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Figures et présence des immigrés dans les médias

avril 2004

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Des filles et garçons des cités en représentation, devant ou derrière la caméra

Mogniss H. Abdallah
Hommes & Migrations

Depuis la mort de la jeune Sohane à Vitry et l'affaire du foulard islamique, les médias scrutent la situation des filles des cités face au machisme des garçons. À les croire, il y a une terrible régression de la mixité par rapport aux années quatre-vingt. Les médias des jeunes eux-mêmes révèlent une réalité plus complexe, et renvoient malgré tout un message plus optimiste.
"Est-ce que vous seriez prêts à faire un film en caméra cachée sur une fille portant le voile pour montrer la réprobation dans le regard des autres et les discriminations qu'elle rencontre dans la vie quotidienne ?", demande un militant de la mouvance des jeunes musulmans. Son interlocuteur, un producteur associatif, s'interroge, dubitatif. "Le sujet et l'angle d'attaque sont originaux", dit-il. "Mais il faudrait en vis-à-vis filmer une jeune fille issue de l'immigration sans foulard, assumant ou non sa part d'identité musulmane, pour capter les regards sur elle, y compris ceux de femmes voilées." Cette confrontation suggérerait un point de vue laïc, non hostile a priori au foulard. Il permettrait de créer une relation plus distanciée avec ce "fichu fichu", agité au point de saturer l'espace public et de diviser des pans entiers de la société. L'idée ne semble pas avoir été retenue.
Cependant, force est de constater que la parole des filles arborant un foulard devient de plus en plus inaudible, comme disqualifiée par avance. Après une surexposition médiatique sensationnaliste, qui a atteint son paroxysme avec l'exclusion d'Alma et Lila d'un lycée d'Aubervilliers(1), on assiste depuis la fin des travaux de la commission Stasi, début décembre 2003, à une sous-représentation du point de vue des filles portant le foulard dans l'espace de la parole publique instituée. Au point de susciter une controverse, rapportée par le journal Le Monde : "Nous avons entendu trop de ministres et pas assez de femmes voilées", remarque le sociologue Alain Touraine, qui assure même qu'"il y avait un préjugé contre l'idée de faire venir des filles voilées devant la commission". Distinguant parmi ces dernières les "modernistes" des "non-modernistes", il constate que personne ne veut les entendre. Certes, on a bien auditionné Saïda Kada(2), mais "l'ambiance était tendue, ce n'était pas les circonstances d'un dialogue" admet un ancien sage(3).
Sur les plateaux de télévision, la même impression d'autisme prédomine. Lors d'une soirée thématique sur Arte, le 3 février 2004, Saïda Kada a de nouveau été invitée. Son face-à-face avec Hanifa Chérifi, médiatrice auprès de l'Éducation nationale pour les affaires de foulard, n'a pas vraiment donné lieu à un débat, au sens d'écoute et de dialogue. L'émission était cadrée de telle sorte que le "foulard islamique", titre de la soirée Thema, obnubile les esprits et soit emblématique du "retour de structures fortement patriarcales", comme l'affirme la présentatrice, en introduction à Quand les filles mettent les voiles", de Leila Djetli.

Ce documentaire part d'une idée intéressante pour évaluer sur le terrain l'idée de régression. La réalisatrice, elle-même issue des cités de Corbeil-Essonne, retourne sur les lieux de son enfance pour essayer de comprendre comment on peut en arriver à la situation de Vitry où le 4 octobre 2002, un jeune garçon de la cité a tué Sohane, parce qu'elle lui résistait. Intervenant à la première personne, Leila Djetli commence par renouer avec les plus anciennes du quartier, dont Fatiha, la voisine de sa grand-mère. "Chez elle, dans la maison, je me sens bien, commente-t-elle. Dehors, en revanche, tout a changé. L'apparition de très jeunes filles voilées, impensable il y a encore quelques années, renforce mon sentiment d'abandon."


