Association des Revues Plurielles (ARP) - Hommes & MigrationsZoom : la revue de presse sur un thème d'actualité
Association des Revues Plurielles






zoom

Création en migrations

septembre 2004

les articles du zoom| tous les zooms

zoom

....

Histoire d'un riz

Ou les "restes" d'une histoire de famille*

Sophie GOUTAL-DARLY
L'autre - n°7

Prologue
Cette histoire se déroule dans une famille française issue de l'émigration : émigration économique – d'une région du centre de la France vers Paris – politique – de Russie vers la France – professionnelle – du Tonkin à la Tunisie en passant par l'Algérie et l'Angleterre. Une famille pour qui la cuisine prend une place très importante dans la convivialité, l'amitié partagée autour d'un bon repas où l'on parle et où l'on rit.


Chapitre 1 : La France
Entre les repas organisés pour les amis, il y a le quotidien, les repas de tous les jours. La mère invente des plats avec les restes et leur donne un nom pour les rendre appétissants. De ces plats, il en est un dont les enfants devenus adultes, se souviennent : le riz pakistanais. Imaginez un riz revenu avec des morceaux d'agneau, des petites carottes et des grains de raisins confits que l'on assaisonne avec du sel, du poivre et, si on le souhaite, du cumin. Un riz qui mélange le sucré et le salé, avec de jolies couleurs dorées jusqu'à l'orange. Vous le posez sur la table de cuisine : les enfants autour, dévorant le plat des yeux, tendent leurs assiettes avec impatience. Un plat resservi jusqu'à plus faim. Un plat reproduit régulièrement sur demande. Un moment de calme, de paix, de silence, de bonheur.
Cette famille, c'est la mienne.

Chapitre 2 : Les Etats-Unis
Vers l'âge de 30 ans, je suis partie pour Saint Petersburg, en Floride, rendre visite à Sonia, la cousine de ma mère. Une vieille dame américaine très charmante, née en Russie, chez qui on ne mange que de la cuisine russe, où l'on ne rencontre que des émigrés russes qui parlent plusieurs langues. Tous avaient traversé une bonne partie du monde avant d'avoir trouvé asile dans cette ville de retraités russes où ils finissaient leurs jours paisiblement.
Un soir, Sonia a décidé de me faire une surprise en me préparant un "plat de famille" que cuisinait sa mère. A ma grande surprise, j'ai vu arriver le plat de riz pakistanais que préparait ma propre mère. Sonia, qui ne parlait pas beaucoup de sa vie avant les Etats-Unis, a commencé à m'expliquer l'histoire et celle de ses parents et grands-parents.
Ce riz n'était pas un riz pakistanais, mais un riz ouzbek. Mon grand-père avait vécu une grande partie de son enfance et de son adolescence à Tachkent, où son père travaillait : le pays du bonheur, de l'enfance. En quittant l'Ouzbékistan pour Saint Petersburg, ils avaient emporté avec eux cette recette qu'ils continuaient à transporter dans leurs différentes migrations à travers le monde.
Une fois de plus, la magie du riz avait joué. Dans ce moment de convivialité, il m'avait permis de découvrir un pan de l'histoire familiale que j'ignorais jusqu'alors. Ce riz, maman l'avait sûrement mangé, petite, chez sa grand-mère. Elle en avait oublié l'existence mais en avait retrouvé le goût en assaisonnant des restes. Consciemment, elle ne s'en souvient plus.

Chapitre 3 : La Russie
Il y a deux ans, Natalia, une vieille dame, nous a envoyé un courrier par Radio France Internationale, pour nous demander si nous étions de sa famille. Sur RFI mais aussi sur une radio russe, elle avait entendu parler d'une certaine Sofka N. qui avait fait de la résistance pendant la deuxième guerre mondiale. Elle avait pensé qu'il pouvait s'agir de la cousine germaine de sa mère et que vivaient donc, peut être, quelque part en France, des membres de sa famille.
En juin dernier, ma mère, ma sœur et moi avons organisé un voyage de famille avec Sonia (86 ans), notre grande tante américaine, pour rencontrer toutes ensembles notre cousine russe Natalia (86 ans également) en Russie. Nous souhaitions être réunies, d'abord pour visiter Saint-Petersbourg, et puis pour parler de nous tous. Cela s'est avéré très compliqué : des vies, des idéologies, des langues différentes, des souffrances impartageables nous séparaient. Nous avions pourtant, par nos caractères et nos tempéraments, nombre de points communs. Il y a eu un moment de calme, de paix autour d'un repas russe. Il n'y avait pas le riz ouzbek mais des photos de famille ont circulées, en partie prises en Ouzbékistan.
Natalia nous a longuement parlé du siège de Leningrad où sa mère est morte, de sa tante Sophie qui avait pu s'enfuir pour l'Ouzbékistan. Elle se souvenait d'avoir pu tenir pendant le siège en rêvant à ce pays magnifique. Ouzbékistan, pays fabuleux avec ses fleurs si magnifiques qui embaument l'air, ses fruits et légumes si goûteux et si beaux. Pays de la paix, du bonheur, du calme retrouvé.

Epilogue
Ces rencontres familiales, à la fois riches et difficiles, nous ont laissé un goût amer. Ma mère, ma sœur et moi avions besoin de nous retrouver. En face de l'endroit où nous logions à Saint Petersbourg, il y avait un restaurant oriental sur lequel nous louchions depuis le début de notre séjour. Nous nous demandions ce que pouvait être un restaurant oriental en Russie. La veuille de notre départ, nous avons décidé d'y aller. C'était un merveilleux restaurant ouzbek : on nous a apporté des plats pleins de couleurs et de parfums, et surtout notre riz ouzbek. Nous étions à la maison, nous étions en Russie en train d'écouter des musiques orientales.
L'histoire nous rattrape quelquefois là où l'on ne l'attend pas, là où l'on ne l'attend plus. La cuisine russe avait une histoire, au moins culturelle et rituelle, mais ne nous avait jamais permis de parler de l'histoire familiale du côté russe. En revanche, un riz composé de restes avait pu le faire. De restes de quoi ? D'un bonheur perdu de la paix avant la révolution, des guerres, des séparations, des fuites, des morts et des moments où l'on se construit une vie, pensant oublier un peu son passé pour se bâtir un futur.

1. Article paru dans la revue transculturelle L'autre. N° 7 (2002,vol.3, n°1).
* Article paru dans la revue transculturelle L'autre. N° 7 (2002,vol.3, n°1).

9260 articles sont disponibles en ligne à la lecture !

RECHERCHER UN ARTICLE

par mots cles
dans

par revue
numero

par auteur

lancer la recherche

© Africultures 2018