Association des Revues Plurielles (ARP) - A Littérature/Action (ex Algérie)Zoom : la revue de presse sur un thème d'actualité
Association des Revues Plurielles






zoom

La Mémoire

décembre 2002

les articles du zoom| tous les zooms

zoom

....

Colonisateurs et colonisés face au souvenir colonial

Gilles MANCERON
Migrations Société - n°81

Si les problèmes posés par les mouvements migratoires récents, provenant pour la plupart d'anciens pays colonisés, ne sont pas fondamentalement différents de ceux rencontrés par le passé avec d'autres populations de migrants d'origine européenne, on aurait tort de sous-estimer le fait qu'ils comportent des difficultés supplémentaires. Certes, les migrations plus anciennes avaient parfois à supporter elles aussi le poids de contentieux historiques. Le sentiment a toujours existé dans les populations autochtones que les migrants relèveraient d'une sorte d'altérité absolue, la focalisation sur telle ou telle différence ou particularité religieuse ou culturelle servant à justifier cette perception. Et on aurait tort de croire que les migrants européens d'antan avaient toujours une vision positive et valorisante du pays d'accueil. Mais reste que le cas des migrations des dernières décennies est, du point de vue de leur environnement historique, plus complexe. Issus pour l'essentiel des pays du Sud et souvent des anciennes colonies françaises, ces migrants s'insèrent dans un contexte où les représentations réciproques se trouvent sensiblement compliquées par le passé colonial et les rapports de domination Nord-Sud qui lui ont succédé.
Davantage que leurs prédécesseurs, ces migrants sont associés dans les mentalités collectives du pays d'accueil à des populations qui ont connu avec la France une histoire conflictuelle. Malgré des parentés objectives avec les habitants de la nation d'accueil qui devraient être perçues comme des traits d'union, comme la francophonie commune ou le passé partagé lors des deux conflits mondiaux du XXe siècle, ces migrants sont davantage ressentis comme relevant d'une altérité radicale. Sans céder au mythe fallacieux selon lequel les migrants antérieurs auraient toujours eu les yeux de Chimène pour le pays d'accueil, ils ont de leur côté davantage de motifs historiques à percevoir la terre d'immigration comme fondamentalement étrangère et différente.
Faut-il relier ce fait à l'idée d'une coupure historique radicale et séculaire entre une chrétienté d'Europe qui serait le dénominateur commun aux nations du continent, et un monde musulman d'outre-Méditerranée qui serait pour elles un espace fondamentalement étranger ? L'explication serait simpliste et fausse. La prétendue opposition absolue de deux aires géographiques, l'espace de Mahomet et celui de Charlemagne, est démentie par l'histoire et par les échanges constants qui se sont perpétués au cours des siècles entre les deux rives de la mer intérieure. Cette coupure est davantage une construction mentale du XIXe et du XXe siècle qu'une réalité des siècles antérieurs. Cela ne permet certes pas de nier, d'un côté comme de l'autre de la Méditerranée, la perception d'une différence entre l'islam et la chrétienté, mais amène à souligner que cette opposition a été en grande partie construite rétroactivement à l'époque contemporaine et qu'il ne s'agit ni d'une coupure fondamentale ni d'une opposition incomparable à aucune autre. Celle entre le monde catholique et le christianisme d'Orient est aussi une césure forte enracinée dans des siècles d'histoire, sans parler des multiples antagonismes nationaux que les guerres ont installés au fil du temps dans les mentalités européennes.
De même, du point de vue musulman, si l'opposition traditionnelle entre les "terres d'islam" et les "terres de conquête" n'est pas à négliger, elle est aujourd'hui suffisamment considérée comme dépassée par les penseurs musulmans eux-mêmes pour qu'elle ne puisse pas être prise comme une clé définitive. D'ailleurs, le sentiment de forte altérité que l'on constate aujourd'hui dans la perception des immigrations les plus récentes concerne tout aussi bien des personnes non musulmanes, telles celles de culture chrétienne ou autres originaires d'Afrique subsaharienne. Donnée qu'il convient de prendre comme une donnée parmi d'autres, la césure chrétienté islam étant aujourd'hui sur-désignée et sur-débattue au détriment, notamment, de la réflexion sur les séquelles du passé colonial.

