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Figures et présence des immigrés dans les médias

avril 2004

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L'irruption du thème de l'immigration dans les médias

Yvan Gastaut
Confluences Méditerranée - n°24

Il n'est pas rare de considérer que la question de l'immigration en France n'est devenue médiatique qu'avec la montée du Front national au milieu des années 80. Une étude plus fine des réactions de l'opinion sur l'ensemble de la Vème République permet de nuancer cette affirmation. Le moment d'émergence correspond plutôt au début des années 70: à travers la presse, la radio ou la télévision, les Français se familiarisent avec un sujet peu d'actualité jusqu'alors.
Ce premier contact se fait sur le mode de la découverte de deux réalités indissociables et traumatisantes. Pour les Français, la population étrangère apparaît comme une catégorie sociale de moins en moins négligeable: importante en nombre, actrice du développement économique mais exploitée et en situation de grande misére. Parallèlement, ils prennent conscience d'un sentiment de rejet devant ces étrangers qui évolue inexorablement vers un véritable racisme. Tabou depuis la guerre, ce sentiment provoque un malaise que les médias vont répercuter d'abord de façon sporadique mais significative puis de plus en plus forte et réguliére.
Si au tournant crucial de 1983-85, sous l'effet de l'affrontement de l'extrême-droite et des mouvements antiracistes et de secondes générations dans l'espace public, le thème de l'immigration envahit durablement les médias, c'est bien la décennie 70 qui a vu naître le traitement de ce problème. En janvier 1970, l'incendie d'un foyer d'Aubervilliers, premier événement médiatisé concernant l'immigration suscitera à terme un débat national sur le racisme concomitant aux incidents violents de 1973 dans le sud de la France [1]. Dans ce contexte, la télévision est l'un des canaux par lequel les travailleurs immigrés se présentent aux Français.
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L'incendie d'un foyer d'immigrés,
fait divers médiatique

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Au début des années 70, l'opinion française s'est s'émue d'un fait divers tragique, la mort par asphyxie de cinq ouvriers africains dans la nuit du 1er au 2 janvier 1970 dans un foyer d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Le drame marque le premier contact direct des Français avec les réalités sociales de l'immigration, la presse et la radio-télévision nationale, très discrètes sur les travailleurs immigrés durant la décennie précédente, consacrèrent plusieurs articles ou reportages à ce sujet.
Il faut noter que cette production témoigne avant tout de l'ignorance des Français, de leur étonnement et de leur naïveté. La mise en accusation du système capitaliste, les discussions sur les mesures à prendre et le poids politique de l'extrême-gauche amorçaient une réflexion publique symbolisée par l'émission télévisée Les dossiers de l'écran consacrée à cette question.

