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Figures et présence des immigrés dans les médias

avril 2004

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La télévision citoyenne à l'épreuve de la discrimination cathodique ?

Mogniss H. Abdallah
Hommes & Migrations

"L'effet Mondial" passé, que reste-t-il de nos amours télévisuelles multiculturelles ? Les ardeurs se sont quelque peu calmées ; si les "Beurs" demeurent assez présents, les "Blacks", eux, ont tendance à disparaître du petit écran. Face aux protestations du collectif Égalité, des réflexions ont été engagées sur la question de la représentation des minorités dans l'audiovisuel.
Au lendemain de la splendide victoire de son équipe de football en finale de la Coupe du monde 1998, la France célèbre son modèle d'intégration sur le mode de la gagne "black-blanc-beur". Son chantre du moment, c'est Aimé Jacquet, l'entraîneur issu de la France profonde à qui l'on découvre subitement une vision de la société française plurielle, innovante, solidaire et généreuse : "La gagne, c'est la mentalité, c'est le groupe. La gagne, on la provoque, on la stimule." Les médias, qui se targuent volontiers de constituer un miroir de la société réelle, se devaient donc de donner un prolongement à cet effet Mondial pour éviter que l'événement ne s'épuise dans l'acte et ne se dilue dans les mémoires(1). C'est le service public qui ira le plus loin dans cette voie : Rachid Arhab ressort du "placard" pour présenter en duo avec Carole Gaessler le journal télévisé de 13 heures sur France 2.
La même chaîne lance en octobre 1998 "Place de la République", un magazine bimensuel diffusé en deuxième partie de soirée. "Ce magazine veut être la caisse de résonance d'un pays qui bouge" explique Hervé Chabalier, de l'agence Capa, productrice de l'émission. "Le Mondial a été un déclic. Il nous donne aujourd'hui l'occasion de parler d'expériences positives, de gens qui font reculer la frilosité." Le magazine est animé en duo par Gilles Schneider, vétéran du journalisme, et Yamina Benguigui, documentariste d'origine algérienne connue pour son film Mémoires d'immigrés, censée symboliser "la France de toutes les couleurs". D'emblée, "Place de la République" est valorisée comme une émission emblématique de "l'identité citoyenne" autour de laquelle la chaîne publique veut construire sa nouvelle image.
Malheureusement, l'émission ne trouvera jamais un "concept" adéquat. Entre talk-show et reportages positifs, elle s'englue dans l'angélisme et les bons sentiments, gommant toute polémique au nom d'un improbable unanimisme dit "républicain" sur l'intégration. Elle est vite décriée comme un mauvais pastiche du tumultueux "Droit de réponse" qu'animait autrefois Michel Polac. Yamina Benguigui, produit d'appel de l'émission promue au rang d'égérie beurette, est peu à peu marginalisée. La presse, le quotidien Libération en tête, joue un rôle très ambivalent en focalisant l'attention sur le personnage présenté comme une sorte de Cruella délurée à qui l'on reproche tout à la fois un ego démesuré et les travers intrinsèques à un type de télévision qui manipule à outrance l'émotion des invités et du public(2). Elle s'en trouvera d'autant plus déstabilisée. Derrière cette critique aux allures de cabale, des esprits quelque peu paranoïaques pourraient s'imaginer qu'à force de vouloir coller au modèle Mireille Dumas, notre Beurette aurait porté ombrage à la reine télévisuelle de l'interview intimiste(3). Un crime de lèse-majesté, en quelque sorte.

Quand les Beurs font un tabac
Et puis, sans porter de jugement de valeur sur le talent de l'une ou de l'autre, les observateurs des mœurs médiatiques rappellent la règle non écrite stipulant qu'à compétence égale, on préférera toujours un "Blanc" ou une "Blanche". Pis encore, entraînée dans la spirale du vedettariat et des déclarations polémiques, Yamina Benguigui aurait outrepassé sa fonction de témoignage, sortant de son rôle d'icône-alibi. "Place de la République" disparaîtra sans bruit de la grille des programmes au bout de quinze éditions, après une dernière tentative pour redresser la barre en introduisant une forme de débat plus contradictoire, plus polémique. L'audimat aurait donné son verdict : avec 14,2 % de parts de marché, l'audience s'est révélée insuffisante, commercialement parlant(4).
Le vent semble tourner. Le coup de cœur pour l'équipe black-blanc-beur aurait-il déjà vécu ? La charge de gagner au football pèse toujours sur les épaules de Zidane (il faut qualifier la France en mauvaise posture pour l'Euro 2000) mais les jeunes Blacks et les Beurs retrouvent leur statut médiatique de casseurs qui "niquent la France", suite au retour des violences urbaines de l'automne 1998. Les "problèmes de société" refont surface, et les discours publics retrouvent leurs accents sécuritaires d'avant-Mondial. Cependant, l'élan de la convivialité multicolore persiste ici et là, parfois même avec vigueur. Rachid Arhab est toujours fidèle au poste. Sa rigueur et son professionnalisme lui valent les louanges de ses pairs.
En novembre 1998, Canal+ diffuse plusieurs fois le concert 1,2,3, Soleil donné à Bercy par le trio Khaled-Rachid Taha-Faudel, Cheb Mami multiplie les apparitions TV, le groupe Zebda et le jeune prodige Jamel Debbouze font un tabac. On célèbre les talents beurs, qui réussissent à concilier attachement au public de leur communauté d'origine et brassages multiples, pour le plus grand bonheur du show-business. Économiquement, leurs publics constituent un fantastique marché en France et à l'étranger. La présence des Beurs à la télévision, aussi volontariste soit-elle, est donc bien réelle, du moins dans le champ du spectacle. Si elle n'est pas représentative, sociologiquement parlant, de l'ensemble et de la diversité des populations issues de l'immigration maghrébine, elle ne saurait être réduite aux stéréotypes racistes ou exotiques tant décriés par ailleurs.