L'impasse de l'argument religieux

L'argument d'une incompatibilité supposée entre culture musulmane et culture chrétienne mérite aussi bien d'être écarté que sa variante laïque qui affirme l'incompatibilité fondamentale entre la culture musulmane et la laïcité française. Deux arguments qui contribuent d'ailleurs à s'annuler puisque, dans un cas on reproche à l'islam d'être opposé aux institutions laïques, et dans l'autre d'être trop éloigné de la tradition - chrétienne - qui, dans le passé, avait constitué la principale force de résistance à leur mise en place... Les personnes originaires de pays de culture bouddhiste ou confucianiste, celles qui ont grandi dans des pays communistes seraient-elles davantage préparées à s'inscrire dans la tradition française ? Si un certain nombre de pays musulmans ont incontestablement une culture non démocratique, le simple rappel du fait que, à certaines époques, c'est dans des pays d'islam que l'on trouvait le plus grand espace de tolérance religieuse, qui annonçait d'une certaine façon le pluralisme religieux et la laïcité, suffit à indiquer qu'il n'y a pas entre eux d'incompatibilité fondamentale.
Plus pertinente nous semble être comme facteur d'explication des difficultés particulières liées à l'immigration d'aujourd'hui la référence à la page coloniale de l'histoire de France. C'est à elle qu'il faut faire principalement appel pour expliquer que c'est avec les personnes originaires du Maghreb et d'Afrique noire que l'on rencontre les problèmes les plus difficiles de perception réciproque. Ces difficultés sont d'ailleurs plus redoutées et évoquées que vécues, et il ne faudrait pas les exagérer. Malgré les obstacles, l'intégration de millions de personnes d'origine maghrébine, en particulier, s'est faite à un rythme surprenant. Chez elles, par exemple, la langue arabe et les parlers berbères sont de plus en plus souvent supplantés dans leur pratique linguistique par le français, non seulement comme langue scolaire et sociale, mais aussi comme langue familiale, et pas seulement dans les ménages dits "mixtes" dont le nombre va croissant. Ne grossissons pas, par conséquent, leurs problèmes spécifiques : les immigrés arabo-berbères et leurs descendants sont devenus une nouvelle et fluide composante de la nation française. Mais si la perception de cette immigration présente des obstacles particuliers et des traits qui la distinguent des précédentes, ce n'est pas tant à cause de son appartenance à une civilisation non chrétienne que de son inscription dans un passé de conflits et de domination coloniale.
Le passé franco-arabe, et tout spécialement franco-algérien, est en effet un obstacle spécifique, qui a des liens avec les problèmes actuels de ce qu'il est convenu d'appeler "l'intégration". Un lourd et silencieux contentieux culturel et psychologique obère les rapports entre les Français et les Algériens, contentieux qui rejaillit sur les Algériens de France et les Français d'origine algérienne ou d'autres pays arabes. Et cet épisode est l'élément le plus tragique et le plus violent d'un phénomène plus global qui est l'aventure coloniale française en général. Pour d'autres, comme les Antillais, héritiers de la mémoire de l'esclavage et de la traite, ce passé est psychologiquement davantage présent que l'on ne le pense au vu de la seule nationalité française des intéressés. Et, à des degrés divers suivant les territoires dont ils sont originaires, les Africains des anciennes colonies de l'Afrique-Occidentale française et de l'Afrique-Équatoriale française ressentent eux aussi le poids d'une histoire faite de domination et d'échanges multiples, d'autant plus douloureuse qu'elle semble plongée dans l'oubli par une sorte de négation rétrospective du passé colonial. Le silence et l'inexprimable entretiennent une distance irréductible. L'une des clés pour débloquer les difficultés d'intégration des personnes originaires du Maghreb et des anciennes colonies consisterait notamment à tenter d'apaiser, de rendre davantage visibles et compatibles les mémoires de la colonisation et des conflits qui ont conduit à l'indépendance, dont la guerre d'Algérie est, bien entendu, le principal.