Un événement choquant

Le récit du drame fut l'occasion de prendre conscience des difficultés rencontrées par les travailleurs immigrés, les enquêtes concernant les foyers d'étrangers aboutissaient à la même conclusion: les migrants vivent en France dans des conditions inacceptables, indignes d'une société moderne.
Pour faire face aux rudesses de l'hiver et pallier la défaillance chronique du chauffage central, une cinquantaine de travailleurs africains hébergés dans ce foyer, décidèrent de faire un feu de bois, rassemblant bûches et branchages qu'ils empilèrent sous un couvercle de lessiveuse. Ce poêle de fortune leur permit de passer la soirée sans souffrir du froid. Par malheur, lorsque tous les locataires furent endormis et que le bois eût fini de brûler, la braise dégagea de si fortes émanations d'oxyde de carbone qu'au matin, on constata la mort par asphyxie de quatre Sénégalais et d'un Mauritanien occupant l'une des pièces les plus calfeutrées du foyer, sans aération et aux fenêtres hermétiquement closes.
L'opinion fut choquée par les circonstances du drame. Une polémique s'engagea au sujet des conditions d'accueil réservées aux immigrés à l'image d'un éditorial du Figaro:
"Qui veille à la santé de ces infortunés transplantés? Ils balaient les rues lorsque les caniveaux sont gelés, puis ils tentent de triompher de la tuberculose qui les mine ou de l'oxyde de carbone! Voilà le sort de ces déshérités. Il importe d'y apporter d'urgence un remède" [2].
Le quotidien Combat prit un ton particulièrement grave et dérangeant pour un lendemain de réveillon:
"Première image l'année: cinq morts, dans une baraque lépreuse, aux murs humides, au toit qui prend l'eau. Premier regard de l'année: vers ces travailleurs de la rue, balayeurs, piétineurs de poubelle" [3].
France-Soir estima que les cinq hommes étaient morts parce qu'il faisait froid et qu'ils n'avaient rien d'autre qu'un peu de bois "pour réchauffer leur misère" [4]. Le Parisien Libéré parla d'un "drame horrible" et estima qu'il n'était pas pensable qu'aux portes de Paris des hommes puissent vivre dans une telle misère [5].
La description des foyers pour travailleurs immigrés soulignait que le problème était d'ordre général [6]: à Clichy, Ivry, Montreuil ou Bagnolet ou ailleurs, le même fait divers aurait pu se produire. Dans la presse, plusieurs enquêtes élargirent le tableau misérable des foyers-taudis immigrés à l'ensemble de la région parisienne. François Luizet dans France-Soir, évoqua le cadre "sordide et ignoble" des taudis de Paris et informa que des travailleurs noirs vivaient à 300 ou 400 dans des usines désaffectées: "A Montreuil, j'ai vu des rats dans les charpentes vermoulues: là vivent les Africains" [7]. Le journaliste évoqua la "plaie odieuse qui ronge la ceinture de Paris, la clochardisation systématique du sous-prolétariat africain" [8]. Analphabètes, tuberculeux, mal nourris et vivant du strict minimum, ces immigrés faisaient penser aux ouvriers de certains romans de Zola ou de Dickens sur la condition ouvrière au XIXème siècle. Michèle Andréani pour Le Monde [9] précisa que la géographie des taudis n'avait pas varié depuis le siècle dernier, les bidonvilles laissant la place à des garnis pour étrangers, caves, combles, baraquements, véritables "silos à hommes" [10]. Jean-François Kahn dans L'Express proposa un vaste tour d'horizon des foyers parisiens en décrivant les différents sites d'une manière réaliste, tel le foyer de Saint-Ouen, Saint-Denis, ou Ivry:
"Le foyer c'est tout d'abord un débarras où s'entassent des flippers cassés et des matelas pourris. Puis c'est une cour cernée de hauts murs, où traînent des gamelles emplies de couscous. Un trou béant, noir et gras, s'ouvre dans un mur: la cuisine (...). En haut dans un coin de l'ancien entrepôt, on a aménagé un dortoir, long couloir noir, toutes les verrières sont bouchées, où sont entassés une soixantaine de lits de fer, superposés. La literie est d'une couleur et d'une matière indéfinissable. Autour des lits sont entassées des hardes de toutes sortes apparemment destinées à protéger les intimités. Ici et là des chemises immaculées sont exposées comme des trophées"[11].
Le 10 janvier, lorsqu'une famille portugaise fut découverte asphyxiée dans l'unique pièce qu'elle occupait à Bresson près de Grenoble (problème de chauffage défectueux), l'opinion prit conscience que l'incendie d'Aubervilliers n'était pas un fait divers isolé.

