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Figures et présence des immigrés dans les médias

avril 2004

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S'écouter pour se comprendre

L'immigration vue par Canal Sambre, radio citoyenne

Christophe DELEU
Migrations Société - n°75

"La parole de l'habitant, c'est sacré, c'est ce qui nous permet de dire le réel" (1).

Le traitement médiatique de l'immigration nous inspire plusieurs types de réflexion :

- l'immigration n'est pas une question que les médias abordent volontiers. Dans les médias généralistes, les journalistes rencontrent des difficultés pour proposer des sujets liés à l'immigration ;

- l'immigration n'est pas une question traitée "sereinement" par les médias. Les médias traitent souvent l'immigration en faisant deux types de discriminations. Une discrimination négative, c'est-à-dire qu'on parle d'immigration quand il y a des problèmes : émeutes en banlieues, faits divers, questions de société comme le foulard islamique ou les sans-papiers. Une discrimination positive : à l'inverse, certains journalistes, souvent engagés socialement, veulent traiter l'immigration et vont parler des immigrés qui "réussissent" (l'effet Zidane ou le succès du groupe de rap Zebda).
Les deux discriminations sont dangereuses. Dans le premier cas, l'immigré est stigmatisé, étiqueté "délinquant" ou "fauteur de troubles". Dans le deuxième cas, l'immigré se dit qu'il doit à tout prix réussir socialement pour être intégré.

À la décharge des journalistes, les contraintes professionnelles (par exemple le manque de temps) sont telles qu'il est souvent difficile d'aborder les questions complexes (2).

Aussi l'immigration et ses problématiques sont-elles mieux traitées dans certains types de formats médiatiques privilégiant la longueur et le travail de réflexion. Nous avons mené une étude sur 21 portraits de femmes immigrées ou d'origine immigrée, d'une durée de 20 minutes chacun, diffusés sur une radio associative, Canal Sambre, qui émet dans le nord de la France.


Un contenu très riche

Chaque portrait est découpé de façon identique. On entend d'abord Marielle Lemarchand, auteur des documentaires, présenter l'interviewée dont elle a dressé le portrait, puis la diffusion de l'interview, fragmentée en séquences entre lesquelles s'intercalent de courts extraits musicaux et, enfin, la conclusion de la réalisatrice.

Pendant l'interview, M. Lemarchand est très discrète. On ne l'entend que pour aider l'interviewée à s'exprimer, à préciser tel ou tel élément. Exemple : "Tu peux expliquer ?"

Toutes les invitées sont présentées par leur prénom et leur âge.

Ensuite, la présentation varie d'un portrait à l'autre. Parfois, M. Lemarchand fait référence à un élément du passé de l'interviewée, parfois à sa situation actuelle. Le dispositif lui accorde une place privilégiée puisqu'elle est seule dans l'émission et se place donc comme l'héroïne centrale, son histoire étant mise en valeur dès le début de l'émission à travers la présentation initiale. Toutes les interviewées sont ici des femmes immigrées ou d'origine immigrée, relatant des expériences liées à leur origine.

Qu'apprend-on de leurs récits ? Nous avons découpé chaque portrait selon les thèmes abordés. Voici, comme exemple, le découpage de l'un d'entre eux, donnant la parole à une femme prénommée Marianne.


- Refus de retourner vivre dans son pays d'origine

"Quand j'ai divorcé ici, donc j'étais seule avec des enfants, c'était très très dur. Parce que seule avec à ce moment trois enfants, je ne pouvais pas. Donc, je suis retournée en Afrique, je suis retournée… donc j'ai fait trois mois là-bas avec les enfants, donc c'était les vacances… Sur place, les enfants sont tombés malades et j'ai su que leur avenir était ici. Je suis revenue avec les enfants en disant que je vais me battre, je vais tout faire pour… pour rester ici avec mes enfants, pour les élever correctement, donc ça a été un choix que j'ai fait et donc je pense que je suis en train de… [rire] de respecter, d'accomplir le choix que j'ai fait. Les enfants, ils m'ont dit de partir, de connaître un peu l'Afrique. Bon, ils sont nés là-bas, mais ils sont venus tout petits, ils connaissent rien de l'Afrique, du Sénégal ils ne connaissent rien du tout. Donc, pour qu'ils puissent connaître la façon qu'on vit là bas… Ici bon, il y a à manger, il y a tout sur place, mais là-bas ils savent pas que les gens mangent avec les doigts, ils savent pas… Ils connaissent pas la vie proprement dite de l'Afrique. Peut-être il y a la vie quand tu es partie en vacances, c'est pas pareil quand tu vas en vacances et quand tu vis sur place et c'est pas pareil".


