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Figures et présence des immigrés dans les médias

avril 2004

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Les représentations de l'immigré dans les films français (1970-1990)

Cinéma de l'exclusion, cinéma de l'intégration

Yvan Gastaut
Hommes & Migrations

Une analyse de la production cinématographique française permet d'appréhender en partie la place des immigrés dans notre société. Dans les années soixante-dix, quelques films se sont intéressés à leur dure condition sociale, voire ont dénoncé une France raciste. Les années quatre-vingt ont souvent vu en eux une menace pour la société d'accueil, même si certains cinéastes en ont fait des figures positives, parfois salvatrices. De façon générale, ils ont longtemps été confinés dans des rôles de second plan, stéréotypés, mais qui au fond s'inscrivent dans un processus d'intégration.
L'immigration, thème souvent placé au second rang des préoccupations de l'opinion publique française dans les années quatre-vingt, juste derrière le chômage(1), n'a pas manqué de nourrir l'imaginaire des cinéastes. La production cinématographique entre les années soixante-dix et les années quatre-vingt-dix offre à l'historien un bon outil pour appréhender l'évolution de la place des migrants dans la société française. Fidèle témoin des enjeux de son temps, le septième art véhicule valeurs et stéréotypes qui permettent de repérer les moments importants du processus d'intégration des migrants. Plus que la qualité d'un film, c'est son sujet, les conditions économiques ou politiques de sa réalisation, son succès en termes d'entrées dans les salles et sa carrière télévisée qu'il convient de prendre en considération. Un film rarement projeté, militant ou méconnu, n'a pas la même influence qu'un film populaire, un court-métrage qu'un long-métrage : les œuvres suscitant un intérêt médiatique (débat de société, polémique ou promotion publicitaire) marquent davantage l'imaginaire national. Parmi les différentes nationalités recensées en France pendant cette période, certaines n'ont guère suscité l'intérêt des cinéastes : Européens, Asiatiques, faiblement repérés par l'opinion, ont été peu mis en scène par rapport aux Maghrébins et Africains noirs, abondamment représentés.
Placé au centre de quelques productions, mais cantonné le plus souvent à des rôles subalternes sous forme d'apparitions furtives, l'immigré est apparu au cinéma comme dans la vie quotidienne : entre exclusion et intégration(2). Aux images premières du travail, de la pauvreté, du rejet, univers quotidien des migrants célibataires de la première génération subissant des expériences dramatiques, se sont ajoutées des images d'une certaine pluralité, d'un investissement culturel de l'espace français avec les secondes générations, sur fond de crise sociale, au début des années quatre-vingt. Confrontée au difficile processus d'intégration, la production cinématographique a évolué vers une superposition de représentations des immigrés de plus en plus complexes. Le caractère hésitant, parfois ambivalent de la production cinématographique française, abordant totalement, partiellement ou pour une simple séquence la question de l'immigration, met en relief la difficulté à penser l'intégration des migrants dans une France tourmentée par l'avenir de son identité nationale.

Images primitives : travail, misère et détresse
Parmi les rares films réalisés au début des années soixante-dix mettant en scène des immigrés, on ne trouve que l'image d'un individu rejeté, soumis à de dures réalités entre lieu de travail et lieu d'habitation, figé dans des attitudes stéréotypées. Mektoub ?(3), d'Ali Ghalem, réalisé en 1970, racontait les tribulations d'un Algérien en France : pauvre, analphabète, Ahmed Chergi débarque à Paris, découvre le bidonville de Nanterre, la queue à l'embauche, le contrôle sanitaire, la quête d'une chambre pour se loger, la méfiance, les tracasseries administratives et policières. Deux films du cinéaste mauritanien Med Hondo, Soleil O(4) et Les bicots-nègres, vos voisins(5), dénonçaient la domination néocolonialiste de la France sur les immigrés, notamment en matière de logement. En 1971, parmi les films sélectionnés par la Semaine de la critique au festival de Cannes, figurait un long-métrage réalisé par Annie Tresgot sur l'immigration algérienne, El Ghorba ou Les passagers(6) : pas tout à fait une fiction, ce film s'apparente à un reportage réalisé selon la méthode du cinéma direct, commenté par Mohammed Chouikh. Les différents aspects de la condition des Algériens en France y sont évoqués à travers Rachid, à Aubervilliers, chez son oncle, originaire de Bejaia. Le plan final, très significatif de l'état d'esprit du réalisateur, donne à lire sur une palissade le slogan "La France aux Français". Animé d'une même ambition documentaire, le film Nationalité immigré, du Mauritanien Sydney Sokhona, récompensé par le prix Georges-Sadoul en 1975, mettait en images le journal d'un immigré à partir de séquences documentaires et de scènes de la réalité reconstituées afin de susciter une prise de conscience du quotidien de la communauté africaine en France.
Tous les films produits au début des années soixante-dix, insistant sur la détresse des étrangers en France, tenaient à sensibiliser un large public. Parfois, à travers quelques scènes, évoquer les états d'âme des immigrés, notamment dans leurs rapports avec les femmes françaises, contribuait à nuancer certains stéréotypes. Dans Les bicots-nègres, vos voisins, le caractère trop érotique de la civilisation urbaine, formalisé par des affiches ou des devantures évoquant les rapports intimes, effraie des Africains peu habitués à de telles images. Dans Soleil O, un travailleur migrant courtisé dans les beaux quartiers par une fille de bonne famille refuse ses offres, se considérant comme une victime. De même, l'artiste africain du court-métrage La fleur dans le sang, tourmenté par son œuvre, rejette sa maîtresse européenne(7).