La découverte d'un autre monde

Sensibilisée par le drame d'Aubervilliers, l'opinion prit conscience du rôle essentiel de l'immigration dans les circuits économiques. Différentes questions sur la situation sociale des travailleurs immigrés furent publiquement posées alors qu'elles n'avaient jamais réellement intéressé les Français.
L'importance numérique des travailleurs d'Afrique noire dans ceinture parisienne fut soulignée, France-Soir évalua ce nombre à 25.000, Le Monde l'estima à 32.000 [12] et l'utilité de ces immigrés devait aller de pair avec un traitement plus humain de la part des pouvoirs publics par la mise en oeuvre d'une réglementation efficace.
Même si les immigrés constituaient une société parallèle, l'économie française ne pouvait s'en passer. Convaincus que les étrangers faisaient les travaux que les Français ne voulaient pas faire, l'immigration était considérée comme un "flux économique vital pour la France" [13]. Jean-Pierre N'Diaye consacra un chapitre de son ouvrage au poids des migrants dans l'économie française [14] et Michel Massenet, le 14 janvier 1970 à la télévision, souligna le caractère indispensable de l'immigration déclarant devant 20 millions de téléspectateurs:
"Avec une population active de 40%, comment pourrions-nous assurer en France un niveau de vie de la population, sans l'abaisser, assurer la retraite des vieux..., la charge qu'impliquent les étudiants..., les investissements sociaux pour les enfants, sans l'immigration!" [15].
Ces propos furent confirmés par le Premier ministre en personne, Jacques Chaban-Delmas:
"Sans les trois millions d'étrangers résidant en France, notre économie ne pourrait tourner à plein régime. Donc, il est exclu d'interdire l'immigration" [16].
Les pouvoirs publics invitèrent l'opinion à ne plus ignorer que, sans les travailleurs étrangers, la croissance, l'expansion et le niveau de vie des Français ne seraient pas aussi élevés [17].
Conséquence directe de la médiatisation du drame d'Aubervilliers, le gouvernement rouvrit le dossier des bidonvilles. Le 12 février 1970, Jacques Chaban-Delmas effectua une visite impromptue au bidonville d'Aubervilliers. Dès son retour à Matignon, le Premier ministre donna une conférence de presse au cours de laquelle il livra ses impressions; ce lieu lui faisait penser au film Quai des brumes, mais "sans Michèle Morgan" [18]:
"J'ai pu constater des conditions insupportables pour nous, et cependant, elles sont supportées par ceux qui les subissent (...). J'ai vu une cave où s'entassent plusieurs dizaines d'Africains dans des conditions inénarrables au sens strict du terme" [19].
Jacques Chaban-Delmas, convaincu, estima que le temps était venu de faire disparaître les bidonvilles, véritable "lèpre" [20]. Dans le cadre du projet de "nouvelle société", une série de mesures furent prévues pour éradiquer les bidonvilles et Jacques Chaban-Delmas promit la résorption totale des taudis pour 1972.
Outre l'intérêt soudain pour les bidonvilles, un sondage, réalisé par l'IFOP entre le 20 et le 25 janvier 1970, illustre l'importance de cette affaire dans l'opinion française, rapidement sollicitée pour réagir au sujet des conditions de vie des travailleurs étrangers [21]. Cette enquête, l'une des premières concernant directement l'immigration posait une question en trois volets: d'après ce que vous voyez autour de vous, les conditions de venue en France des travailleurs étrangers sont-elles dans l'ensemble satisfaisantes ou pas? Et leurs conditions de travail? Et leurs conditions de vie (logement, nourriture)?
Si plus d'un quart (entre 25 et 28%) des Français interrogés encore ignorants de la question de l'immigration ne se prononcèrent pas, une majorité de Français dénonçait le dysfonctionnement de l'encadrement social: les conditions de vie et d'entrée des migrants en France était jugées en majorité "pas satisfaisantes" pour 52% et 46% des sondés. Sur le lieu de travail, leur conditions semblaient un peu plus favorables, les avis étant partagés (38% d'opinions "pas satisfaisantes" contre 35% d'opinions "satisfaisantes").
La médiatisation de l'événement était également liée à l'agitation des groupuscules d'extrême-gauche, témoin les obsèques des cinq travailleurs africains qui se déroulèrent le 10 janvier à Aubervilliers dans un climat tendu. L'appel des syndicats CGT et CFDT de la région parisienne et du MRAP à ne pas se rassembler par souci de dignité, ne fut pas entièrement entendu. La présence de plusieurs centaines de maoïstes de la Gauche prolétarienne devant l'institut médico-légal de Paris perturba la levée des corps. Les gauchistes transformèrent la cérémonie en un véritable meeting politique, arborant pancartes, drapeaux, "petit livre rouge" et criant des slogans "Nous vengerons nos camarades!", "Patron-flics assassins!". Cette intervention, au nom du soutien direct de l'extrême-gauche aux travailleurs immigrés, avait pour objectif la lutte contre le système capitaliste.
Le convoi mortuaire fut accompagné par un cortège de manifestants le poing tendu qui se dispersèrent à l'apparition des forces de l'ordre en arme. Après l'inhumation, main dans la main, des jeunes Français et Africains appartenant à des organisations gauchistes brandirent des drapeaux rouges et lancèrent un appel aux travailleurs migrants pour qu'ils se regroupent en comités de locataires afin d'obtenir de meilleures conditions de logement et qu'ils luttent en usine contre l'exploitation patronale.