- Comparaison de l'existence d'une femme habitant en France avec celle d'une femme vivant dans son pays d'origine

"Quand on vit ici on est plus indépendante [silence]. Bon, moi, je vis ici seule, je suis indépendante, je suis libre de faire ce que je veux, mais la vie en… Une femme en Afrique, c'est une femme soumise. Une femme africaine ne doit pas répondre à son mari, une femme africaine n'a pas le droit à la parole. Bon, ça commence à changer, mais il y a certaines femmes qui sont allées à l'école qui essaient de dire non. Mais jusqu'à présent il y a ce problème qui existe. Bon, il y a le problème de la polygamie aussi, ici il commence de… Il y a pas mal de familles polygames qui sont là, mais il y a des femmes qui n'acceptent plus ça, mais en Afrique, jusqu'à présent, ça existe. Donc les femmes ne peuvent rien dire, le mari va chercher deux, trois, quatre femmes qu'il ramène à la maison. Tu ne peux rien dire, tu es obligée d'accepter certaines choses que toi au fond tu ne peux pas. Je suis d'une famille polygame, mais moi, personnellement, je n'accepterai pas la polygamie. C'est dur d'être… d'être issue d'une famille polygame parce que tu ne vois pas ton père tous les jours. Quand ton père a deux, trois femmes, il fait deux jours ici, il fait deux jours là, donc il y a quatre jours que tu vois pas ton père. Les mamans ne sont pas considérées au même pied d'égalité".


- Évocation d'une coutume

"En ce qui concerne la circoncision chez les femmes, j'ai mes sœurs qui sont passées par-là. J'ai moi-même qui suis passée par-là et… [forte respiration]. Ma mère n'était pas d'accord, mes grands-parents nous ont volées en quelque sorte et nous ont ramenées pour faire ça".

Marielle : "C'est tes grands-parents qui l'ont fait faire ?"

Marianne : "Oui, mes grands-parents paternels. Ma mère n'était pas d'accord, mon père non plus. Et moi je pense que ma mère ne fera jamais ça à mes enfants et moi non plus. Ils disent qu'on fait ça aux femmes pour qu'elles soient fidèles à leur mari. Oui, d'après leurs explications, c'est ça. C'est une partie de la personne qui est amputée, oui, et j'aime pas… J'aime pas priver ma fille de quelque chose, non. Moi, ils m'ont amputé une partie de moi-même qui restera en moi toute la vie, et j'ai pas voulu la voir mais… c'est la religion, ce sont les coutumes. On n'y peut rien. Mais moi je ne proposerai pas à ma fille. Bon là, les femmes africaines qui font ça à leurs enfants sont poursuivies en justice ; en Afrique, ils font ça toujours, surtout au Mali. Les Sénégalais ne font pas ça, ce sont les Maliens qui font ça. Les Maliens, les Guinéens, mais jusqu'à présent… Ça va disparaître peut-être petit à petit. Quand peut-être nos mères font faire ça, nous on le fera pas à nos enfants".


- La religion

"Bon, je suis musulmane, je suis croyante mais je suis pas pratiquante. Je ne peux pas faire les cinq prières dans la journée, et le ramadan je le fais si je peux. Je sais que je suis musulmane, je suis croyante, mais vraiment je ne peux pas pratiquer les cinq prières. Je suis pas trop pratiquante. Mais je sais que je suis musulmane, je suis croyante, je crois en quelque chose, donc je crois au Bon Dieu, et le reste ça viendra, je pense. Et j'ai commencé à tuer le mouton quand je suis venue sur Roubaix ; à Paris je le faisais pas. Là, où on habite, il y a tellement d'Africains que dans toutes les maisons ils tuent un mouton. Tout le monde tuait un mouton sauf moi, donc moi je tue un mouton parce que les autres tuent un mouton, c'est tout, hein ? [silence]. Pour les enfants, j'ai les deux garçons, leur père est chrétien, donc, à notre mariage, il s'était converti à la religion musulmane, bon, parce que mon père lui a dit : "S'il n'est pas musulman, il ne peut pas se marier avec toi". Donc, lui, il s'est converti à la religion. S'il s'est converti c'est peut-être pour se marier avec moi, ça je ne sais pas. Bon, mais mes enfants s'appellent Boissy, mais je leur transmets la religion musulmane, je leur ai fait savoir qu'ils sont nés musulmans, que ce sont des musulmans. Mais à leur majorité, ils vont choisir. Je ne veux pas leur imposer ça, et il y a pas mal de choses que je ne veux pas imposer aux enfants".