Des films qui montrent un immigré humilié et exploité
En 1974, Peur sur la ville, film à grand succès populaire d'Henri Verneuil, avec Jean-Paul Belmondo, proposait une mise en scène de cette misère. Au début du film, le commissaire et héros du film, procédant à une perquisition dans un bistrot sordide de la banlieue ouest de Paris, découvre médusé, dans la cave de cet établissement, une quarantaine de Nord-Africains logés dans des conditions épouvantables, victimes d'un marchand de sommeil. Les foyers vétustes de la Goutte-d'Or constituaient le décor de la plupart des films sur l'immigration maghrébine. Dans Les ambassadeurs, de Naceur Ktari, les travailleurs tunisiens vivent en groupe parce qu'on n'en veut pas ailleurs. Les deux communautés, arabes et françaises, forcées de cohabiter, ne se comprennent pas et s'affrontent. Salah, venu du sud tunisien, assiste impuissant à des incidents racistes à répétition(8). Le meurtre de deux travailleurs immigrés suscite une prise de conscience : une manifestation rassemble tous les immigrés du quartier, unis et déterminés, devant le palais de justice. Désarroi tout aussi évident dans le film de Jacques Champreux, Bako, l'autre rive, qui relate l'odyssée tragique d'un jeune Malien. Sans papiers, sans contrat de travail, il doit subir les pires humiliations, la fatigue, le découragement. Il passe la frontière en franchissant un torrent glacé et arrive à Paris tellement épuisé qu'au petit matin, on le découvre mort au bas de l'escalier qui mène chez un de ses compatriotes(9).
Autre manière de dénoncer l'exploitation des immigrés, le film d'Alain Jessua, Traitement de choc, réalisé sous la forme d'une métaphore, invitait à une réflexion sur l'exploitation des pauvres par les riches, du tiers-monde par l'Occident(10). Cette histoire étrange a pour décor un centre de thalassothérapie fréquenté par des PDG désireux de rajeunir leurs cellules menacées par le vieillissement. Une jeune industrielle du prêt-à-porter (Annie Girardot) y rencontre l'éminent médecin spécialiste de ce type de traitement (Alain Delon). Ces nantis en villégiature ne s'aperçoivent pas que le personnel est composé exclusivement de Portugais maladifs et faméliques. Ces domestiques sont victimes de fréquents malaises et disparaissent tour à tour. L'explication de ce mystère est livrée progressivement : les médecins inoculent les cellules de ces immigrés à leurs patients.
Exploités, dépendants des conjonctures économiques, les migrants n'ont plus qu'une alternative avec la crise économique : le retour au pays. C'est ce que sous-entendait le titre du film franco-algérien de Mahmoud Zemmouri sur le retour au pays des immigrés maghrébins, Prends 10 000 balles et casse-toi (1981). La vision misérabiliste de l'immigré travailleur, pauvre et victime du racisme sera dominante dans le cinéma français durant toute la décennie soixante-dix, à l'image du film documentaire La mal vie, réalisé en 1978 par Daniel Karlin et Tony Lainé. Cette figure première de l'immigré va peu à peu évoluer avec la modification de la structure de l'immigration : regroupement familial, arrivée à l'âge adulte des enfants de migrants, enracinement culturel dans la société française.