Un débat télévisé: sensibilité et ignorance de l'opinion

L'importance de l'incendie d'Aubervilliers dans le débat sur l'immigration est mis en relief par la programmation d'une soirée télévisée sur cette question. Le 14 janvier 1970, sur la 2ème chaîne de l'ORTF, l'émission populaire Les Dossiers de l'écran consacrée aux travailleurs immigrés projette le film Les chemins de l'espérance [22] suivi d'un débat.
Le présentateur Alain Jerôme avait réuni des étrangers de nationalités diverses, un Algérien, un Espagnol, un Portugais, un Yougoslave, un Italien et un Mauritanien; Michel Massenet pour la Direction de la population et des migrations; Francis Bouygues chef d'entreprise qui employait environ 80% de travailleurs étrangers parmi ses ouvriers; Marius Apostolo et Pierre Evain, chargés des questions sur l'immigration respectivement à la CGT et à la CFDT et Mme Banine auteur de l'ouvrage La France étrangère [23].
Trop technique, le débat n'atteignit pas les objectifs prévus et les problèmes concrets ne furent pas abordés; aux chiffres et aux dispositions légales déclinés par Michel Massenet, aux propos de Francis Bouygues qui insista sur les difficultés d'intégration de la main d'oeuvre, les travailleurs immigrés se montrèrent désabusés et déçus de leur expérience en France. Aucun d'entre eux ne manifesta l'intention de se faire naturaliser, les motifs les ayant poussés à s'expatrier étant, selon eux, d'ordre économique.
A la fin de l'émission, le brouhaha traduisait le malaise ambiant autour du drame d'Aubervilliers. Le débat prit alors un tour agressif, le travailleur mauritanien, ne cacha pas sa déception estimant que des problèmes essentiels avaient été escamotés à l'image de l'indifférence des pouvoirs publics et ses propos étaient chargés d'émotion:
"...Mais... Avant que l'émission se termine je voudrais dire quelques mots... S'agissant de l'accueil, des structures d'accueil, et du logement, on constate un laisser-faire... Les inconvénients de ce laisser-faire, nous les avons vécus récemment avec le drame d'Aubervilliers. Ce drame n'est que le prélude à d'autres catastrophes plus graves encore car il se pose chaque jour des problèmes de plus en plus épineux".Michel Massenet répliqua en déclarant que ces propos n'étaient pas représentatifs de l'ensemble des immigrés et l'émission s'acheva dans la confusion générale [24].
Sans être un sondage traditionnel, le synopsis des questions des téléspectateurs permet de dresser un état de l'opinion au moment précis du débat. La formule des Dossiers de l'écran invitait en effet les téléspectateurs à réagir au fur et à mesure de l'émission, Guy Darbois recueillant les appels téléphoniques au standard de l'ORTF. Les statisticiens de l'émission ont répertorié 513 personnes qui avaient posé une ou plusieurs questions. Dans le lot, 529 questions jugées intéressantes furent retenues [25].
Les questions, avis, jugements ou opinions exprimés étaient négatifs, instinctifs, hostiles parfois racistes ou, au contraire, ouverts, curieux, réfléchis. Sur les 529 appels retenus, 288 étaient plutôt des réactions négatives et 167 des réactions positives, 74 étant difficilement classables. L'hostilité à l'égard des étrangers était majoritaire, 55% des téléspectateurs de l'émission témoignant d'une attitude défavorable (contre 31% d'opinions favorables et 14% d'opinions non clairement définies). Le nombre élevé des réactions hostiles (288) trahit le racisme ordinaire des Français, entretenu par l'ignorance. Les attitudes positives recensées dans les appels au standard de l'ORTF étaient moins nombreuses (167). Au-delà des formulations parfois confuses, ce type de réaction témoignait d'une volonté de compréhension et d'amélioration de la situation des travailleurs immigrés chez le téléspectateur.
Ces questions dénotent autant une absence d'information au sujet des conditions de vie des travailleurs immigrés qu'un racisme populaire important même tempéré par des attitudes plus solidaires.
Le poids du drame d'Aubervilliers est également visible au cinéma. Signe prémonitoire, le cinéaste René Vautier [26] avait réalisé en 1969 un film intitulé Les trois cousins qui racontait la mort par asphyxie de trois ouvriers algériens [27]. Le film fut interdit par la censure parce qu'il présentait la vie des travailleurs immigrés sous un aspect jugé "trop noir". Dans les rares films mettant en scène des immigrés dans la France du début des années soixante-dix, on retrouvait l'image d'un individu rejeté, soumis aux dures réalités entre lieu de travail et d'habitation, figé dans des attitudes et des comportements stéréotypés et empruntés. Le film Mektoub d'Ali Ghalem, réalisé peu après le drame d'Aubervilliers en 1970 met en lumière les difficultés des migrants à travers les tribulations d'un Algérien victime du racisme des Français [28]. Clin d'oeil au drame, le personnage central partage une petite chambre avec six de ses compatriotes.
Il ne suffisait pas de constater encore fallait-il agir. C'est ce que proposa Bernard Hanrot dans Le Monde [29], l'opinion étant alertée, il fallait multiplier les signes d'accueil. Robert Buron, maire socialiste de Laval et Madeleine Trebous respectivement président et secrétaire de l'Association franco-africaine et de l'association France-Algérie, insistèrent sur la nécessité de ne pas oublier ce fait divers dans un article où ils déclarèrent: "L'oubli de l'injustice est pire que l'injustice" [30].
Le drame d'Aubervilliers devenait une sorte de référence en matière de logement des immigrés et restait présent dans les mémoires alors que des flambées racistes se développaient notamment en 1971 et 1973.

