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Figures et présence des immigrés dans les médias

avril 2004

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Antennes parabolique et consommation télévisuelle des immigrés

Alec G. Hargreaves, Dalila Mahdjoub
Hommes & Migrations

La réception par antenne parabolique de chaînes de télévision du monde entier semble se développer de manière irréversible, comme en témoigne la floraison de paraboles dans les villes de France et leurs banlieues. Afin de dépasser les réflexes identitaires que suscite parfois cet état de fait, et de faire la part des fantasmes et des réalités, Alec Hargreaves et Dalila Mahjoub se sont livrés à une enquête sur ce thème auprès de différentes familles issues de l'immigration maghrébine.
La prolifération des antennes paraboliques dans les quartiers à forte concentration de populations immigrées a nourri bien des fantasmes en France. Selon un responsable du Fonds d'action sociale (Fas), chargé de l'intégration des populations allogènes, "la réception des télévisions étrangères est une source de repli et constitue un facteur de désintégration"(1). L'auteur d'un rapport préparé pour le ministère des Affaires sociales affirme que "la nature religieuse de certains programmes accentuera probablement la tendance à l'islamisation dans les cités, et risque de renforcer le discours propagandiste des groupuscules intégristes"(2).
En expliquant l'opposition des pouvoirs publics au conventionnement des chaînes arabes sur le réseau câblé, Hervé Bourges, président du CSA, évoque "une opinion publique française qui risquerait de confondre télévisions orientales et propagande islamiste"(3). Ce n'est qu'à la fin de 1996 que le CSA autorise enfin la diffusion par câble de certaines chaînes maghrébines, dans l'espoir de contrecarrer l'attraction du satellite(4). Peine perdue, puisque le taux d'équipement en antennes paraboliques est déjà cinq fois plus élevé dans les foyers arabophones que parmi la population générale(5).

L'impossible verrouillage
L'avènement du satellite a incontestablement battu en brèche les tentatives de verrouiller le paysage audiovisuel français contre les programmes diffusés vers les populations immigrées à partir des pays d'origine et d'autres Etats dans le bassin méditerranéen. Les tentatives de certaines municipalités de droite et de gauche (celles de Saint-Cloud et de Courcouronnes, par exemple) d'interdire la pose d'antennes paraboliques sont restées largement inefficaces. Les tribunaux ont généralement donné raison aux particuliers cherchant à affirmer leur droit à installer ce type d'équipement(6).
Mais que sait-on des changements que cette nouvelle offre télévisuelle a pu provoquer dans la consommation médiatique des foyers allogènes ? Très peu de recherches ont été effectuées à ce sujet jusqu'à présent. Une étude menée par Altan Gokalp parmi la population d'origine turque est pratiquement la seule à apporter sur cette question hautement controversée des lumières scientifiques(7). Nous avons cherché à combler cette lacune en effectuant des interviews parmi des familles d'origine maghrébine dans des foyers équipés d'une antenne parabolique. Loin de conforter la thèse d'une poussée islamiste parmi les populations concernées, les résultats de cette enquête permettent de dissiper bien des mythes alarmistes inspirés par la vogue du satellite.
De très forts contrastes sont en effet visibles entre la consommation télévisuelle des immigrés proprement dits et celle de leurs enfants. Alors que les primo-migrants se réjouissent de renouer avec leur pays et leur culture d'origine grâce au satellite, la deuxième génération des Maghrébins regarde beaucoup plus les chaînes françaises. Dans la mesure où les jeunes Maghrébins ont la possibilité de choisir librement des stations étrangères, leurs préférences vont davantage vers les chaînes anglophones, et notamment américaines, que vers celles du monde arabo-musulman.
Avec un échantillon relativement modeste – cent personnes interrogées dans vingt-six foyers –, notre étude ne peut certes prétendre à une exactitude quantitative valable dans chaque détail pour l'ensemble de la population d'origine maghrébine en France. Notre échantillon reflète néanmoins grosso modo les grands traits du profil sociologique de cette population. Certains des ménages chez qui nous avons enquêté habitent dans les banlieues de Lyon et de Marseille. La majorité des familles résident à Montbéliard, où les pères de famille sont pour la plupart ouvriers ou retraités. Rares sont leurs épouses travaillant à l'extérieur de la cellule familiale. Ceux de leurs enfants qui ont fini leur scolarité exercent divers métiers ou se trouvent au chômage, souvent handicapés par un manque de diplômes.
Tous les primo-migrants que nous avons interviewés se sont déclarés musulmans, et, à de rares exceptions près, ils affirment pratiquer leur foi. Si la plupart de leurs enfants se reconnaissent comme musulmans, très peu d'entre eux sont pratiquants, et, dans quelques cas, ils nient toute appartenance religieuse. Ces caractéristiques concordent largement avec celles qui ont été mises en lumière par d'autres enquêtes basées sur de plus importants échantillons portant sur la sociologie et les pratiques culturelles des populations immigrées(8).