La révélation Dupont Lajoie : une France raciste
S'il est un film qui a suscité un questionnement sur le racisme, Dupont Lajoie(11), d'Yves Boisset, est bien celui-là : un net succès populaire avec plus d'un million d'entrées et une référence durable pour l'opinion française. L'histoire s'articule autour du comportement de familles issues de la petite bourgeoisie, en vacances dans un camping du Midi, contrariées par la présence de travailleurs immigrés temporairement logés dans des préfabriqués voisins. Georges Lajoie (Jean Carmet), petit commerçant parisien, personnage typique et jovial, ne supporte pas les Arabes. Pour les vacances d'été, Lajoie part avec femme et enfant dans leur lieu habituel de villégiature, un camping de Sainte-Maxime, où il y retrouve des amis. Tout semble parfait si ce n'est, non loin du camping, la présence dérangeante d'un chantier employant des Nord-Africains.
Une première altercation a lieu dans le bal du camping, lorsque Lajoie s'en prend à ces travailleurs qui dansent "un peu trop près des femmes". Un incident tragique précipite les choses : Lajoie aperçoit la fille de l'un de ses amis qui, toute seule, profite du soleil non loin du camping. Pris de démence, sans préméditation, il la viole et la tue. Pour se disculper, il transporte à la hâte le corps près des baraquements des immigrés pour faire croire que le crime a été commis par les Arabes. Le drame se noue. Ses amis, désemparés mais aussi racistes que lui, le croient volontiers. La nervosité gagne le camping mais aussi les Algériens : une expédition punitive s'organise contre les immigrés sous la houlette de Lajoie. L'un d'entre est tué dans la bagarre. Le commissaire chargé de l'enquête découvre qu'il s'agit d'un crime raciste, mais, sur ordre du ministre de l'Intérieur, il est contraint d'étouffer l'affaire. Georges Lajoie, de retour à Paris, sera peu après assassiné par vengeance par un frère de la victime.
Yves Boisset livrait un message qui se voulait efficace dans la lutte contre les préjugés : sans nuance, il invitait les Français à réfléchir sur leur racisme ordinaire. Le film, bâti sur la culpabilisation, présentait une critique appuyée mais juste du Français moyen bêtement raciste(12). La réalité dépassant parfois la fiction, le tournage fut une succession d'incidents racistes : personne ne voulut accueillir l'équipe sous prétexte qu'il y avait trop d'immigrés, des restaurants refusèrent de les servir, certaines municipalités interdirent au réalisateur de tourner dans leur commune. Envisageant de filmer une ratonnade, Yves Boisset n'employa, outre les quatre acteurs principaux, que des figurants. Selon le réalisateur, ces derniers avaient joué avec plus que de la conviction : "Quand on a tourné la scène, j'ai dû les arrêter, ils auraient tué l'acteur algérien…" Ce dernier, Mohamed Zinet, le seul acteur maghrébin professionnel du film, n'a d'ailleurs pas pu finir le tournage : agressé par quatre individus, il dut être hospitalisé.

Rendre compte de la réalité
Certaines scènes furent critiquées, notamment la dernière, celle du meurtre de Lajoie par l'immigré, dans la mesure où elle risquait de provoquer un réflexe anti-arabe(13). Henri Lefèvre, dans la revue Cinéma 75, estimait que le film usait d'un style trop manichéen, didactique et donc artificiel. Froissés, certains spectateurs regrettèrent que Boisset n'ait pas osé mettre en scène des ouvriers français, dans la mesure où le racisme n'émanait pas seulement de la petite bourgeoisie. D'autres s'insurgeaient contre le fait que les travailleurs immigrés, victimes impuissantes, étaient présentés comme des personnages sans épaisseur, ce à quoi le cinéaste répliqua : "Je ne montre des immigrés que ce que les Français en connaissent."(14) En revanche, pour Tahar Ben Jelloun, cette histoire se plaçait en deçà de la réalité, tant l'univers misérable des immigrés était insoupçonné du grand public : le film était donc utile et nécessaire(15).
Malgré les critiques et même si certains directeurs de salle, craignant des séances à forte fréquentation d'immigrés, tentèrent en vain de déprogrammer le film, son succès fut immédiat : au cours des deux premières semaines de sa sortie parisienne, il fut vu par 200 000 spectateurs. Avec Dupont Lajoie, par effet de miroir, l'opinion française prit conscience de l'ampleur du racisme, repérable à tout moment de la vie quotidienne. "Sommes-nous tous des Dupont-Lajoie ?", se demandait L'Humanité-Dimanche en 1975(16). Le film fut ensuite régulièrement proposé à la télévision, chaque rediffusion occasionnant un questionnement sincère mais angoissé sur le racisme au sein de la société française(17). Le cinéma populaire hexagonal a proposé une figure de l'immigré victime du racisme et plutôt absent de l'écran, dans Dupont Lajoie comme dans Train d'enfer(18), film inspiré par le meurtre raciste du train Bordeaux-Vintimille en octobre 1983 (un touriste algérien avait été défenestré par quatre légionnaires). Fonction miroir, l'immigration est utilisée pour mieux mettre l'accent sur les travers d'une société française rongée par le racisme.