Un "récit à une voix"

Les sujets traités dans les portraits varient d'une émission à l'autre, même si certains d'entre eux reviennent plus souvent (l'évocation des coutumes, la religion, le comportement des parents par rapport au pays d'origine). Grâce à ces portraits, l'auditeur peut apprendre à découvrir la situation des femmes immigrées ou d'origine immigrée, les raisons pour lesquelles elles sont en France, la perception qu'elles ont de la France et de leur pays d'origine, leurs difficultés, leurs attentes, la façon dont elles voient l'avenir.

Dans les portraits de Canal Sambre, le dispositif radiophonique peut être défini comme simple, c'est-à-dire qu'il n'est constitué, outre la présentation de l'interviewée et quelques transitions musicales, que d'une interview montée entre celle qui donne la parole, Marielle Lemarchand, et celle à qui elle donne la parole. Ce type de dispositif, en termes radiophoniques, est appelé "récit à une voix".

Le dispositif peut aussi être défini comme souple. Car, d'une part, la fonction de celle qui donne la parole relève d'une logique d'effacement, en raison de sa présence discrète dans le dispositif.

Même si, d'une émission à l'autre de la série, l'auditeur reconnaît celle qui a conçu les portraits, Marielle Lemarchand, on ne peut pas dire qu'elle personnalise l'émission, car, après son générique d'annonce, elle n'y intervient que très peu, et dans l'interview, qui constitue l'essentiel du portrait, elle aide surtout ses interlocutrices à s'exprimer, souvent à apporter une précision à leurs propos.

Par conséquent, phénomène médiatique plutôt rare, le dispositif fait reposer tout l'intérêt de l'émission sur le contenu des propos des interviewées. La souplesse du dispositif est renforcée par le fait qu'il semble au service de chaque interviewée, particulièrement mise en valeur puisque seule dans l'émission qui lui est consacrée.

Chaque interviewée, figure centrale du dispositif, apparaît ainsi comme l'"héroïne" du récit, composé de sa propre histoire.

La simplicité du dispositif et la présence discrète de celle qui donne la parole laissent une place importante aux récits des interviewées qui semblent s'exprimer en toute confiance dans l'émission, pour une durée importante en termes médiatiques (20 minutes par personne). Les femmes immigrées ou d'origine immigrée livrent ainsi des expériences personnelles (souvent intimes), permettant à l'auditeur d'enrichir ses connaissances sur ce thème. La radio, en diffusant de tels portraits, remplit une fonction ethnographique. Par conséquent, la parole des interviewées s'inscrit ici dans un régime de partage entre l'émetteur et le récepteur, caractérisé par la mise en ondes d'expériences vécues que les auditeurs sont invités à écouter.


Une ligne éditoriale qui prend en compte les questions relatives à l'immigration

Les portraits de femmes immigrées ou d'origine immigrée ont été diffusés sur Canal Sambre, radio associative du nord de la France, créée en 1981 par la municipalité d'Aulnoye au moment de la libéralisation des ondes. Cette radio est conçue au départ comme un "outil de la politique culturelle de la municipalité" qui "répond au souci de créer un instrument qui soit vecteur de prise de parole des habitants" (3). Depuis 1985, elle est dirigée par Francine Auger, qui y a développé le documentaire radiophonique. L'image de la radio est étroitement liée à celle de F. Auger, qu'on peut définir comme une militante très engagée. Née en Tunisie, naturalisée française, d'origine juive, elle se définit comme "déconnectée de sa culture d'origine" (4), ayant rencontré dans la Vallée de la Sambre "un peuple qui lui aussi avait perdu sa mémoire" et auquel elle s'est identifiée. Outre ses nombreux combats pour accroître le budget de Canal Sambre (5), on peut citer en exemple sa contribution au développement de radios rurales au Mali (6).