L'impact de la parabole sur les relations familiales
Trente-neuf des interviewés (dix-huit hommes et vingt-et-une femmes) sont primo-migrants. Soixante-et-un interviewés (vingt-trois hommes et trente-huit femmes), âgés de 12 à 34 ans, font partie de la deuxième génération des Maghrébins de France. A l'exception de trois d'entre eux, qui ont fondé leur propre foyer, tous les jeunes résident encore chez leurs parents. Dix-huit ménages sont originaires d'Algérie. Cinq familles proviennent du Maroc, et une de la Tunisie. Deux foyers ont été fondés par des couples algéro-marocains.
Les entretiens ont été effectués au cours de l'été 1996. Nous avons adopté la méthodologie d'interviews semi-directives effectuées individuellement avec différents membres du même foyer. En l'absence d'autres membres de la famille (parents ou enfants), chaque interviewé(e) était libre de parler franchement de ses habitudes et de ses préférences individuelles. Comme certaines questions concernaient les relations familiales face à l'acquisition du satellite et que les mêmes questions ont été posées à tous les interrogés, le croisement des réponses nous a permis de prendre en compte des différences de perception parfois importantes, au lieu de privilégier systématiquement un seul interlocuteur censé servir de porte-parole de l'ensemble de la famille.
Des divergences frappantes se sont manifestées non seulement dans les goûts personnels des interviewés, mais aussi sur des questions de fait. De telles contradictions témoignent de la distance qui sépare parfois différents membres de la même famille.
Les désaccords de ce genre se manifestent aussi grâce à la densité des équipements télévisuels chez les familles immigrées. Quatre foyers sur cinq de notre échantillon disposent d'au moins deux postes de télévision ; dans trois des ménages, trois postes sont présents. Au lieu de partager un seul poste commun, les divers membres de la famille ont ainsi la possibilité de regarder simultanément des émissions différentes.
Dans tous les ménages où nous avons enquêté, le poste principal, situé dans le salon ou la salle de séjour, est branché au satellite. Dans cinq ménages, un deuxième téléviseur est situé dans la chambre des parents, qui dans trois cas est relié au satellite. Dix-sept ménages ont installé un téléviseur dans au moins une chambre d'enfants ; dans deux de ces foyers, un troisième poste est présent dans une autre chambre d'enfants. Aucune des chambres d'enfants n'est reliée au satellite. Dans la mesure où ils choisissent de regarder la télévision dans leur chambre – ce qui est une option pour les enfants dans les deux tiers des ménages –, les jeunes Maghrébins sont automatiquement déconnectés des émissions diffusées par leur pays d'origine.
La ligne de démarcation entre les différentes générations n'est pourtant pas absolue. Tous les jeunes regardent au moins de temps en temps, et dans certains cas souvent, des émissions captés par satellite sur le poste principal. Mais celui-ci n'est pas branché exclusivement sur le pays d'origine. Les chaînes françaises ont aussi leur place dans la salle de séjour, et du même coup dans la consommation télévisuelle des primo-migrants. La télévision facilite ainsi une mixité culturelle dans laquelle chaque membre de la famille puisera les éléments qui lui conviennent, sans jamais se cloisonner entièrement dans un mono-culturalisme français ou maghrébin.