Opération écran noir
D'aucuns constateront que, simultanément, les Blacks ont tendance à disparaître du petit écran. Michel Reinette, chef de la rédaction de France 3 Île-de-France, n'intervient plus comme présentateur à l'antenne. Les artistes blacks semblent relégués par la vague des Beurs. Seuls surnagent Dieudonné et Pascal Légitimus. La romancière française d'origine camerounaise Calixthe Beyala exprime son ressentiment sans détour : "Aucune chaîne n'a de journalistes, de producteurs ou d'animateurs en prime time : il y a Rachid Arhab et Nagui, mais ils ne sont pas noirs"(5). Fin 1998, elle prend l'initiative de regrouper des têtes d'affiche black. Avec Manu Dibango, Luc Saint-Eloi et Dieudonné, elle crée le collectif Égalité pour faire le lobbying des instances de régulation de l'audiovisuel. Dans leur ligne de mire : Hervé Bourges, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel et ex-patron de TF1.
Leur pression tombe bien : Hervé Bourges "l'Africain" affirme s'ennuyer à la tête du CSA. Ami personnel de certains des membres du nouveau collectif, il les reçoit officiellement au CSA le 5 octobre 1999 et donne écho à leurs doléances : "Sur un plan juridique, nous étudions quelles solutions sont envisagées soit par la modification du cahier des charges des chaînes publiques, des conventions des chaînes privées, soit dans le cadre de la nouvelle loi en préparation", déclare-t-il à l'issue de l'entretien, avant d'annoncer l'ouverture de deux autres chantiers : l'analyse de la programmation des chaînes et la comparaison avec les législations des autres pays européens ou d'Amérique du Nord(6). Les grands frères américains servent souvent de référents, d'autant que les organisations noires et hispaniques des USA ont elles aussi annoncé à la fin de l'été 1999 des actions en justice ou des campagnes de boycott pour protester contre les discriminations ethniques à l'antenne.

L'avenir du Paf toujours en suspens
La tentation du quota guette. Le collectif Égalité, arguant du grand débat national qui s'est instauré autour de la loi sur la parité, votée pour contraindre la représentation politique à mettre un terme à la discrimination hommes-femmes, plaide pour l'instauration de quotas similaires afin d'imposer une meilleure représentation des minorités dans l'audiovisuel. Au risque d'une levée de boucliers : "Les quotas sont un racisme à l'envers", s'offusque Zaïr Keddadouche dans Libération du 15 novembre 1999. Son point de vue reflète une tendance générale à privilégier l'intégration progressive des talents individuels, qui serait toujours possible grâce à l'égalité de traitement garantie par la République. Mais alors, y aurait-il un manque de candidats noirs ? Les artistes noirs voient là une remise en cause insidieuse de leur propre valeur. Ne seraient-ils pas à la hauteur ? Le racisme anti-noir vient immanquablement à l'esprit pour expliquer la frilosité cathodique. Bien souvent, c'est le public qui porte le chapeau. "De fait, dans une pure logique commerciale, on estime que les Noirs n'attirent pas l'audience", convient Hervé Bourges. "Il y a don,c d'un côté, une frilosité des chaînes, qui ont peur de perdre de l'audience, et de l'autre, sans doute, un fond de racisme ordinaire de la part des téléspectateurs, qui se greffe sur les problèmes sensibles de notre société."(7)
Le racisme et la logique commerciale n'expliquent pas tout. La télévision française reste aussi à la traîne en ce qui concerne "l'accès public". En dehors des campagnes électorales, les citoyens n'ont sur les sujets de leur propre choix aucun libre accès à l'antenne. Cette anomalie française n'a plus seulement à voir avec la représentation des "minorités ethniques", mais avec le droit à l'image de la pluralité des idées. Or, la télévision reste un instrument privilégié du pouvoir, malgré les tentatives pour couper le cordon ombilical. Et l'avenir du paysage audiovisuel français reste plus que jamais suspendu à la réforme de la loi, toujours en discussion plus de deux ans après le dépôt du projet Trautmann. Au-delà de l'autopromotion des élites black-blanc-beur, la redéfinition d'une télévision citoyenne passe aussi par là. Encore faut-il avoir accès au débat parlementaire, et ne pas se noyer dans les enjeux de technostructure. Vaste perspective…
par Mogniss H. Abdallah, Agence IM'média

1)- Le sociologue Michel Maffesoli qualifie la fête du Mondial d'événement "présentéiste" qui se vit et s'épuise dans l'acte. Selon lui, elle n'aura donc pas de suite, d'autant qu'on aurait exagéré le sens de la fête en lui attribuant une signification qui n'était pas la sienne : la France métissée, l'entente de tout un chacun, etc. (cf. La conquête du présent, éd. Desclée de Brower, 1999).
2)- cf. Libération du 9 février 1999 ou du 3 juin 1999.
3)- "Place de la République" était diffusée en alternance avec "La vie à l'endroit" de Mireille Dumas un mardi soir sur deux.
4)- Sur le même créneau, Mireille Dumas faisait avec "La vie à l'endroit" une moyenne de 24,2 %.
5)- Le Monde TV, 10-11 octobre 1999.
6)- Le Monde du 9 octobre 1999
7)- Entretien paru dans Marianne, 18-24 octobre 1999.

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