Quel est le projet de parole de Canal Sambre ? Autrement dit, quel type de message veut-elle adresser à ses auditeurs ? Comment Canal Sambre se représente-t-elle le travail de don de la parole ? Comment justifie-t-elle le type de dispositif (récit à une voix) mis en place pour donner la parole ? Quelles fonctions attribue-t-elle aux documentaires diffusés ? Comment perçoit-elle son auditoire ? Le projet de parole, qui révèle un engagement social fortement marqué, symbolisé par la volonté de donner la parole aux anonymes, plus particulièrement aux individus en difficulté, nous apparaît comme dual, dans la mesure où il semble viser deux types d'auditeurs de la radio, appartenant à deux types de populations très différents : la population ouvrière, frappée par les récentes crises industrielles, et la population immigrée ou d'origine immigrée, victime du racisme. En effet, à l'écoute des programmes de Canal Sambre et à la lecture des documents internes qui précisent ses objectifs, si donner la parole aux anonymes figure parmi les priorités, son octroi semble relever de deux logiques : la première, qu'on pourrait définir comme une "logique d'enregistrement de la mémoire ouvrière", tournée vers le passé, est caractérisée par la volonté de donner la parole au milieu ouvrier qui a longtemps été la population la plus importante de cette région ; la deuxième, qu'on pourrait définir comme une "logique de défense de la population stigmatisée", ancrée dans le présent, est marquée par le souhait de donner la parole à ceux qui sont victimes de processus d'exclusion, comme le racisme.

Depuis 1981, Canal Sambre est associée au monde ouvrier, très représenté dans la Vallée de la Sambre, zone géographique où est diffusée la radio. Canal Sambre a donc été témoin du développement de la crise économique qui a touché le secteur industriel et qui a conduit un grand nombre d'individus et de familles dans des situations de précarité économique.

À Aulnoye, siège de Canal Sambre, ancien fief de la métallurgie comptant 9 000 habitants, le taux de chômage est de 30% (7). Cette situation économique influence le projet éditorial de Canal Sambre développé par Francine Auger : "Cette population était niée dans son identité, son histoire, sa réalité. Derrière le discours des médias, des hommes politiques, j'entendais autre chose d'inavouable : "Il faut mettre le couvercle sur cette histoire, qu'on n'en parle plus. Ces gens ne méritent que de mourir puisqu'ils ne savent pas évoluer". Et toute la région culpabilisait d'être ouvrière, d'être au chômage" (8).

L'octroi de la parole au milieu ouvrier sous la forme de documentaires se réalise peu à peu, avec le souci d'enregistrer la mémoire ouvrière pour sauvegarder le patrimoine : "En arrivant ici, j'ai eu le sentiment d'avoir rencontré un peuple qui avait perdu sa mémoire […]. Pendant quatre ans, j'ai interviewé des gens. C'était très douloureux […]. La radio permettait de faire passer dans le collectif les histoires personnelles en patrimoine. Chacun pouvait reconnaître ce qu'il avait vécu et le partager" (9).

Mais donner la parole au milieu ouvrier pour que ne soit pas oubliée l'histoire des hommes dont le métier va sans doute disparaître n'est pas le seul objectif de la radio. Car, avec la crise économique, le racisme se développe dans toute la région, le Front national obtenant 26 % des voix lors de certaines élections.

Francine Auger déplore ainsi que la population qui connaît des difficultés économiques cherche des boucs émissaires à la dégradation de sa situation. Canal Sambre reçoit même des lettres dans lesquelles les auditeurs manifestent leur colère à l'égard de la population immigrée : "Vous donnez trop d'émissions aux Arabes" (10).

À cet instant, Francine Auger prend conscience que Canal Sambre ne doit pas uniquement être une radio qui enregistre la mémoire, mais aussi une radio qui prenne la défense des populations stigmatisées, en premier chef les étrangers, accusés, par exemple, de prendre le travail des ouvriers français. Le projet de parole et la stratégie de Canal Sambre évoluent : "Canal Sambre a été fortement questionnée par l'expression d'une xénophobie croissante au sein de la population. Ce constat a généré une réflexion interne qui a conduit l'équipe à orienter son travail sur la thématique de l'altérité et sur la mise en œuvre d'une "culture de l'altérité"" (11). F. Auger ajoute que "dans le passé, les solidarités se sont organisées dans un monde clos, pour se protéger. On rejetait le monde de l'extérieur. Je me suis dit : "Je vais essayer de rendre visible la marge, l'étranger, pour qu'on l'entende, pour qu'on le comprenne"" (12).