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Les immigrés à la télévision
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Pendant les mois de janvier et février 1970, l'actualité est dominée par le premier débat sur l'immigration, révélant les manquements de la société française à l'égard de ces hôtes du tiers-monde. Toutefois la rencontre immigration-médias ne s'est pas faite seulement de façon didactique et bienveillante, elle s'est également accompagnée d'un sentiment diffus qui gagnait l'ensemble de la société française, un racisme ordinaire qui, à partir de cette date, accompagnait systématiquement le traitement de la question des étrangers en France.
Les Français se découvrent racistes, comme l'illustre la série d'articles de Jean Lacouture dans Le Monde entre les 20 et 23 mars 1970, intitulée "Les Français sont-ils racistes?": le racisme était perçu comme un mal incontournable, bien réel mais ignoré [31].

Le racisme ordinaire à l'écran

Rares avaient été les émissions au cours des années soixante qui traitaient la question du racisme, l'émission Régie 4, diffusée le 10 juin 1969, en proposant une séquence sur les étrangers était l'exception. On y découvrait, à travers les propos racistes de deux rapatriés d'Algérie, l'importante hostilité de l'opinion à l'égard des immigrés [32]. Mais à partir de 1973, nombre d'émissions traitant de l'immigration mirent en lumière l'importance du racisme.
Le 23 mai 1973, l'émission Les Trois Vérités qui remplaçait sur la première chaîne A Armes égales, proposa pour sa première un débat sur l'immigration intitulé Les travailleurs immigrés: comment réduire les inégalités? [33]. Une quinzaine de Français évoquant la présence des immigrés se divisèrent en deux groupes: ceux qui rejetaient les immigrés et ceux qui expliquaient leur présence par la demande économique. La parole fut donnée à des immigrés qui racontaient l'accueil jugé très décevant qui leur était réservé.
Le 31 août 1973, en pleine flambée raciste, l'émission d'information Magazine 52 programma un reportage sur les travailleurs immigrés qui tentaient de jauger l'importance du racisme ordinaire. En 1974, la même émission consacra deux autres numéros au thème de l'immigration présentant à chaque fois une France fortement raciste: le 23 mars un reportage dans le nord de la France [34] et le 13 juin une enquête, Des Algériens pour quoi faire?L'année 1975 fut sans doute la plus prolixe en programmes sur l'immigration. Trois émissions de Patrice Lecomte dans la série Mise au point sur FR3 abordèrent la question, les 7, 14 et 21 janvier, Le racisme et les migrants. A travers plusieurs enquêtes sur les attitudes des Français à l'égard des immigrés, il s'agissait de dénoncer les préjugés, le racisme quotidien et de montrer les conditions de vie qui leur étaient réservées. Le journaliste dressa un bilan de la situation des travailleurs immigrés dans la région de Marseille [35] et toutes les opinions s'exprimèrent: prêtres, syndicalistes, ouvriers, sociologues, biologistes, médecins, militants d'extrême-droite et immigrés eux-mêmes. Le message véhiculé était clair: les immigrés ne sont pas qualitativement différents des Français, ils ne sont pas porteurs de germes contagieux, ils ne fournissent pas un nombre important de délinquants. Daniel Lecomte montra les dures conditions de vie des immigrés: victimes du racket, de l'exploitation éhontée, contraints à la promiscuité, subissant haine et préjugés. Le reportage alla si loin que la direction de l'ORTF imposa l'intervention, à l'issue du reportage, du secrétaire d'Etat aux Travailleurs immigrés, Paul Dijoud, affirmant que le racisme envers les immigrés n'était pas aussi développé que le reportage le laissait entendre.