Opposition entre anciens et jeunes
Construit sur l'opposition entre les anciennes et les jeunes d'aujourd'hui, filles et garçons, le propos pose d'emblée l'idée d'une régression incompréhensible. Les mères se montrent impuissantes à expliquer l'évolution de leurs propres enfants – du moins certains d'entre eux. "Tu y comprends quelque chose, toi ? [Ma fille], elle va en boîte, fume, porte un jean moulant avec son string qui dépasse, et elle met le hidjab", dit Fatiha. Une autre dénonce avec véhémence la pression de son fils qui lui demande de s'habiller convenablement. "Ils sont dans la religion parce qu'ils sont perdus", se désole-t-elle, avant d'esquisser un pas de danse, foulard à la hanche comme pour nous signifier que son corps lui appartient.
La réalisatrice part ensuite au contact des filles et des garçons, dehors. Elle n'hésite pas à les "cuisiner", avec un certain culot. Malgré des bribes d'espoir décelables dans le discours ou l'attitude de jeunes interrogés, Leila Djetli livre un message d'ensemble désespérant. Elle a voulu se rassurer, retrouver "des morceaux de la vie d'avant". Elle obtient le résultat inverse.
À force de souligner le trait, elle finit cependant par laisser sceptique. Car enfin, si la situation sociale et les relations humaines se sont incontestablement dégradées, celle "d'avant" a-t-elle jamais été aussi idéale qu'elle le prétend ? L'extraordinaire vitalité de son quartier, "la culture ouvrière qui unissait des gens venus d'ailleurs qui se parlaient, les camps de vacances avec les garçons, occasion d'éducation sentimentale", cela sonne comme une fable irréaliste pour ceux qui il y a vingt ou trente ans se battaient déjà pour sortir des cités de transit et des HLM construites à la hâte, lieux de relégation indignes(4).

La condition des femmes immigrées et des filles des cités, elle n'était pas rose non plus. À l'orée des années quatre-vingt, les nombreuses pièces de théâtre et quelques films réalisés par des jeunes témoignent de la violence des relations intrafamiliales, de la différence de traitement entre garçons et filles, des mariages forcés, de l'enfermement à la maison et des fugues aux conséquences parfois dramatiques, ou encore des stratégies de contournement du contrôle social communautaire(5).
Quant à la mixité, elle était plutôt rare, que ce soit dans l'espace public des travailleurs immigrés ou dans les regroupements de jeunes au bas des cités. L'absence des filles dans les films du collectif Mohamed (Le garage, Zone immigrée, etc.) avait même en son temps provoqué l'ire d'enseignantes féministes. Lors de la mobilisation qui avait suivi la mort du jeune Kader, tué à Vitry par un gardien d'immeuble en 1980, les mères et les sœurs étaient certes sorties en masse. Mais une fois l'émotion retombée, c'est surtout des filles extérieures à la cité qui ont rejoint les garçons pour prolonger l'action collective. Les quelques débats publics sur la situation des femmes concernaient alors l'extérieur : on dénonçait les viols commis par les militaires français en Algérie, on s'enthousiasmait pour Leïla la fedayin palestinienne ou pour Angela Davis la black panther. Sur la situation dans la cité, c'était une discrétion pudique qui prévalait(6). La résistance des filles, souterraine ou publique, passait par des attitudes de rupture ou des regroupements entre elles, passage obligé pour s'imposer dans l'espace public et pour renégocier leur rapport aux garçons. Elles créaient leurs propres pièces de théâtre, montaient leurs propres associations(7).