Le rôle de Canal Sambre

La série Parcours de femmes, sur laquelle porte notre étude, s'inscrit dans ces émissions dont l'objectif est de défendre les populations stigmatisées. Le projet radiophonique de cette série est le suivant : "La révélation de la profondeur et de l'humanité de ces parcours de femmes est le meilleur vecteur de la compréhension réciproque de populations d'origine et d'histoires différentes, l'intégration de ces histoires singulières dans l'histoire générale, du particulier dans l'universel" (13).

Pour F. Auger, la haine que peut ressentir la population ouvrière à l'égard de la population étrangère s'explique par l'absence d'outils intellectuels lui permettant d'expliquer la crise industrielle autrement que par la présence d'étrangers : "La population qui est à bout de souffle utilise l'essentiel de son énergie à sa survie financière et psychique. L'âpreté de cette quête détruit toute possibilité de questionnement, de création au-delà du quotidien. Cette population est une partie importante de notre public. Souvent, avec eux, nous avons l'impression d'être dans la répétition nostalgique, la convivialité tiède et répétitive. Une bonne part du public de Canal Sambre est travaillée par ce déterminisme et s'accroche à ce média comme à la seule bulle culturelle gratuite qui les sort de leur dedans […]. Par ailleurs, on constate que la population est inaccessible aux sermons généreux qui lui demandent une ouverture contre laquelle justement elle lutte pour se recréer un monde reconnaissable, une intériorité enfin protégée" (14).

La radio, "animée d'un principe de justice sociale" (15), participe ici à la création du lien social en apportant des connaissances sur les populations rejetées par le biais d'un travail de "visibilisation de la marge".

Dans la logique visant à donner la parole aux ouvriers comme dans celle ayant comme objectif de donner la parole aux immigrés ou aux personnes d'origine immigrée, le projet de parole semble conçu en réaction à un processus. Dans le premier cas, la radio souhaite lutter contre un processus de disparition de la mémoire, le refus de voir s'effacer les histoires individuelles des ouvriers de cette région industrielle marquée par la crise. Dans le deuxième cas, la radio a pour ambition de briser un processus de discrimination vis-à-vis de la population étrangère. La dualité de ce projet de parole ne va pas de soi, dans la mesure où une partie de la population ouvrière, en raison de ses difficultés économiques, a pris comme bouc émissaire de ses problèmes la population immigrée. Par conséquent, la radio, pour lutter contre le processus de discrimination, doit prendre à rebrousse-poil une partie de l'auditoire d'origine composé de ces ouvriers qui se sont tournés vers le Front national. Il s'agit d'un choix éditorial courageux de la part de la radio (16).

Quelles fonctions les dirigeants de Canal Sambre attribuent-ils aux documentaires diffusés ? Revendiquent-ils un caractère ethnologique, sociologique ou historique aux récits mis en onde ? Francine Auger réfute ces trois caractères en s'appuyant sur une double argumentation. D'une part, l'interviewer n'effectue pas de travail sociologique ou ethnologique préalable avant les entretiens ; le travail de préparation est donc davantage perçu comme une phase de "casting" - repérer et sélectionner les interviewés intéressants - que comme le souci de fonder les documentaires sur des critères scientifiques (17). À titre d'exemple, nous pouvons citer l'absence d'échantillon représentatif de la population interviewée, ou encore le contenu des interviews, établi de façon subjective en fonction des enjeux personnels des interviewés (quand elle rencontre un interviewé, Francine Auger nous dit se poser deux questions simples : "Qui es-tu ? Qu'est-ce qui te fait vivre ?"). D'autre part, la spécificité radiophonique est mise en avant : les documentaires n'auraient pas de caractère sociologique, ethnologique ou historique, car, de façon schématique, la radio, c'est d'abord la radio "du son, la façon dont les gens parlent, un insaisissable qu'on ne peut pas définir, une vibration qu'émet un être humain dont on ressent le souffle, et si l'on faisait une retranscription des documentaires [ce que nous avons fait !], il y aurait moins de choses à analyser que dans La misère du monde de Pierre Bourdieu" (18).