Unions impossibles, univers de délinquants et de banlieues
Inimitiés, échec de la mixité à cause de conflits culturels, délinquants et meurtriers : les images négatives de l'immigré reposant sur des stéréotypes tenaces étaient nombreuses dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Au cours des années soixante-dix, certaines productions cinématographiques ont timidement abordé le problème des unions mixtes. La plus connue est l'adaptation d'un roman de Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie, par le cinéaste Michel Drach(19) : la jeune Élise Letellier, provinciale et pauvre, s'installe à Paris en pleine guerre d'Algérie. Elle trouve un emploi dans une usine où elle rencontre Arezki, ouvrier algérien. Ils tombent amoureux l'un de l'autre. Mais Arezski, militant du FLN, est arrêté par la police et disparaît sans laisser de traces. Le scénario repose sur l'évolution d'une union mixte qui, si elle peut exister potentiellement, est soit éphémère, soit impossible, en fonction du contexte historique et social. Le film, sélectionné en compétition officielle lors du festival de Cannes en 1970, brossait un tableau des conditions de vie difficiles des migrants algériens en France durant la guerre de libération.
À nous deux France, moyen-métrage tourné en 1970 par Désiré Écaré, aborde de manière sarcastique les déboires du couple que forment un Africain et une Française(20). Dans France mère patrie(21), de Guy Barbero, et dans Les ambassadeurs, de Naceur Ktari, les héros amoureux d'une Française sont victimes du racisme. Deux courts-métrages de 1974 évoquaient également la solitude sentimentale d'immigrés africains : Paris, c'est joli, d'Inoussa Ousseini, retrace les mésaventures d'un jeune Africain en France ; Les princes noirs de Saint-Germain-des-Prés, de Ben Diogaye Beye, est une étude satirique de jeunes Africains marginaux. Ces derniers hantaient le boulevard Saint-Germain et le quartier Latin en cherchant à se faire passer pour des personnages de légende auprès des jeunes filles, alors que la réalité était toute autre.
Insistant sur les incompatibilités culturelles, Pierre et Djemila, réalisé par Gérard Blain en 1987 et présenté au festival de Cannes en compétition officielle, racontait l'amour impossible d'un Français et d'une jeune fille issue de l'immigration : passionnée pour un jeune apprenti géomètre, l'adolescente, fille d'émigrés algériens vivant dans une cité HLM du nord de la France, tente de se dégager du veto de sa famille et du poids des traditions. En vain, les barrières culturelles sont trop lourdes et l'union se révèle totalement impossible. Une vive polémique accueillit la sortie du film et sa projection à Cannes, Gérard Blain fut accusé de racisme.
L'image de l'immigré délinquant, bandit ou proxénète se retrouve dans la plupart des films policiers produits au début des années quatre-vingt : des "dealers" maghrébins sont poursuivis par la police dans La balance, de Bob Swaim (1982) ou dans Les ripoux (1984) puis Les ripoux II (1990), de Claude Zidi. Le gang tunisien de la drogue des frères Slimane est démantelé dans Police, de Maurice Pialat (1985). Dans Tchao pantin, de Claude Berri (1983), dans Spécial police, de Michel Vianey (1985), la plupart des rôles des petits délinquants sont tenus par des Maghrébins. Sergio Gobbi présentait en 1984, dans L'arbalète, des délinquants noirs, arabes et vietnamiens se livrant à une "guerre des gangs" sans pitié et faisant régner la terreur à Belleville. Le commissaire Falco ne ramènera le calme que par l'intervention de "justiciers" d'extrême droite. L'image de l'immigré délinquant est parallèle à celle de la grande ville, Paris ou Marseille le plus souvent, et s'inscrit dans un univers de grisaille, de désarroi sentimental, de galères répétées.