C'est surtout à l'occasion de l'émission Les Dossiers de l'écran sur Antenne 2, que la question du racisme fut exposée de manière significative. Outre l'émission de 1970, le 14 janvier 1975 - au même moment que celle de Daniel Lecomte sur FR3 - l'émission fut consacrée à un débat sur l'immigration après la diffusion du film Mektoub [36]. Paul Dijoud, secrétaire d'Etat, Mohamed Bedjaoui, ambassadeur d'Algérie à Paris, Hervé de Fontmichel maire de Grasse, le consul du Portugal, un ancien conseiller du Sénégal, un PDG d'une société employant des étrangers, une assistante sociale, un Yougoslave et un enseignant marocain furent les principaux invités. Guy Darbois chargé de recenser les appels téléphoniques, précisa que la plupart étaient véhéments envers les travailleurs immigrés:
"Il y a encore beaucoup à faire pour donner aux Français une meilleure connaissance des faits et pour les amener à un peu plus de tolérance et de fraternité".
Si certains condamnaient le racisme, d'autres se montraient soit ignorants, soit xénophobes: "Ces gens doivent s'adapter à nous et non nous à eux" ou: "Ces gens ont tous les droits. Les immigrés n'ont aucun complexe. C'est complètement aberrant de nous les faire supporter ce soir" ou encore: "Il est anormal de considérer ces gens-là comme des esclaves. Ils ont énormément d'avantages et ne paient pas d'impôts". Le maire de Grasse n'hésita pas à se faire l'écho des jugements hostiles les plus répandus dans l'opinion distinguant "ceux qui ont du travail et ont droit de ce fait à la plus cordiale amitié du peuple français" de ceux qui ne travaillaient pas et causaient des troubles. Il établit une différence entre "Italiens, Espagnols, Portugais populations méditerranéennes parfaitement accueillies et intégrées" et les Arabes:
"Les autres civilisations posent des problèmes: il n'est pas question qu'ils acquièrent la nationalité française ou qu'ils s'intègrent. C'est une migration transitoire qu'il est nécessaire d'accueillir correctement, mais il est nécessaire qu'ils se conduisent correctement sur le sol français. La population française est obligée de les supporter".
Cette émission fut contestée car le film avait été coupé au moment où les immigrés s'exprimaient en arabe et parce que les producteurs de l'émission n'avaient pas invité de travailleur immigré au débat. Claude Sarraute dans Le Monde parla d'un débat sur l'immigration "par contumace" et accusa Armand Jammot d'avoir donné la vedette à la xénophobie du maire de Grasse [37]. Un groupe d'immigrés s'était réuni dans un bar du boulevard Barbès pour regarder le débat télévisé, regrettant de ne pas être représentés [38].
Le 21 novembre 1978, une nouvelle émission des Dossiers de l'écran fut consacrée aux travailleurs immigrés, à l'occasion de la Semaine de dialogue Français-immigrés. Après la diffusion du film du Tunisien Naceur Ktari Les Ambassadeurs dénonçant le racisme anti-arabe, le débat mit aux prises Lionel Stoléru, venu expliquer sa politique de retour [39] avec des travailleurs immigrés - un Malien, un Marocain, une Portugaise et un Algérien - et des élus tels le maire communiste de Gennevilliers, Lucien Lanternier et le maire socialiste de Bethune, Jacques Mellick. Les propos furent âpres et Alain Jerôme eut bien du mal à mener le débat à son terme, Claude Sarraute dans Le Monde parla d'un "dialogue de sourd" [40]. Les producteurs de l'émission furent une nouvelle fois accusés de ne pas avoir organisé un débat équitable en n'invitant aucun représentant des associations de soutien aux travailleurs immigrés. Le chiffre inquiétant de 65% d'appels xénophobes parmi les téléspectateurs effraya les observateurs [41], tel Libération inquiet d'une France "majoritairement raciste":
"Une vague raciste à l'état pur, venant d'auditeurs de toutes confessions et de toutes idéologies. Vague brutale, naïve, quasi-innocente dans ses justifications" [42].
Ce constat amenait à nuancer sérieusement les propos du président Giscard D'Estaing qui avait déclaré que la France était "à l'abri du racisme". Minute exploita les effets de l'émission en déclarant que pour 65% des Français il y avait trop d'immigrés en France [43].
Ainsi, dans la plupart de ses programmes sur l'immigration dans les années 70, la télévision répondait nettement par l'affirmative à la question "Les Français sont-ils racistes?". Dupont Lajoie, film d'Yves Boisset sorti en 1975, plusieurs fois diffusé à la télévision, met en scène ce Français-moyen, malade du racisme.