Le poids silencieux de la guerre d'Algérie

Chacun le constate : les immigrés et leurs descendants ne sont pas perçus de la même façon par l'opinion française selon qu'ils sont originaires du Maghreb ou qu'ils viennent d'autres régions du monde. Où est passé le "péril jaune ?" Tout se passe comme si, dans la perception des immigrés d'origine asiatique, c'était la sympathie qui prévalait, comme si une pointe d'exotisme extrême-oriental -illustré par le maillage de restaurants "chinois" et de clubs d'arts martiaux qui, depuis une trentaine d'années, s'est étendu au plus profond des provinces de France - était un grain de piment original et sans danger pour la société française.
Bien que la guerre d'Indochine ait suscité un temps un racisme populaire, c'est, au contraire, le souvenir de la sympathie suscitée dans les années 60 et 70 par les guerres anti-américaines, puis par le sort des boat-people et des victimes des Khmers rouges qui l'emporte incontestablement dans la perception de ces nouveaux arrivants. Tandis qu'à l'image positive de la Chine maoïste répandue dans les années postérieures à 1968 semble s'être ajoutée la sinophilie droitière orchestrée ensuite par Alain Peyrefitte, pour recouvrir dans l'opinion les vieilles peurs suscitées jadis par les images effrayantes du martyre des missionnaires européens ou de la Révolte des Boxers.
Quant à l'immigration européenne, on peut douter qu'elle soit encore perçue comme étrangère. C'est à se demander, par exemple, si les Portugais - la communauté étrangère la plus importante numériquement - sont encore vus comme des "immigrés", dans le sens que ce mot semble avoir pris dans le langage courant depuis une dizaine d'années et qui désigne des "autres que nous", qui auraient un "chez eux", une "identité" et une "appartenance" autre que les nôtres, et, finalement, dont la légitimité de la présence en France est perçue comme problématique. Le souvenir des manifestations violentes d'autrefois à l'encontre des Italiens ou des Polonais semble soit totalement évanoui, soit rangé parmi les vestiges étranges et difficiles à croire légués par des époques révolues, que d'autres images comme celles de la signature du Traité de Rome ou des manifestations unanimes de sympathie suscitées par la lutte de Solidarnosc ont contribué à occulter complètement.
Certes, la xénophobie est un phénomène instable qui peut élargir soudain sa cible, réveiller d'anciens fantasmes et changer de bouc émissaire, mais le fait est là : il a fini par s'opérer dans les mentalités françaises une distinction fondamentale entre les immigrés originaires du Maghreb (auxquels on peut associer toutes les personnes d'origine africaine) et les autres immigrés, les premiers étant devenus la cible privilégiée de l'hétérophobie. Paradoxalement, de jeunes Français qui ne connaissent pas d'autres pays mais qui ont un nom à consonance arabe sont perçus comme davantage "étrangers" qu'un immigré de fraîche date venu de Pologne ou du Portugal. Cela alors que l'idée de l'altérité irréductible des juifs, qui a longtemps constitué l'incarnation principale du racisme dans ce pays, semble, elle aussi, profondément reléguée, sauf pour quelques attardés des préjugés d'antan.
La coupure qui s'instaure désormais est bien entre, d'une part, une partie de la population immigrée ou d'origine immigrée ressentie comme allogène parce qu'originaire du Maghreb ou d'Afrique, et d'autre part, le reste de la population, y compris tous les gens qui proviennent d'autres immigrations. Même s'il ne faut pas exagérer cette coupure, puisque toutes les études sociologiques nous montrent que, grâce à l'école et à la vie sociale des jeunes, un brassage s'opère malgré tout, qui empêche toute formation de ghetto, il faut s'interroger sur les raisons d'une telle différence de perception dans les mentalités collectives.
Pourquoi, en effet, cette exception dans le processus d'intégration, ou plutôt ce cas particulier, puisqu'il est bien clair que le processus n'est pas remis en cause mais qu'il est rendu plus difficile et rencontre des freins spécifiques ?