L'immigré fauteur de troubles
Dans les années quatre-vingt, le choix de l'immigré n'est pas innocent lorsqu'il s'agit de mettre en scène des personnages négatifs : il est souvent, dans le cinéma français, celui qui trouble l'ordre, celui dont il faut se méfier, susceptible de détruire la cohésion sociale et de porter atteinte à la nation. Par exemple, dans Tranche de vie, film à sketches réalisé en 1984 par François Leterrier à partir de la bande dessinée éponyme de Gérard Lauzier, le spectateur suit un couple de Français moyens islamisés dans un quartier parisien à forte population maghrébine. Le message est ambigu : l'immigré s'apparente à un envahisseur ; non content de menacer l'ordre social, il parvient à le changer.
La banlieue a pris le relais des images du surpeuplement et des conditions difficiles d'habitation : à partir des années quatre-vingt, elle devient le terrain de prédilection pour évoquer l'immigration. Depuis les rodéos des Minguettes en 1981, elle est présente dans la plupart des films portant sur le phénomène des secondes générations issues de l'immigration. Dans ce cadre de vie peu favorable, la solitude est une réalité durement ressentie. Trois films ont révélé au grand public la présence des jeunes immigrés en banlieue. Le thé à la menthe, d'Abdelkrim Bahloul, sorti en février 1985, brossait le portrait d'un jeune Algérien vivant de combines à Barbès et confronté à sa mère. Le thé au harem d'Archimède(22), de Mehdi Charef, qui a réalisé plus de 500 000 entrées en 1985, proposait une chronique au jour le jour de la vie de jeunes de toutes origines en cité HLM. Bâton rouge, de Rachid Bouchareb, sorti en janvier 1986, racontait comment, après une visite mouvementée aux États-Unis, trois jeunes dont deux d'origine maghrébine décident de créer une entreprise à Argenteuil. Ces films ne militaient plus simplement contre les agressions racistes, ils tenaient à aller plus loin, insistant sur la capacité des personnages à vivre en France.
Avec Un deux trois, soleil, sorte de poème optimiste réalisé par Bertrand Blier en 1993, la banlieue, en l'occurrence les quartiers nord de Marseille, change d'image, devenant plus conviviale, plus joviale malgré la misère, moins conflictuelle, métissée. L'image de la délinquance a évolué au début des années quatre-vingt dix, comme le montre en 1995 le très populaire film de Mathieu Kassovitz, La haine : toujours liée à la banlieue, la délinquance n'est plus l'apanage de bandes ethniques ; elle est partagée entre Français et immigrés en bandes blancs, blacks, beurs, sans aucune spécificité nationale ou raciale. Les bandes n'ont jamais été spécifiquement immigrées ou françaises, mais plutôt cosmopolites. Dans le film de Jean-Claude Brisseau, De bruit et de fureur (1987), comme dans celui de Robert Guédiguian, L'argent fait le bonheur (1993), les ethnies sont totalement mêlées et les bandes ne prêtent aucune attention aux origines.