La parole aux immigrés

Elément nouveau, les émissions télévisées donnaient également l'occasion aux travailleurs immigrés de s'exprimer sur leurs conditions de vie, renvoyant aux Français l'image d'une société raciste.
Un reportage de George Ferraro sur une cité de transit à Lille, intitulé Hadjira, Ahmed, Abdel en juin 1973 dans le magazine Flash ainsi qu'une émission d'Aujourd'hui Madame, le 2 juillet, Hier l'Afrique du Nord, aujourd'hui la Provence, donnaient la parole aux travailleurs étrangers, tous déçus de l'accueil des Français.
Dans le cadre de la série de Michel del Castillo La saga des Français en 1975, un panorama de la société française en 13 tableaux, le réalisateur Michel Fresnel proposa un reportage sur deux familles immigrées vivant dans une cité de transit à Orly, intitulé Si près d'ici [44]. En septembre 1975, le troisième volet d'une série de Jacques Frémontier Vivre ensemble avait pour sujet, Les immigrés dans la cité, Bernard Gesbert proposant une description des cités de transit de la région parisienne en donnant la parole à ses habitants, presque tous des migrants [45]. Le réalisateur Yves Laumet dans Un dimanche à la Goutte d'Or en 1977 puis le reportage Paris-misère, le 29 mai 1978 sur Antenne 2, donnèrent la parole aux immigrés maghrébins dans les cafés de ce quartier parisien.
Armand Gatti réalisa en 1978, Le lion, la cage et ses ailes, documentaire qui proposait de donner la parole à six communautés immigrées vivant à Montbéliard où était implantées les usines Peugeot. Le titre évoquait Peugeot (le lion), la ville de Montbeliard (la cage) et les migrants (les ailes). Tourné avec peu de moyens de janvier à août 1975 et sur un ton nouveau, le film, "un cri destiné au public français" narrait une sorte d'épopée quotidienne, réflexive sur les difficultés des travailleurs immigrés en laissant chaque communauté s'exprimer librement.
Parmi ces productions, la plus complète fut La mal vie, documentaire diffusé sur Antenne 2 le 26 novembre 1978. Deux heures durant, la condition des ouvriers immigrés fut analysée par le cinéaste Daniel Karlin et du psychiatre Tony Lainé [46], résultat de quatre semaines d'enquête à Marseille et plus de 200 entretiens recueillis. Le film porta plus spécialement sur la chronique de deux vies, celle de Noureddine, chômeur et celle de Naïmi, travailleur de chantier qui maniait la pelle et la pioche à trente mètres sous terre, le but étant de sensibiliser les Français sur le racisme ordinaire et la souffrance des immigrés. Ce reportage suscita l'émotion des téléspectateurs comme le notait l'écrivain marocain Tahar Ben Jelloun:
"Avec ce livre et ce film, Daniel Karlin et Tony Lainé vont perturber et changer les regards. Car le spectateur ne peut pas ne pas se sentir concerné par cette "mal vie" qu'il côtoie au quotidien sans la voir. Concerné, c'est à dire touché dans sa sensibilité, bouleversé dans son imaginaire et ses fantasmes, interpellé par un vécu qui lui serait insoutenable, insupportable, s'il devait le vivre en terre étrangère" [47].
Daniel Karlin avait clairement défini ses objectifs:
"Apprendre à voir: si mon travail peut être d'une quelconque utilité, elle sera qu'après mon livre ou mon film, ceux de mes concitoyens que j'aurai émus ou convaincus portent un autre regard sur les hommes dont j'ai voulu parler ici" [48].
L'enquête décrivait une réalité qui échappait à l'opinion publique et préconisait une modification des relations humaines, au nom du droit à lutter contre l'injustice. En 1980, un autre documentaire diffusé sur TF1 suivit, 24 heures durant, une famille algérienne avec le même souci de sensibiliser les téléspectateurs.
La vie difficile des étrangers était également décrite dans les fictions du petit écran, les histoires mettant en scène des immigrés se passaient mal, même si quelques Français isolés témoignaient de l'amitié. En 1974, deux téléfilms brossaient les itinéraires malheureux de Portugais. L'engrenage de Maurice Failevic racontait l'histoire de Joachim, jeune Portugais venu en France pour gagner sa vie. Celui-ci ne trouvera jamais le chantier dont il avait l'adresse, malgré l'aide d'un instituteur qui l'invite à dormir chez lui. Joachim finira son périple dans un bidonville, sans travail. Ici peut-être de Gérard Chouchan, fable terrible inspirée d'un fait divers réel racontait l'histoire d'un jeune Portugais venu clandestinement en France qui disparaît. Son frère, inquiet, vient enquêter sur les chantiers de Fos-sur-mer où il avait travaillé. Meurtre? Fuite? Mort accidentelle dans l'incendie d'un baraquement? Nul ne saura jamais [49].
Château espérance, feuilleton réalisé par Pierre Gauchirent et programmé sur TF 1 en mai 1976, raconte les péripéties d'un ouvrier marocain en dénonçant les maux de la société moderne parmi lesquels le racisme [50]. Le téléfilm diffusé sur FR3 en octobre 1978, Le voyage de Sélim [51] de Régina Martial et Jean-Louis Comolli marqua les téléspectateurs: Sélim, jeune Algérien réalise son rêve, venir en France. Il débarque à Châteauroux chez son cousin et très vite, Sélim rencontre l'amour avec une enseignante française. Mais victime du racisme de la famille de sa compagne et de l'exclusion au quotidien, il doit déchanter. Comble de malheur, Sélim est arrêté par la police à la suite de l'agression d'une vieille dame qu'il n'a pas commise, il est inculpé et emprisonné.
Même si on lui donnait la parole, même s'il était objet d'intérêt, l'immigré n'avait qu'un rôle passif et figé dans la production télévisuelle des années 70. Il était représenté bien souvent comme une victime, sans ressources ni capacité de réaction.
Réveillés par le drame d'Aubervilliers, télévision et autres moyens de diffusion de l'information se sont emparés de l'immigration. Cette médiatisation a permis une prise de conscience de l'existence, de l'utilité des immigrés et de leurs difficiles conditions de vie. Dans les années 70, la présentation d'une société française en proie au racisme ordinaire et des travailleurs immigrés en situation difficile était novatrice.
Durant cette décennie, le traitement médiatique du problème a été simpliste voire manichéen: les immigrés misérables, malheureux, victimes du système, n'aspirant qu'à rentrer chez eux sont face à des Français xénophobes qui n'accepteront jamais de vivre avec eux. Ce face à face artificiel entretenu par les événements et leur appréhension n'a pas permis aux Français d'aborder sereinement les questions liées à l'enracinement durable des migrants. Objet d'intérêt pour les médias, l'immigration a gagné en qualité mais aussi en spectaculaire, faisant se succéder le positif et le négatif à l'image des comportements des Français.
A partir de 1983-1985, les médias ont appréhendé une immigration davantage enracinée au sein de la société, de façon plus subtile et plus complexe, comme le montre l'étude de Marie-Françoise Lévy [52]. Il existe pourtant une filiation entre l'approche médiatique de l'immigration dans les années 70 et la surmédiatisation de ces dernières années, car les questions de fond sont récurrentes: quelle place pour l'étranger dans la société? Et quelle société pour la France? A ces interrogations incontournables, les médias, pas plus dans les années 70 qu'aujourd'hui n'apportent de réponse. Contribuant au débat, la télévision, la radio ou la presse sont à la fois bénéfiques et frustrants: informant et dramatisant, ils ne sont que le reflet opaque des attitudes de l'opinion sur une question devenue "de société".
Yvan Gastaut est chercheur à l'Université de Nice (CMMC).