En même temps, l'ambition des documentaires de Canal Sambre, perceptible dans la manière dont elle présente ses programmes, attribue une certaine valeur aux documents enregistrés : "Ce collectage constitue un patrimoine qui restera disponible à chacun : historien, sociologue, ethnologue, penseur, artiste, etc." (19).

Faut-il déceler une contradiction dans les propos de Francine Auger ? Les documentaires ont-ils ou non un caractère sociologique, ethnologique ou historique ? La contradiction n'est qu'apparente, car Canal Sambre a bel et bien la volonté de diffuser un savoir : les documentaires n'ont pas de réel caractère scientifique (l'on cherchera en vain la représentativité des interviewés) ; en même temps, leur objectif est de favoriser la connaissance mutuelle de différents types de population en les rendant "audibles", les "auditeurs pouvant se brancher sur l'humanité de l'interviewé, ce qui réunit les individus". "Ce qui m'intéresse, c'est comment je casse ce qui m'empêche d'aller vers les autres. Si l'interviewé est audible, c'est gagné" (20).

Ces documentaires, en apportant des connaissances sur la réalité sociale, ont davantage pour fonction de participer à la création du lien social, en faisant entendre la singularité de chaque individu, que d'apporter des connaissances scientifiques précises et objectives sur les anonymes.

Comment Canal Sambre se représente-t-elle son public ? Canal Sambre émet dans le secteur sud du nord de la France, dans le pays de la Vallée de la Sambre, et vise donc les habitants des villes comme Aulnoye (où elle émet) et Maubeuge. Médiamétrie vient de réaliser, à la demande du Conseil régional - financeur potentiel de Canal Sambre - une enquête quantitative et qualitative au sujet de la radio. Sur un auditoire potentiel de 165 000 personnes, l'audience est estimée à 6,3 %, soit 10 800 auditeurs par jour. Le taux de notoriété est de 79,9 %, supérieur à ceux de toutes les autres radios écoutées dans la même zone. Cette audience est supérieure à tout ce qui existe en France en matière de radios locales dont le taux d'écoute plafonne à 3 % (21).

Même si Canal Sambre n'a pas pour objectif de réaliser une forte audience, la nécessité d'avoir un auditoire est cependant prégnante pour obtenir des subventions. Francine Auger précise d'ailleurs que l'enquête commanditée par le Conseil régional pour connaître le nombre d'auditeurs vise à savoir si la radio touche un public. Le Conseil régional, bien que n'étant pas une entreprise privée, souhaite mesurer le résultat de ses investissements. Aurait-on pu prévoir sa réaction si l'audience de la radio avait été jugée insuffisante ?


Conclusion

Avec un budget certes moindre par rapport à celui de Canal Sambre, de nombreuses radios associatives donnent la parole, d'une manière ou d'une autre, à ceux qui ne l'ont pas dans les médias. Elles estiment, à juste titre, remplir une mission de service public, et veulent que leur action soit reconnue par les pouvoirs publics (22).

Dans le monde des médias, les radios associatives sont marginalisées.

À vocation régionale, elles n'ont souvent que très peu de notoriété dans le paysage radiophonique, dominé par les réseaux commerciaux et publics qui couvrent l'ensemble du territoire, qui ont les moyens de se faire connaître par des campagnes de publicité.

Ne bénéficiant ni de ressources publicitaires ni de budget comparable à celui des radios publiques, elles se débattent contre des problèmes financiers et ne doivent leur survie qu'au bénévolat, en dépit de leur utilité sociale.

L'expérience de don de la parole par Canal Sambre, si intéressante soit-elle, fidèle à l'esprit des radios libres de la fin des années 70, est une expérience marginale dans le champ radiophonique français. À travers les documentaires mettant en valeur des anonymes par le biais de portraits, Canal Sambre s'inscrit dans une logique citoyenne, en mettant en place des dispositifs de don de la parole simples et souples, au service des anonymes, permettant d'apporter aux auditeurs des connaissances sur la réalité sociale et "favorisant la circulation de la parole, [qui] facilite la création de liens entre ces différentes paroles" (23).