Une comparaison peut nous aider à comprendre comment le legs d'un passé douloureux peut peser sur les difficultés d'insertion présentes d'une catégorie de la population. Descendant d'une main-d'œuvre amenée de force, les Noirs américains sont les héritiers d'un autre type de récit que celui qu'ont reçu en héritage tous les descendants d'immigrants de l'histoire des États-Unis, dont les ancêtres ont tous accompli un mouvement volontaire vers une terre perçue comme un rêve d'émancipation. Tandis que le reste de la population américaine conserve, elle aussi, dans son regard sur les Afro-Américains, le souvenir lointain de l'esclavage. Tout se passe comme si, dans ce cas aussi, un passé de violence, de sueur et de sang faisait encore retentir de lointains échos.
Contentieux historique donc, comme celui que l'on retrouve à l'origine des difficultés d'intégration des Maoris de Nouvelle-Zélande, même s'ils ne sont pas, quant à eux, des immigrants, et à la différence près que, dans ce cas, le lien entre la nécessité d'un retour critique sur le passé semble avoir été établi avec les enjeux d'intégration présents.
Bien que le souvenir de la colonisation et de la guerre d'Algérie n'ait que peu de visibilité dans l'espace public hors des débats sur la torture réveillés par des témoignages récents, il est porté directement par une part importante de la population actuelle de la France : les deux tiers du million de pieds-noirs qui vivaient en Algérie lors de l'indépendance sont toujours vivants, et leurs descendants, presque aussi nombreux, ont plus ou moins hérité à leur tour de bribes de récits du drame qu'ils ont connu. Tandis que le nombre de Français de métropole à avoir vécu à divers titres en Algérie-notamment à y avoir servi sous les drapeaux, comme la plupart des 2 millions d'hommes constituant les classes d'âge nées entre 1932 et 1942 - est plus considérable encore et pèse d'autant plus, de manière diffuse, dans la vie sociale qu'ils constituent aujourd'hui une catégorie d'âge parvenue au sommet de sa vie active ou juste à celui de la retraite(1). Et il faut ajouter à ces témoins du drame et détenteurs de bribes de mémoire blessée plus d'un million de personnes immigrées nées en Algérie ou de parents algériens et établies en France, dont beaucoup sont françaises tout en étant les héritières de la mémoire de l'autre versant de ce conflit. De nationalité française, elles sont les dépositaires d'une mémoire familiale qui donne une image peu flatteuse de la France.
Rappelons que, dans l'ensemble de l'histoire des empires coloniaux des XIXe et XXe siècles, la colonisation de l'Algérie est un cas particulier. On trouve peu de pays où la conquête militaire a été si violente et où l'éradication des structures sociales autochtones a été si radicale, avec l'abandon de l'idée d'un royaume arabe vassal, émise un temps sous le Second Empire, et le choix d'un projet de rattachement pur et simple à la métropole. Nulle part les efforts d'implantation d'une minorité de colons venus d'Europe n'ont été si importants. Et dans aucun autre cas, le blocage, cautionné par la métropole, dans l'accession de tous les habitants à la citoyenneté et au droit de vote, n'a conduit à un conflit aussi long et aussi sanglant. Si l'on examine le cas du seul autre pays à avoir également connu l'implantation d'une importante minorité européenne, celui de l'Afrique du Sud(2), on constate que si le blocage a été plus fort encore, la métropole coloniale a eu la sagesse de s'en désolidariser. Elle n'en a pas endossé la responsabilité, laissant le conflit se résoudre entre la minorité européenne et la majorité autochtone et non entre cette dernière et la métropole. Dans le cas de l'Algérie, le projet de conquête a bel et bien été, pendant près d'un siècle, le dogme officiel de trois Républiques, et ce fait est non seulement à la racine de la violence du conflit algérien d'hier mais aussi, aujourd'hui, à la racine d'un contentieux non apaisé, d'une tension latente qui subsiste entre deux mémoires.