[1] Cf. Yvan Gastaut, "La Flambée raciste de 1973 en France", in Revue Européenne des migrations internationales, vol 9, n°2, 1993, pp. 61-75.
[2] Le Figaro, 3-4 janvier 1970.
[3] Combat, 3-4 janvier 1970.
[4] France-Soir, 3 janvier 1970.
[5] Le Parisien Libéré, 3 janvier 1970, article de Camille Leduc.
[6] Le Monde 13 janvier 1970, propos de Sally N'Dongo, président de l'UGTSF (Union générale des travailleurs sénégalais en France).
[7] France-Soir, 4-5 janvier 1970, titre de l'enquête de François Luizet.
[8] Ibid.
[9] Le Monde, 7 janvier 1970, enquête de Michèle Andréani.
[10] Le Nouvel Observateur, 19 janvier 1970, expression du journaliste René Backmann.
[11] L'Express, 12 janvier 1970, op.cit., article de Jean-François Kahn, Des négriers dans la ville.
[12] Le Monde, 4-5 janvier 1970, op. cit.
[13] Révolution africaine, 28 février 1970, article d'Allel Saadoun, ancien conseiller aux Affaires sociales à l'ambassade d'Algérie à Paris, L'immigration et ses pathologismes
[14] Jean-Pierre N'Diaye, Les négriers modernes, Présence africaine, éditions, 1970, chapitre II, pages 15-23.
[15] Propos recueillis à l'émission Les Dossiers de l'écran, 14 janvier 1970.
[16] Propos de Jacques Chaban-Delmas à la conférence de presse qu'il donna lors de la visite du bidonville d'Aubervilliers le 12 février 1970 ; cf. La Nation, 13 février 1970.
[17] Le Monde, 16 janvier 1970, op.cit., Analyse d'Allel Sadoun.
[18] France-Soir, 13 février 1970.
[19] La Nation, 13 février 1970.
[20] Conférence de presse du 12 février 1970: cf. texte intégral dans Le Monde du 13 février 1970, et Le Figaro du même jour qui titra sous la plume d'Olivier Ronchon : Il faut que cesse cette lèpre.

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