Ce type de traitement médiatique convient parfaitement à tous les sujets relatifs à l'immigration.
Christophe DELEU, Producteur à France Culture ; Rédacteur en chef adjoint des Cahiers du Journalisme

1. Entretien de l'auteur avec Francine Auger, directrice de Canal Sambre, le 13 février 2000.

2. Sur le traitement médiatique de l'immigration, nous renvoyons au numéro spécial des Cahiers du Journalisme, n° 4, janvier 1998, 266 p., édité par l'École supérieure de journalisme de Lille.

3. Le rôle d'une radio de proximité dans l'émergence d'une identité collective, document interne de Canal Sambre, décembre 1997.

4. PÉLEGRIN, D.-L., "La voix du coron", Télérama, n° 2510, 18 février 1998, pp. 126-128.

5. Canal Sambre, malgré son évidente utilité sociale, est une radio dont l'existence demeure précaire en raison de sa dépendance vis-à-vis des subventions. En 1994, la radio est menacée de fermeture. En trois semaines, les auditeurs se mobilisent et réunissent 140 000 francs pour la sauver. Ibidem.

6. En janvier 1998, Francine Auger a reçu le prix SCAM (Société civile des auteurs multimédia), catégorie radiophonique pour son reportage au Mali.

7. PÉLEGRIN, D.-L., art. cité.

8. Ibidem.

9. Ibidem.

10. Ibidem.

11. Le rôle d'une radio de proximité dans l'émergence d'une identité collective, document interne de Canal Sambre, décembre 1997.

12. Ibidem.

13. Ibidem.

14. AUGER, Francine, Les nouveaux axes de développement et de recherche de Canal Sambre, document interne, décembre 1997.

15. Ibidem.

16. Ce choix est d'autant plus audacieux que les médias de proximité refusent souvent de parler d'immigration en raison des répercussions sur le public. Jean-Marie Charon constate ainsi que, dans la presse quotidienne régionale, "parler d'immigration n'est jamais anodin et pose des problèmes par rapport au lectorat", et que "parler de l'immigration dans un quotidien régional, c'est souvent parler des faits divers". Cf. CHARON, Jean-Marie, "La presse quotidienne et l'immigration", Cahiers du Journalisme, n° 4, janvier 1998, pp. 40-45. De la même façon, le journaliste Anouar Moghira dresse un double constat concernant la présence des immigrés dans la presse régionale : "Première observation, les Maghrébins de France, leurs familles, mais aussi ceux de la seconde génération ou de la troisième génération ne disposent que d'une faible place dans les colonnes des journaux ou à la télé. En général, ils se concentrent dans les rubriques faits divers […]. Seconde observation, les médias utilisent très peu les points de vue ou les témoignages des immigrés, même lorsque l'événement les concerne directement". Cf. MOGHIRA, Anouar, "Immigration et médias régionaux : la vision maghrébine", Cahiers du Journalisme, n° 4, janvier 1998, pp. 46-63.

17. "Ce n'est pas une aventure scientifique", entretien de l'auteur avec Francine Auger, le 13 février 2000.

18. Ibidem.

19. Catalogue des ressources sonores culturelles de Canal Sambre, 1994, p. 33.

20. Francine Auger ajoute : "Dans Parcours de femmes, il y a une femme algérienne qui parle de la découverte de sa puberté. N'importe quelle autre femme peut être touchée par ce témoignage. Je mise sur le pouvoir de cette parole. J'essaie de rendre chaque personne audible. S'il [le témoignage] est audible, c'est gagné, il est comme entré dans l'esprit de l'auditeur. Je ne considère pas la radio comme un média qui doit faire des ghettos". Entretien de l'auteur avec Francine Auger, le 13 février 2000.

21. Chiffres fournis par Canal Sambre. Médiamétrie ne rend pas publics les chiffres d'audience au niveau régional.

22. "Nous sommes particulièrement bien placés pour favoriser le développement des communautés de communes. À cet égard, nous remplissons une mission de service public ", soutient Hugues de Vesnins, directeur de la radio CFM, implantée en Tarn-et-Garonne. Voir Le Monde du 11-2-1998.

23. Le rôle d'une radio de proximité dans l'émergence d'une identité collective, document interne de Canal Sambre, décembre 1997.

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