Amitiés interculturelles et scènes d'intégration
La figure de l'immigré n'a pas toujours été dramatique dans le cinéma français. Douceur, politesse, respect des valeurs nationales, amitiés, actes de solidarité ont également représenté celui que la société française a accueilli. Alimentant positivement l'imaginaire national, ces images ont été plus nombreuses à partir des années quatre-vingt, lorsque les réalités de l'intégration étaient plus évidentes malgré les débats sur le racisme.
L'amitié entre un Français et un "Beur" a été symbolisée en 1983 par un film à grand succès, Tchao pantin, de Claude Berri. Dans un univers de délinquance et de drogue, dur et violent, Lambert (Coluche), pompiste alcoolique et solitaire, s'attache à un jeune d'origine maghrébine (Richard Anconina). Entre les deux hommes se noue une relation douloureuse et profonde. Majdid, dans Le thé au harem d'Archimède et Hamou, dans Le thé à la menthe, parlent parfaitement le français et refusent même de s'exprimer en arabe, au grand désespoir de leur famille. Les deux jeunes se débrouillent comme ils peuvent pour obtenir leur place au soleil et réaliser leur "rêve français" d'intégration. À partir des années quatre-vingt, les jeunes issus de l'immigration font partie du paysage social, on les retrouve naturellement dans Le grand frère, de Francis Girod (1982), P'tit con, de Gérard Lauzier (1983), Laisse béton, de Serge Le Péron (1983), qui met en scène l'amitié et la fraternité unissant un enfant français et un enfant arabe, et dans Les innocents, d'André Téchiné (1987), sur la rivalité amoureuse entre un jeune Algérien né en France et un jeune fasciste ayant participé à un attentat contre des foyers d'immigrés. Autre exemple d'amitié plus particulière, Miss Mona, de Mehdi Charef, sorti en janvier 1987, narrait les rapports entre un immigré clandestin qui vient de perdre son emploi et un vieil homosexuel qui le recueille (Jean Carmet). En pleine affaire Salman Rushdie, un film d'Alexandre Arcady, L'union sacrée (1989), proposait une histoire policière symbolisant la lutte contre l'intégrisme et connut un succès populaire. Il mettait en scène deux inspecteurs de police, l'un juif et pied-noir (Patrick Bruel) et l'autre musulman et fils de harki (Richard Berry). Tout les oppose à la base – leurs origines, leur vision du métier et leur caractère –, pourtant les deux personnages se rapprochent et s'associent pour lutter contre l'intolérance des intégristes musulmans.
Dans Marche à l'ombre, de Michel Blanc et Patrick Dewolf (1984), c'est auprès de squatters africains d'un immeuble insalubre que Denis et François, perdus dans leurs rêves, pourront s'arrêter un moment pour faire le point et surtout découvrir une fraternité chaleureuse. La sympathie pour les Africains s'est révélée à l'occasion de la sortie du film Black micmac, premier long-métrage français entièrement consacré à la vie quotidienne des communautés africaines à Paris. Initié par la productrice Monique Annaud, passionnée d'Afrique, réalisé par Thomas Gilou en 1986, encouragé par la critique, le film fut un gros succès commercial. Un fonctionnaire de la protection sanitaire plutôt maladroit (Jacques Villeret) enquête dans un quartier populaire de Paris en vue de la destruction d'un foyer insalubre occupé par des Africains. Au terme de nombreuses péripéties, le Français, marabouté et séduit, renonce à exécuter sa mission(24). Même s'il n'était pas exempt d'ambiguïté(25), Black micmac fut un bon moyen de familiariser le public français avec l'immigration venue d'Afrique noire. Fort de ce premier succès, un Black micmac II sortit dans les salles en 1988(26).

La mixité devient positive
Parmi les films d'Édouard Molinaro, Cause toujours, tu m'intéresses (1979) mettait en scène un personnage africain affable et prévenant(27), et L'amour en douce (1984) présentait un avocat (Daniel Auteuil) séparé de sa femme, se réfugiant dans l'amitié d'une bande de copains, parmi lesquels son plus proche confident est un Africain. En 1986, Le complexe du kangourou, de Pierre Jolivet, narrait l'histoire d'un peintre raté devenu vendeur de marrons à la sauvette avec son copain africain. Les mêmes élans d'amitié se retrouvent dans Sans toit ni loi, d'Agnès Varda (1985) : l'immigré est un individu salvateur sur lequel l'héroïne pourra compter. La rencontre entre Mona, jeune femme errant dans le Midi de la France, perturbée, agressive et égoïste, et un ouvrier agricole tunisien, est une aubaine : pendant quelques jours, cet homme simple et doux lui redonnera le goût de vivre. De courte durée, cette parenthèse dans la vie de Mona aura été le seul moment où, apprenant à vivre au contact d'une nature qu'elle transforme par ses gestes, elle aura retrouvé une utilité sociale. Ce type de situation où le citadin trop riche, trop stressé retrouve sa vérité auprès de l'immigré dont la sagesse et le savoir restitue au Français des racines enfouies culmine en 1991 avec Mohammed Bertrand-Duval, d'Alex Métayer, et On peut toujours rêver, de Pierre Richard.
Évacuant les facteurs de divisions, plusieurs films sortis à la fin des années quatre-vingt présentent les unions mixtes sous le signe du succès et du bonheur. En 1989, Coline Serreau, dans Romuald et Juliette, met en scène un couple mixte : une femme de ménage noire, mère de cinq enfants (Firmine Richard) redonne goût à la vie à un jeune PDG (Daniel Auteuil) grugé par les siens. Les keufs, réalisé en 1987 par Josiane Balasko, décrit les rapports tumultueux entre une "femme-flic" (Josiane Balasko) et un commissaire noir (Isaac de Bankolé), les deux héros décidant finalement de vivre ensemble. Métisse, réalisé par Mathieu Kassovitz en 1993, raconte l'histoire de la jeune Lola et de ses deux amants, l'un blanc, juif et pauvre, l'autre Noir, musulman et riche. Enceinte, Lola ne sait pas qui est le père, mais, après diverses brouilles, les deux hommes se retrouvent au chevet du nouveau-né. Quant à La smala, film de Jean-Loup Hubert réalisé en 1984, il symbolise par l'humour la réalité du métissage par l'union mixte : Victor Lanoux y incarne un brave père de famille, chômeur des Minguettes, que les infidélités de sa femme ont doté de cinq enfants de toutes origines.

