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octobre 2003

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Devenir journaliste pour un jeune issu de l'immigration

Nadir DJENNAD
Migrations Société - n°75

Je remercie l'Association de culture berbère du Val-d'Oise et le CIEMI de m'avoir invité pour parler de mon travail de journaliste, de ma toute petite expérience, il faut le dire.
J'orienterai cet exposé sur plusieurs pistes et thèmes qui me paraissent importants. D'une part, devenir journaliste pour un jeune issu de l'immigration, c'est vouloir effectuer une mobilité sociale ascendante par rapport aux parents. D'autre part, je voudrais vous faire part de mon expérience de journaliste à Beur FM, où on a la possibilité d'informer d'une manière réaliste la communauté maghrébine de France sur les problèmes qu'elle rencontre quotidiennement : discrimination, racisme, exclusion. Ce qui m'amènera ensuite à faire le constat que, à mon sens, le paysage médiatique français ne montre pas une image réaliste de l'immigré.

Réussite scolaire et sociale
Le journalisme fait partie de ces professions souvent réservées à une élite, comme le sont la médecine, l'enseignement ou la justice. De nombreux jeunes issus de l'immigration, dont je fais partie, ont pris conscience, lors du déroulement de leurs études, du fait que, pour nous, l'intégration passait par la réussite scolaire, qui entraîne une mobilité sociale.
Ayant lu Pierre Bourdieu et ses théories sur la reproduction sociale, je ne voulais pas reproduire le schéma parental à l'identique, et je voulais exercer une profession qualifiée de "noble".
Pendant très longtemps, les écoles de journalisme étaient inaccessibles aux enfants d'immigrés, en raison du coût très élevé des études, de la sélection sévère à l'entrée de ces écoles. J'ai moi-même fait l'expérience de la difficulté d'intégrer une école de journalisme renommée. En effet, après un DEUG d'histoire et une licence de sociologie, je voulais intégrer le CFJ1, rue du Louvre à Paris, mais un barrage financier m'en bloqua la route. Je ne désespérais pas de pouvoir intégrer une école : c'était fait quelques années plus tard après un DEA.
J'ai commencé à travailler pour un magazine de cinéma ; avec un ami, nous avons créé un journal de quartier, et j'ai croisé Beur FM sur mon chemin.

Beur FM : un média à part
Beur FM est un média particulier de par son auditorat, la communauté maghrébine de France. C'est un média proche de ses auditeurs, ou ceux-ci n'hésitent pas à confier leur nostalgie, leurs angoisses par rapport à la société d'accueil, ici, en France. Pour beaucoup de nos auditeurs, Beur FM est le lien ombilical qui les rattache au pays d'origine.
À la rédaction, les journalistes que j'avais rencontrés ainsi que le président m'ont expliqué les buts de la rédaction et la ligne éditoriale.
Il s'agit d'informer les auditeurs sur tous les aspects de la vie quotidienne de la communauté maghrébine de France : l'emploi, la pratique religieuse, les relations avec les administrations, les préfectures, les mairies, etc. Et également sur les difficultés d'intégration, les discriminations, que ce soit à l'embauche ou en matière de loisirs.
Ces sujets trouvèrent un écho en moi, car j'avais rencontré, étant plus jeune, plusieurs problèmes : vexations policières, rejet de certaines discothèques. Mais j'essayais de rester objectif, de ne traiter que les faits et de ne pas partir dans une sorte de croisade personnelle. Pour moi, il ne fallait surtout pas devenir "le spécialiste de l'immigration", je ne voulais pas m'enfermer dans un carcan.
Je voulais informer ma communauté sur les galères des jeunes d'origine maghrébine pour trouver un emploi, sur les opérations de "testing" contre les discriminations menées par SOS Racisme, sur les mesures prises par Martine Aubry, ministre de l'Emploi et de la Solidarité pour lutter contre les discriminations à l'emploi, sur les nombreuses initiatives menées par des jeunes de banlieue pour lutter contre l'échec scolaire, la délinquance.
À l'instant, je parlais de faits. Les faits sont quelquefois les actes racistes menés par exemple récemment à Grenoble contre la femme d'un militant associatif, les bavures policières, le racisme au quotidien dont nous font part nos auditeurs, à l'école, par exemple. Nous étions aidés dans cette tâche par les associations antiracistes qui enquêtaient de leur côté sur ces actes, et avec lesquelles nous étions en contact.
La chance que nous avons à Beur FM, c'est que nous pouvons ouvrir notre journal de 19 heures sur ce type de sujets, organiser des débats, ouvrir l'antenne à nos auditeurs, chose que l'on ne voit pratiquement pas sur un autre média.
Hier, l'acteur et humoriste Dieudonné m'a dit lors d'une interview que c'était à nous de changer l'image des minorités ethniques, étant donné l'image stéréotypée que l'on trouve dans les médias. C'est ce que nous essayons de faire à Beur FM: changer l'image que l'on donne de l'immigration. Ce qui nous amène à faire un double constat : premièrement, les médias dans leur ensemble donnent une certaine vision de l'immigré et de l'enfant d'immigré ; deuxièmement, il y a très peu de journalistes issus de l'immigration dans les grands médias.