Acquisition de la parabole et choix des chaînes
La plupart des interrogés ont été d'accord pour reconnaître que l'achat de la parabole avait été décidé par les parents, et le plus souvent par le père. Si certains pères ont affirmé que la décision avait été prise par l'ensemble de la famille, cette perception était rarement partagée par les autres membres du ménage. Dans deux foyers, la parabole a été offerte comme cadeau par un fils à ses parents. Dans un seul des vingt-six foyers où nous avons enquêté, l'installation du satellite a été unanimement reconnue comme ayant été décidée par toute la famille. En dehors de cette exception, dans pratiquement tous les foyers l'acquisition de la parabole a été vécue comme une décision essentiellement parentale.
Interrogés sur leur attitude personnelle au moment de l'installation du satellite, seulement onze des cent interviewés affirment y avoir été hostiles. Avec une seule exception, tous les opposants sont féminins, et huit d'entre eux font partie de la deuxième génération. Trois raisons distinctes ont été citées par les trois primo-migrantes qui se sont déclarées hostiles au satellite : le prix en premier lieu, la laideur de l'installation dans un deuxième cas, et des raisons culturelles dans le troisième. Dans ce dernier cas, notre interlocutrice a déclaré : "C'était pas la peine. J'écoutais les chaînes françaises ; j'apprenais le français".
Un mélange de raisons similaire est avancé par les jeunes opposés au satellite. Outre les raisons économiques et esthétiques (prix et laideur de l'installation), des considérations culturelles expliquent la réticence de certains jeunes, qui maîtrisent parfois mal leur langue dite d'origine. Cest ainsi qu'une adolescente née en France de parents algériens fait remarquer : "Je ne vois pas l'intérêt de programmes que je ne comprends pas". Des soucis similaires sont mis en avant par la fille d'un couple marocain : "Je savais que les parents allaient monopoliser la TV et qu'on [les enfants] ne pourrait plus la regarder".
L'opposition pure et dure est pourtant minoritaire dans l'attitude des jeunes interviewés. Si environ le quart d'entre eux affirment avoir été indifférents envers l'acquisition de la parabole, la majorité des jeunes ont affiché une attitude plus favorable. Certains espéraient capter plus de programmes américains. Plus souvent, sachant que le choix des chaînes serait dominé par leurs parents, les jeunes interviewés affirment qu'ils étaient contents de voir l'installation d'un équipement permettant aux primo-migrants de baigner dans la nostalgie de leur terre natale, et dans certains cas leurs enfants affirment avoir éprouvé à leur tour une certaine curiosité pour le pays d'origine.
Le désir de renouer avec leur culture et leur pays d'origine est sans aucun doute la motivation dominante incitant les primo-migrants à acquérir une parabole. Certaines femmes immigrées déclarent aussi avoir voulu accéder à des stations émettant en arabe, en raison d'une mauvaise maîtrise de la langue française, qui rendait difficile pour elles la compréhension des chaînes françaises. Dans tous les foyers où nous avons enquêté, lorsque le téléviseur est branché sur le satellite, les chaînes arabes sont de loin les plus regardées. Il s'agit le plus souvent de stations basées dans les pays du Maghreb et, dans une moindre mesure, d'autres chaînes arabophones, parmi lesquelles la station égyptienne ESC est la plus écoutée.

Chaînes arabes et chaînes françaises
Pratiquement tous les primo-migrants regardent le plus souvent le poste principal, situé dans la salle de séjour. Mais là où un deuxième et parfois un troisième poste est mis à leur disposition, la majorité des jeunes regardent le plus souvent la télévision dans leur chambre, où ils ne captent que les chaînes hertziennes françaises.
Il ne faudrait pourtant pas exagérer la ligne de partage entre les stations arabes, dominantes dans la salle de séjour et largement plébiscitées par les primo-migrants, et les chaînes françaises, qui ont le monopole des chambres d'enfants. Si les jeunes préfèrent généralement la télévision française, ils regardent aussi des émissions arabes dans la salle de séjour. Leurs parents dosent à leur tour la consommation des chaînes arabes avec des entremets français.
Invités à indiquer les chaînes sur lesquelles le poste principal est branché le plus souvent, sans égard pour la préférence des individus, les interviewés, dans à peine la moitié des ménages (quatorze au total), signalent clairement que les stations arabes sont dominantes dans la salle de séjour. Dans sept foyers, parents et enfants s'accordent pour indiquer que le petit écran dans la salle de séjour est branché plus souvent sur les chaînes françaises que sur les stations arabes. Des réponses concordantes sont fournies par les membres de deux ménages, selon lesquels les chaînes arabes et françaises se partagent plus ou moins à égalité le poste principal. Les réponses contradictoires données par les membres de trois ménages nous empêchent de conclure sur les chaînes dominantes chez eux : alors que les enfants affirment que les chaînes arabes prédominent, selon les parents les stations françaises sont privilégiées.
Ces contradictions sont sans doute liées à des différences dans les préférences personnelles des interviewés. Aux yeux des parents, dont les préférences vont généralement vers les chaînes arabes, le temps accordé aux programmes français dans la salle de séjour peut vite paraître excessif, voire dominant, même s'il est en réalité minoritaire. Une perception inverse peut facilement se développer chez les jeunes, qui trouvent généralement que les stations arabes sont moins attirantes que la télévision française.
Les tensions de ce genre se manifestent encore plus clairement lorsque les interviewés sont priés d'indiquer la ou les personne(s) contrôlant le choix de la chaîne sur laquelle le téléviseur de la salle de séjour est branché. Dans dix foyers, on signale qu'il s'agit essentiellement d'un choix parental. Les membres de six ménages s'accordent pour dire que le processus de sélection n'est dominé systématiquement par aucun d'entre eux. Les réponses fournies dans dix autres ménages sont tellement discordantes ou équivoques qu'il est impossible de savoir qui prédomine dans le choix des programmes. Dans plusieurs de ces ménages, les parents affirment catégoriquement que les programmes sont généralement choisis par leurs enfants, alors que ceux-ci déclarent tout aussi fermement que leurs parents contrôlent largement la sélection des chaînes. Dans bien des foyers, la salle de séjour est manifestement le site de négociations et parfois de vifs conflits entre les différents membres de la famille face au choix élargi de chaînes fourni par l'accès au satellite.