L'émergence d'acteurs à part entière
Parmi les acteurs célèbres, la comédienne Isabelle Adjani fut montrée comme un exemple parfait d'intégration : elle était une vedette depuis longtemps lorsqu'en 1985, on évoqua ses origines, et nombre de Français s'en étonnèrent. Smaïn, l'un des artistes beurs les plus populaires, originaire de Constantine, était un autre symbole de réussite(28). Son succès l'amena à jouer le rôle de Scapin au théâtre, en 1994. Ses apparitions à la télévision ou au cinéma lui valaient de représenter des jeunes issus de l'immigration, comme dans le film de Serge Meynard en 1987, L'œil au beur(re) noir, narrant les mésaventures d'un jeune Antillais et d'un jeune "Beur" en quête d'un appartement à Paris. Avec des acteurs comme Smaïn, sachant rire sans complexe d'eux-mêmes et des autres, le "cinéma beur" a abandonné les démarches misérabilistes mélodramatiques et militantes au profit de la comédie. Plus de légèreté, plus d'humour dans les personnages issus de l'immigration : voilà la preuve d'une intégration en voie de réalisation.
L'immigré est rarement au centre des films produits entre les années soixante-dix et quatre-vingt-dix. Le plus souvent, il a servi de faire-valoir aux personnages principaux de l'histoire, ou de contrepoint, ou d'élément d'atmosphère. L'une des faiblesses du cinéma français a sans doute été la méconnaissance du monde de l'immigration et de ses valeurs. Ainsi, l'immigré a été souvent réduit à une silhouette, une ombre sans caractéristique propre, même s'il était parfois au cœur du scénario. À son égard, les films français sont souvent dénonciateurs d'une réalité qui blesse les cinéastes, mais ces œuvres se placent au cœur d'une tendance cinématographique qui le représente comme dérangeant. Instrumentalisés, limités à des thématiques spécifiques, les immigrés devront attendre la décennie quatre-vingt pour faire partie intégrante du cinéma français, ne jouant plus seulement leur propre rôle.
Peut-on assimiler ces formes cinématographiques à un cinéma de transition, parce qu'il constituerait des étapes dans le processus d'intégration ? Processus qui serait en voie d'achèvement aujourd'hui, lorsque l'on voit par exemple Roschdy Zem jouer des rôle de Français "gaulois", ou lorsque Medhi Charef réalise des films n'ayant plus l'immigration pour thème central ? L'immigré au cinéma est une victime du racisme, du rejet d'une partie des Français. Jamais maître de son destin, bouc émissaire il subit l'égoïsme et les tourments de la société d'accueil. Cette figure initiale du début des années soixante-dix a beaucoup évolué, l'imaginaire lié à l'immigration s'étant largement enrichi. Toujours tributaire des réalités économiques et sociales, le migrant a représenté un élément de désordre pour certains réalisateurs français, une menace planant sur l'univers très rationnel d'une bourgeoisie frileuse. Pour d'autres, l'immigré est porteur de valeurs de solidarités et d'amitié, celui vers qui l'on se retourne afin de retrouver ou de découvrir force et confiance en soi. Plus encore, à travers son parcours et son passé, il est aussi porteur de la mémoire d'une nation dont il est considéré comme exclu et dont il garantit paradoxalement la pérennité.

par Yvan Gastaut, université de Nice, Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine*