Oser parler des rapports de genre
Aujourd'hui, la mixité filles-garçons ne va toujours pas de soi, comme en témoignent plusieurs productions audiovisuelles récentes. Élément nouveau, le problème est posé ouvertement. Dans Grignyfornia, une désopilante critique du traitement médiatique des banlieues réalisée au caméscope "en mode Streetlife", Omar et Mounir ont fait le tour de leurs copines pour trouver une actrice qui accepterait de jouer une scène de "tournante". Ils ont pris claque sur claque, devant leur propre caméra. Qu'à cela ne tienne : l'un d'entre eux se travestit pour tenir le rôle de la "pétasse". Par la dérision, ils défient ainsi le machisme ambiant. Montré aux copains et aux copines de leur quartier à Grigny, le film fera un tabac, preuve s'il en est que ce sujet grave peut être abordé autrement que par les autojustifications sordides des garçons affirmant les filles violées consentantes. Mises en confiance par ce premier film une fois en boîte, les copines d'Omar et Mounir paraissent désormais disposées à participer à d'autres projets de leur association, Grignywood. Ensemble, ils travaillent sur un projet autour du voile et de la laïcité, thème d'actualité qu'ils entendent passer à la moulinette de leur astucieux style de décryptage(8).
À Roubaix, quartier de l'Epeule, un groupe d'adolescentes conteste l'appropriation exclusive de l'espace associatif par les garçons pour certaines activités auxquelles elles voudraient elles aussi participer. Elles décident alors de les interpeller au cœur de la cité, face à la caméra, et réaliseront à partir de cette confrontation un film, Une histoire de différence. D'habitude, pour les faire témoigner sur les rapports de genre, filles et garçons sont interviewés séparément. Ici, la rencontre est directe, de femme à homme, seule ou en groupe. Et les filles ne masquent pas leur féminité. C'est d'autant plus passionnant que les contradictions des uns et des autres ressortent sans emphase culpabilisante ni a priori idéologique(9). En visionnant ces images du réel, qui contrastent avec les discours absolutistes sur la régression et la barbarie dans les cités, le message est clair : l'émancipation des filles et des garçons peut aussi venir d'eux-mêmes, dès lors qu'ils prennent leur destin en main et qu'ils maîtrisent la parole en leur nom propre, et à leur façon.

1)- Alma et Lila ont été définitivement exclues du lycée Henri Wallon d'Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) en octobre 2003, pour avoir refusé d'ôter leur foulard en classe. Cette affaire a d'autant plus défrayé la chronique que leur père, M. Lévy, est juif, avocat, membre du Mrap.
2)- Saïda Kada, membre de l'association Femmes françaises et musulmanes engagées, coauteur avec Dounia Bouzar du livre L'une voilée, l'autre pas, Albin Michel, Paris, 2003.
3)- Philippe Bernard, "Controverse autour de l'unique audition de musulmanes voilées", in Le Monde, 3 février 2003.
4)- Si la réalisatrice ne spécifie pas dans quelle cité elle a vécu, le dossier de presse évoque les cités de transit (cf. par exemple les articles de Télérama du 3 décembre 2003).
5)- Cf. Le théâtre beur, de Chérif Cheikh et Ahsène Zehraoui, éditions Arcantère, Paris, 1984 ; le film C'est Madame la France que tu préfères, de Farida Belghoul (40 minutes – 1980) ; ou encore Le départ du père, de Farida Belghoul (41 minutes – 1984). Dans Cinéma contre racisme, CinémAction-Tumulte, Paris, 1982, Monique Martineau, Khadidja Bachiri et Sadia Saïghi s'interrogent sur l'invisibilité des femmes immigrées dans les films et documentaires sur l'immigration, due en grande partie à leur absence ou à leur infériorisation sur le marché du travail, mais peut-être aussi à une "peur" de représenter la mère et les femmes, conséquence de tabous attribués à la culture musulmane.
6)- Ironie du sort, l'action publique évoquée ici se déroulait en partie à la cité Balzac, là même où est morte Sohane vingt ans plus tard.
7)- Cf. Mogniss in Jeunes immigrés hors les murs, éditions EDI, Paris, 1981. Les filles qui fréquentaient la pièce de théâtre Week-end à Nanterre formeront leur propre spectacle, Ya willi-willi, pour évoquer leurs préoccupations spécifiques. Parmi elles, Djamila Douiss deviendra plus tard une figure publique de Colombes (Hauts-de-Seine). Autre exemple, Djida Tazdaït, initiatrice de Zaama d'Banlieue en 1980, formera ensuite l'association mixte JALB (Jeunes arabes de Lyon et banlieue) et sera élue députée européenne en 1989.
8)- Grignyfornia, quand la cité passe derrière la caméra, d'Omar et Mounir, 80 minutes, 2003 ; Grignywood production. Sortie prochaine en salles cinéma. Email : grignyfornia@hotmail.com.
9)- Une histoire de différence, collectif, 26 minutes, 2002. Coproduction ASVJ-Vidéorème.

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