Préférences par genre
Les interviewés ont été priés d'indiquer leurs préférences personnelles pour différents genres de programmes. Pour tous les genres, les jeunes sont pratiquement unanimes à privilégier les chaînes françaises. Si les primo-migrants préfèrent les chaînes arabes pour certains genres, il existe d'autres types de programme où les stations françaises sont autant, sinon plus prisées. Cette tendance est plus marquée chez les femmes.
Le contraste le plus frappant entre les générations concerne les émissions religieuses, que ne regardent jamais ou très rarement les jeunes, alors que pratiquement tous leurs parents les regardent souvent. Outre les chaînes maghrébines, diverses stations du Moyen-Orient, notamment égyptiennes et saoudiennes, diffusent les émissions islamiques les plus écoutées. Notons que pratiquement aucune chaîne arabe à caractère islamiste ne peut être captée en France. La plupart des chaînes arabes diffusées par satellite sont contrôlées par des régimes engagés dans une lutte plus ou moins ouverte contre des groupes intégristes. Il est donc futile et fantaisiste de voir dans les émissions religieuses regardées par les immigrés une force de subversion menaçant la société d'accueil(9).
Parmi les trente-neuf primo-migrants que nous avons interviewés, quatre seulement ont affirmé ne jamais regarder les émissions religieuses. Il s'agit dans les quatre cas de femmes. Des écarts importants entre les sexes apparaissent par rapport à d'autres genres. Chez les jeunes, tout comme chez les parents, les séries et les émissions musicales sont regardées par les téléspectateurs féminins beaucoup plus que par les interviewés masculins. Les séries diffusées par les chaînes françaises sont préférées à celles des stations arabes, non seulement par la quasi-totalité des adolescentes mais aussi par presque la moitié des primo-migrantes. Pour ce qui est des émissions musicales, les primo-migrantes regardent essentiellement les stations arabes, alors que leurs filles plébiscitent largement la chaîne musicale française MCM.
Très peu de téléspectatrices regardent les émissions sportives, qui sont beaucoup plus prisées par les hommes et les garçons. Si les émissions sportives diffusées par les pays d'origine sont préférées par environ la moitié des hommes, les autres sont partagés entre ceux qui privilégient les chaînes françaises et d'autres pratiquant un panachage des chaînes, parmi lesquelles la station anglophone Eurosport figure à côté des chaînes de langue française et arabe.
Les émissions d'information sont davantage regardées par la première que par la deuxième génération de Maghrébins de France. Ces émissions intéressent aussi un peu moins les téléspectatrices (quel que soit leur âge) que les téléspectateurs. La moitié seulement des primo-migrants privilégient nettement les informations diffusées par les pays d'origine. La plupart des autres regardent les chaînes françaises tout autant que les stations arabes ; dans quelques cas, ils préfèrent le journal télévisé français. Les informations diffusées par les chaînes arabes sont peu regardées par les enfants d'immigrés, dont l'immense majorité préfère les émissions factuelles des stations françaises.
Les films sont regardés par la majorité des interviewés, quel que soit leur âge ou leur sexe. Si la moitié des primo-migrants privilégient les films diffusés par les chaînes arabes, les chaînes françaises remportent l'adhésion d'environ le tiers de la première génération, alors que le reste est partagé entre les stations françaises et arabes. Les jeunes sont pratiquement unanimes à préférer les chaînes françaises.