1)- Cf. Yvan Gastaut, L'immigration et l'opinion en France sous la Ve République, Paris, Seuil, 2000.
2)- Voir l'article de Christian Bosseno sur l'image des Africains noirs au cinéma, "Cinéma noir et blanc en version française", in H&M, n° 1132, mai 1990.
3)- Mektoub ?, film français d'Ali Ghalem, 1970, avec El Kebir, Ali Ghalem, Ahmed el Kaïd, Anouk Ferjac, Sembène Ousmane.
4)- Soleil O, film français de Med Hondo, 1969-1970, avec Robert Liensol, Théo Légitimus, Gabriel Glissant, Greg Germann, Mabousso Lô, Bernard Fresson…
5)- Les bicots-nègres, vos voisins, film français de Med Hondo, 1973, avec Bachir Touré, Jaques Thébaud, Jean Jerger, Sally N'Dongo, Franck Valmont…
6)- Les passagers, film français d'Annie Tresgot, 1971, mêlant narration et entretiens effectués entre 1968 et 1970 sur fond d'images de la vie des Nord-Africains en France.
7)- La fleur dans le sang, film français d'Urbain Dia-Moukouri, 1966, raconte l'histoire d'un artiste noir à Paris qui, rongé par la maladie et la solitude, trouve la volonté de survivre en créant des œuvres nouvelles.
8)- Les ambassadeurs, de Naceur Ktari, film tuniso-franco-libyen, 1976, avec Sid Ali Kouiret, Jacques Rispal, Tahar Kebaïli, Marcel Cuvelier, Mohammed Hamam.
9)- Bako, l'autre rive, film franco-sénégalais de Jacques Champreux, 1978, avec Sidiki Bakaba. "Bako" était le nom de code de la France pour les Africains candidats à l'immigration clandestine.
10)- Traitement de choc, film franco-italien d'Alain Jessua, 1972, avec Alain Delon, Annie Girardot, Michel Duchossoy, Robert Hirsch… Voir aussi Droit et Liberté, février 1973, entretien avec Alain Jessua.
11)- Dupont Lajoie, film français d'Yves Boisset, 1974, avec Jean Carmet, Jean Bouise, Jean-Pierre Marielle, Pierre Tornade, Robert Castel, Ginette Garcin, Isabelle Huppert, Victor Lanoux, Mohamed Zinet, Pino Caruso, Michel Peyrelon, Abderrahmane Benkoula, Boumediene Oumer, Salah Boukhalfi…
12)- Propos recueillis dans Cinémaction, n° 8, 1979, p. 96.
13)- Voir Joël Magny dans Télé-Ciné, avril 1975, page 10. Voir également France-Pays arabes, avril 1975, et Le Monde, 10 août 1975.
14)- Cinémaction, été 1979, op. cit., p. 102.
15)- Le Monde, 27-28 avril 1975.
16)- L'Humanité-dimanche, 2 avril 1975, à l'occasion de la première diffusion du film à la télévision.
17)- Voir lors de la rediffusion d'avril 1978, L'Humanité, 6 avril 1978, Le Point du jour, 10 avril 1978 ou dans le cadre des Dossiers de l'écran en octobre 1981, L'Humanité-dimanche, 10 et 18 octobre 1981.
18)- Train d'enfer, film français de Roger Hanin, avec Roger Hanin, Gérard Klein.
19)- Élise ou la vraie vie, film français de Michel Drach, 1969, avec Marie-Josée Nat, Mohamed Chouik, Bernadette Lafont, Catherine Allégret, Jean-Pierre Bisson, Jean-Louis Comolli, d'après le roman de Claire Etcherelli, prix Fémina en 1967.
20)- À nous deux France, film franco-ivoirien de Désiré Écaré, 1970.
21)- France, mère patrie, film français de Guy Barbero, 1975, avec Mouhous Sim'hand, Lounas Ourrad et Arielle Wecbecker.
22)- Ce film s'inspirait de son propre roman, Le thé au harem d'Archi Ahmed, Paris, Mercure de France, 1983.
23)- Film français de Claude Berri, 1983, tiré de l'œuvre d'Alain Page, Tchao pantin, Paris, Grasset 1982 et.
24)- Black micmac, film de Thomas Gilou, 1986, vu par 800 000 spectateurs. Hormis Jacques Villeret, tous les acteurs du film étaient noirs : Isaac de Bankolé, Félicité Wouassi, Khouda Seye, Cheik Doukouré, etc.
25)- Voir Christian Bosseno, "Cinéma noir et blanc en version française", H&M, n° cité, pp. 43-51. Selon l'auteur, ce film véhicule nombre de stéréotypes sur les Noirs proches de ceux que véhiculait Tintin au Congo.
26)- Black micmac II, film français de Marco Pauly avec Éric Blanc, Félicité Wouassi, Laurentine Milebo…
27)- Cause toujours, tu m'intéresse, film français d'Édouard Molinaro, 1979, avec Annie Girardot et Jean-Pierre Marielle.
28)- Cf. "A star is beur", Différences, novembre 1986 ; "Smaïn devient quelqu'un", L'Express, 23 septembre 1988 ; voir aussi Smaïn, Écris-moi, Nil, Paris, 1995, et Rouge baskets, Michel Lafon, Paris, 1992.

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