Images de l'immigré dans les médias
L'écrivain marocain Tahar Ben Jelloun parlait "d'images froissées" en évoquant l'image des immigrés dans les médias français. Plusieurs études menées notamment par le CIEMI montraient que les médias, la télévision, la presse écrite, la radio assimilaient l'immigré à plusieurs thèmes, comme par exemple, celui de l'insécurité2. Dès 1995, par exemple, Lorenzo Prencipe écrivait dans que la vision que donnait la presse de l'immigré est remplie de clichés3.
L'amalgame entre immigration et délinquance est général. Les exodes, les conflits et les faits divers dominent dans les sujets où les immigrés sont présents.
On peut faire le constat que cette image ne date pas d'aujourd'hui.
Ainsi un universitaire, Abdelhamid Bdioudi, a relevé dans une thèse de doctorat de 3e cycle que la presse plutôt qualifiée de droite reflétait une image négative des Maghrébins et les associait à des délinquants4.
Actuellement, on peut constater le faible nombre de reportages traitant de la réussite d'un jeune issu de l'immigration. On a souvent vu ces derniers temps des reportages sur des jeunes sportifs issus de l'immigration qui ont réussi, comme Zinédine Zidane ou Djamel Bourras. Dans ces cas, l'accent est mis sur le sport, qui est facteur d'intégration5. On a pu voir plusieurs reportages dans les banlieues où des jeunes essaient de "s'en sortir" en jouant au football ou en pratiquant la boxe thaïlandaise. Des journalistes ont posé des questions du style : "S'il n'y avait pas le sport, seriez-vous tombé dans la délinquance ?".

Dans les grands médias, une faible présence des professionnels issus de l'immigration
De même, dans le paysage médiatique français, on peut constater qu'il existe très peu de journalistes issus de l'immigration à la télévision (présentateurs), à la radio et même dans la presse écrite.
Alors, va-t-on vers une amélioration de la situation ?
Certains hauts responsables ont commencé à évoquer ce problème récemment.
Le président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA), Hervé Bourges, l'a même fait remarquer et a demandé aux responsables des chaînes que la télévision soit plus représentative de la société française. On peut se réjouir de la position de la nouvelle ministre de la Culture, Catherine Tasca, à ce sujet. La ministre a demandé il y a quelques jours une modification du cahier des charges des chaînes publiques pour mieux représenter les minorités ethniques.
Elle a écrit à ce sujet au Premier ministre, Lionel Jospin. Évidemment, on ne peut que se réjouir de cette initiative, mais peut-elle aller jusqu'au bout ? Les patrons des chaînes, notamment ceux des chaînes privées, seront-ils d'accord ?
Alec Hargreaves écrivait en 1992 : "Un climat politique malsain, conjugué avec un héritage colonial encore mal digéré, crée des conditions très difficiles pour l'intégration des minorités ethniques à la télévision française"6.
Alors, est-ce que les conditions sont réunies pour permettre l'intégration des personnes issues de l'immigration à la télévision, mais aussi pour que des jeunes issus de l'immigration, des journalistes, soient plus présents dans les journaux télévisés, à la radio ? L'opinion est-elle prête à l'accepter ? Elle le sera, je pense, quand la jeunesse issue de l'immigration aura accédé à plus de responsabilités politiques, économiques et culturelles.
Nadir DJENNAD, Journaliste - Beur FM

1. Centre de formation des journalistes.
2. Cf. Centre d'information et d'études sur les migrations internationales, Présence et représentation des immigrés et des minorités ethniques à la télévision française. Enquête ARA, 16-30 octobre 1991, Paris : CIEMI, 1991, 89 p.
3. Cf. Prencipe, Lorenzo, "L'image médiatique de l''immigré' : du stéréotype à l'intégration", Migrations Société, n° 42, novembre-décembre 1995, pp. 45-63.
4. Cf. Bdioudi, Abdelhamid L'image de l'Arabe et des musulmans dans la presse écrite en France, entre 1967 et 1984, Thèse de doctorat de 3e cycle en sociologie, Université Lyon-Jean Moulin, 1985.
5. À ce sujet, nous renvoyons le lecteur au dossier "Sport et médiation interculturelle : séminaire du CIEMI, février-avril 2000", Migrations Société, n° 71, septembre-octobre 2000, pp. 47-104 [NDRL].
6. Hargreaves, Alec, "L'immigration au prisme de la télévision en France et en Grande-Bretagne", Migrations Société, n° 21, mai-juin 1992, pp. 19-29.

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