L'impact du satellite
Afin de mieux comprendre l'impact de la télévision par satellite, plusieurs questions ont été posées visant à déceler des changements d'attitude ou de comportement chez les interviewés. Pour ce qui est de la consommation globale, les primo-migrants sont partagés plus ou moins également entre ceux qui passent plus de temps qu'avant l'installation de la parabole à regarder la télévision, et ceux dont le temps total d'écoute n'a pas sensiblement varié depuis cette installation. Une seule interviewée de la première génération a déclaré passer moins de temps devant la télévision depuis l'avènement du satellite. Environ un jeune sur cinq regarde moins le petit écran, et une proportion similaire le regarde plus souvent. Chez plus de la moitié des jeunes, la consommation globale de télévision n'a pas varié. Le plus fort accroissement de la consommation télévisuelle chez les parents reflète sans doute leur plus grand intérêt pour les chaînes arabes sur lesquelles la parabole est généralement branchée.
Dans la moitié des ménages de notre échantillon, les interviewés ont fait état de changements dans le temps que la famille passe à regarder ensemble la télévision, mais aucune tendance commune ne semble prévaloir. Si les membres de quatre familles s'accordent pour dire qu'ils regardent moins souvent ensemble le petit écran, une tendance inverse est présente dans cinq ménages. Des réponses contradictoires sont fournies par les membres de quatre familles.
Alors que certains interviewés soulignent des conflits dans la sélection des chaînes, provoquant des scissions familiales à propos de la consommation télévisuelle, d'autres affirment que la programmation des chaînes arabes rend plus facile le rassemblement de la famille autour du petit écran, en raison notamment d'une plus grande discrétion de ces chaînes sur le chapitre des relations sexuelles. Ces tendances opposées sont résumées dans les deux remarques suivantes : "On regarde plus la TV en famille, c'est tout net, c'est-à-dire qu'il n'y a pas d'images obscènes comme sur les chaînes françaises" (propos d'une mère de famille algérienne). "Il y a moins de communication parents-enfants ; on est moins gêné de regarder en famille des programmes, mais on regarde rarement car on ne comprend pas [puisque les émissions ne sont pas sous-titrées]" (extrait d'une interview avec la fille d'un couple marocain).
Si les jeunes préfèrent globalement les chaînes françaises, ils regardent néanmoins de temps en temps les stations arabes, qui ont un impact perceptible sur la plupart d'entre eux. Les deux tiers des jeunes interviewés déclarent en effet être plus intéressés par ce qui se passe dans leur pays d'origine depuis l'installation de la parabole. Presque la moitié des jeunes ont le sentiment d'être plus proche du pays d'origine. Les reportages diffusés par satellite sur les élections présidentielles en Algérie au mois de novembre 1995 semblent avoir été l'un des facteurs qui explique le taux de participation relativement élevé constaté parmi les citoyens algériens en France(10).
"Avant, mes parents ne s'intéressaient pas à la politique algérienne, déclare une jeune interviewée. La télévision algérienne nous a en quelque sorte incités à voter." Ce comportement est confirmé par une autre fille de la même famille : "Je n'aurais eu aucune idée des élections présidentielles en Algérie. Sans la parabole, on n'aurait pas eu l'idée de voter. Nous étions motivés".
Environ le tiers des interrogés se déclarent moins intéressés par ce qui se passe en France depuis l'accès au satellite. Cette tendance est valable pour les deux générations. Mais, sur un échantillon de cent personnes, deux seulement ont le sentiment d'être moins à l'aise en France. Une très large majorité ne sent aucune différence à ce sujet. Environ un interrogé sur sept se sent plus à l'aise en France depuis l'installation de la parabole, les primo-migrants comme les jeunes. Si les liens d'affection avec le pays d'origine ont été renforcés par le satellite, il ne faudrait pas en conclure que cela implique l'affaiblissement de leur sentiment d'appartenance en France.

