme de résistance et de séduction. La philosophie également, découverte précoce par ses lectures de Nietzsche, Sartre et Camus, alimentait sa provocation envers les religieux : il écrivait tous les jours une phrase sur le tableau noir (telle que "Il faut que Dieu meure pour que le surhomme vive") que les religieux ne pouvaient pas ne pas voir... Il réussit son bac avec mention ce qui lui valut d'être retenu au pays pour devenir enseignant. .. et la guerre civile éclata. Réfugié au Burkina Faso, il entreprit des études de lettres et art dramatique, et confirma son goût pour le théâtre. La troupe qu'il intégra partait en fin de semaine dans les campagnes faire du théâtre. L'expression théâtrale était utilisée pour communiquer les enjeux du développement sur les thèmes de la femme, le planning familial, la stérilité, les problèmes de couple. En 1984, le théâtre est mis à profit pour une campagne de vaccination contre les fléaux de la rougeole, la polio et la tuberculose. Prostitution, éducation sexuelle pour les jeunes... sont les thèmes sur lesquels la troupe a travaillé. Thomas Sankara, président de l'époque avait facilité le travail de ce théâtre engagé. Après sa mort, l'idée de l'Institut des Peuples Noirs survécut et Koulsy y travailla comme cadre concepteur de projets. De grands projets de travail avec les tradipraticiens et de dialogues entre les médecines ne purent pas vraiment voir le jour. L'idée était que les savoirs des tradipraticiens pouvaient participer au développement et au mieux-être de la population. De ce long cheminement au Burkina Faso, puis en Côte d'Ivoire et au Togo, Koulsy en tira un récit L 'initiation avortée (2). Il obtint le lauréat au concours RFI (Radio France Internationale) et ce fut le passeport pour la France. Accueilli en résidence d'écriture en 1993 à Limoges il commença des études sur "la nouvelle esthétique théâtrale en Afrique Noire francophone" : il est fasciné par le théâtre rituel qui englobe meneurs du rite et public dans une même participation. La tragédie du Rwanda lui tombe dessus alors qu'il travaille pour le festival des Francophonies. Subitement, il se sent comme un "traître" dans cette France largement impliquée dans le génocide. N'avait-elle pas déjà participé à la répression f' des habitants du Sud tchadien ? C'est le départ brutal. Très critique envers la France, il entre en conflit avec l'Ambassade de France au Rwanda.
Cependant, avec persévérance et les amitiés nouées, il créa à Butaré (3) le Centre Universitaire des Arts dont il devint le directeur. Une nouvelle phase de travail intense commença alors. La réconciliation et la justice sont au cœur de projets multiples : petits films destinés au jeune public, théâtre pour tout public, ateliers artistiques, veillées traditionnelles (ititaramo) et forums, l'idée présente est de faire parler et tomber les tabous, recueillir des témoignages et écrire pour le théâtre. Voilà les mots de Koulsy expliquant son projet : "L'art peut être mis au service de la reconstruction. La douleur a effacé beaucoup d'émotion, peut-être à cause du traumatisme, les gens sont devenus insensibles... Traditionnellement au Rwanda, il y a une éducation à la dissimulation : on ne montre pas sa joie, on encaisse la douleur. Le génocide a amené une banalisation de la souffrance et de la mort. Or, j'estime que si la douleur n'est pas racontée, elle ronge et peut être la source de réactions incontrôlées plus tard. Comment la libérer, tant que les témoignages ne trouvent pas de terrain d'écoute ? Quand on fait du théâtre au forum et qu'on évoque des questions tabous (des gens à juger par exemple), les spectateurs disent ce qu'ils pensent : il sont sous couvert de la scène, ils se sentent sécurisés. Ils sont des personnages. Derrière leurs personnages, ils disent leur vérité". Rencontres interethniques, théâtre interactif, séminaires... ont constitué les sources d'une somme de témoignages que Koulsy a utilisé comme matériel de son dernier livre (4). Derrière ce travail acharné, il y a aussi la recherche de financements (créations et participation d'ONG) et la vie solitaire, loin de sa famille restée au Togo. Koulsy Lamko est-il confiant ? Témoin d'une grande dynamique du gouvernement et de la société civile rwandais, et riche de ses amitiés, l'auteur a continué sa route vers d'autres combats. Ecrivain et artiste, catalyseur d'énergies et créateur de rencontres, la voix de l'écrivain francophone a des échos d'universalité.

1. Médecin et anthropologue, association Mana, 91 cours d'Albret, 33 000 Bordeaux, claire.mestre@wanadoo.fr. Article paru dans la revue transculturelle L'autre N° 14 (2004, vol 5, n°2)
2. Initiative qui a rassemblé des écrivains africains ; ils ont séjourné un mois en 1998 au Rwanda pour écrire sur le génocide. Les textes de Boubacar Boris Diop, Tiemo Monemembo, Koulsy Lamko, Nocky Djedanoum, Jean-Marie Vianney Rurangwa, Monique Ilboudo, Véronique Tadjo et Abdourahman Waberi ont été utilisés pour la création de cette pièce.
3. Publié chez Lanzman en Belgique
4. Deuxième ville du pays, ville universitaire.
5. La phalène des collines. Paris : Editions Le serpent à plumes ; 2002.
* Médecin et anthropologue, association Mana, 91 cours d'Albret, 33 000 Bordeaux, claire.mestre@wanadoo.fr.

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