Espaces diasporiques et mondiaux
Notre enquête met en lumière les complexités du rôle que peut jouer la télévision par satellite dans le renforcement des liens diasporiques tissés entre les migrants internationaux, leurs descendants dans les pays d'accueil, et les populations restées dans les pays d'origine. Cet espace diasporique est fondamental dans la consommation télévisuelle des primo-migrants équipés d'antennes paraboliques. Il est plus marginal aux yeux de leurs enfants. La curiosité de ceux-ci envers le pays d'origine peut certes être ravivée par les chaînes du monde arabe, mais elle est nettement moins forte que la nostalgie éprouvée par leurs parents.
La plupart des primo-migrants que nous avons interrogés se sont déclarés satisfaits du choix élargi de chaînes fourni par la parabole. Dans la mesure où il souhaiteraient capter davantage de chaînes, il s'agit le plus souvent d'autres chaînes arabophones. Par contraste, la plupart de leurs enfants aimeraient disposer d'un plus grand choix de chaînes, parmi lesquelles les stations américaines, telles MTV, TNT et CNN, sont de loin les plus citées. Ce sont précisément les chaînes qui sont les plus écoutées par la population de souche française équipée pour la réception de la télévision par satellite(11).
Les fantasmes d'une renaissance islamique relayée en France par la multiplication des antennes paraboliques s'avèrent donc être loin du comportement réel des téléspectateurs d'origine maghrébine tel qu'il ressort de la présente enquête. Avec l'avènement de la technologie numérique conjuguée aux communications par satellite, nous sommes à l'aube d'une explosion dans l'accès des téléspectateurs à des réseaux mondiaux d'information et de divertissement qui dépassent largement le cadre de l'Etat-nation. Si les primo-migrants sont heureux d'en profiter pour renouer avec leur terre natale, leurs enfants se tournent plus volontiers vers d'autres horizons où ils se retrouvent à côté des jeunes de souche française, eux-mêmes de plus en plus imprégnés d'une culture populaire audiovisuelle dominée par les Etats-Unis.


par Alec G. Hargreaves, professeur à l'université de Loughborough, Angleterre et Dalila Mahdjoub, chercheur indépendante à Marseille

1)-Propos d'un responsable du Fas recueillis par Carina Louart, "Télévision et intégration", Le Monde, 11-12 septembre 1994.
2)-Leïla Bouchareb, "L'Offre de programmes télévisuels diffusés par satellite à destination des populations étrangères en France", rapport pour le ministère des Affaires sociales, de la santé et de la ville, Paris, février 1995, p. 5.
3)-Propos d'Hervé Bourges cités par Yves Mamou, "Hervé Bourges favorable à la diffusion des programmes arabophones sur le câble", Le Monde, 7 septembre 1995.
4)-"Deux chaînes arabophones conventionnées", Le Monde, 29 novembre 1996.
5)-"Le satellite en France", étude réalisée pour Eutelsat par Carat Expert, Paris, 1995.
6)-cf. "L'an 1 de la révolution satellitaire", Libération, 2-3 septembre 1995.
7)-Altan Gokalp, Riva Kastoryano et Stéphane de Tapia, "L'Immigration turque et kurde : la dynamique segmentaire, la nouvelle donne générationnelle et le nouvel ordre communicationnel", rapport pour le Fonds d'action sociale, Paris, 1997. Des propositions de recherche assorties de quelques données anecdotiques sont fournies dans un numéro spécial de Migrations et Pastorale, "Paraboles et satellites : entre ici et là-bas : menace ou chance ?", n° 257, septembre-octobre 1995.
8)-Voir notamment Les Immigrés en France, Paris, Insee, "Contours et caractères", 1997, et Michèle Tribalat, De l'immigration à l'assimilation : enquête sur les populations d'origine étrangère en France, Paris, La Découverte/Ined, 1996.
9)-Abdennour Benantar, "Laissez parler les Algériens", La France en question, n° 1, 1996, p. 181–184.
10)-Philippe Bernard et Nathaniel Herzberg, "Plus de 600 000 immigrés algériens en France ont commencé à voter pour l'élection présidentielle", Le Monde, 12-13 novembre 1995.
11)-Christian d'Aufin, "Le Boom du satellite", Télé satellite, n° 70, septembre 1995, p. 6–10.

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