L'absence d'une vision commune du passé colonial

La contradiction persiste, en effet, entre deux récits et deux visions de la colonisation et du conflit qui y a mis fin. Pour les uns, l'Algérie française vivait tant bien que mal et aurait pu durer si des fanatiques n'avaient déclenché dans un ciel relativement serein un cycle absurde de violences barbares. Pour les autres, les injustices et les violences commises au nom de la France, en contradiction avec les valeurs qu'elle proclame, rendaient inévitable une lutte de libération. N'est-ce pas, au fond, la première vision des choses qui prévaut dans l'opinion française, d'autant qu'elle se considère comme confortée par le spectacle de l'anarchie algérienne actuelle perçue, bien à tort, comme une confirmation rétrospective d'un tel point de vue ? Et n'est-ce pas la seconde qui prévaut dans l'opinion algérienne, conduisant, par exemple, tout parti, tout journal, tout personnage public à devoir proférer un couplet rituel bêtement antifrançais s'il veut échapper à la disqualification suprême qui consiste à être accusé d'appartenir à un hypothétique hizb frança (parti de la France)... ? Le conflit de ces deux perceptions de l'histoire sépare non seulement les opinions publiques des deux pays, mais déchire aussi les Franco-Algériens(3), qui perçoivent l'opinion dominante tout en étant dépositaires d'une mémoire en contradiction avec elle.
Une telle situation empêche bien évidemment une relation normale entre les deux États. Même les matchs de football, on l'a vu, ne peuvent se dérouler normalement... On pourrait multiplier les exemples de faits qui montrent l'absence de normalité dans les relations entre deux pays qui n'ont pourtant aucun contentieux actuel mais qu'un passé toujours présent divise inexorablement. Mais, au-delà des relations entre États, c'est la perception par la société française de plus d'un million de personnes qui en font partie qui est en cause.

On peut tourner une page d'histoire, on ne peut pas faire en sorte qu'elle n'ait pas existé. Or, au lendemain de la guerre d'Algérie, l'opinion française, lasse du conflit, s'en est tenue à l'idée que " le temps des colonies [était] terminé ". Conclusion un peu brève car elle laissait en suspens l'immense question de savoir si ce qui n'était plus admis aujourd'hui était légitime hier. Trois Républiques ont proclamé que l'Algérie, c'était la France, que la France ne pourrait survivre à la perte de ce territoire et qu'elle ne le quitterait donc jamais(4). Est-il donc suffisant qu'au lendemain de l'indépendance on se limite à dire : " C'en est fini ; n'en parlons plus " ? À oublier purement et simplement la litanie des discours officiels et ce qui a été enseigné pendant près d'un siècle dans les manuels scolaires, on prend le risque de laisser toutes ces vérités officielles d'hier inscrites sur le tableau noir en se limitant à parler d'autre chose, sans s'être donné la peine de les effacer.
Le passé que l'on proclame oublié se manifeste dans le présent. " Le colonialisme, ça se paie ", a écrit Rachid Boudjedra(5). À ne pas vouloir discuter de sa dette morale, la France a pris le risque de retrouver à chaque pas des conflits issus de contentieux d'hier dont elle a cru pouvoir décréter l'oubli. On ne se débarrasse pas ainsi d'une politique d'État assénée pendant près d'un siècle. La République ne peut même pas invoquer ici ce que certains ont pu avancer pour sa défense dans le cas d'une autre page d'histoire : l'argument-qui ne manquait pas d'une certaine légitimité-consistant à dire qu'elle n'avait pas à être saisie des persécutions antisémites commises par l'État français. C'est bien à elle de répondre de sa politique coloniale.
Pourquoi un retour sur son passé colonial est-il si difficile à la République ? Est-ce à cause de l'actualité, qui a tendance à conforter l'opinion française dans ses convictions héritées de l'époque coloniale ? La période 1988-1992, où l'Algérie avait connu une éphémère phase de démocratisation, avait permis d'ébaucher des dialogues entre intellectuels français et algériens, vite arrêtés quand de nouvelles vagues de violence et de xénophobie ont submergé le pays(6). Le climat international qui a succédé au 11 septembre 2001 a fait le reste. Problème de génération ensuite. Un certain nombre de visions du passé sont probablement trop ancrées chez une partie de ceux qui l'ont vécu pour qu'ils puissent changer leur manière de voir, et ce n'est que lentement que le renouvellement des générations favorisera des regards différents. Mais aussi, on ne peut guère imaginer que les autorités françaises puissent aborder officiellement de manière critique le passé de la France en Algérie sans qu'une volonté symétrique d'abandon de la langue de bois et de la mythologie officielle se manifeste sur l'autre versant de la Méditerranée.
Même s'il ne s'agit pas de renvoyer dos à dos colonialisme et guerre de libération, un retour serein sur le conflit ne pourrait être que simultané et bilatéral. Un peu comme cela s'est produit de la part de l'Allemagne et de la République tchèque vis-à-vis de leur passé tragique durant la Seconde Guerre mondiale(7), l'Allemagne reconnaissant, par la voix de son chancelier, l'illégitimité de son agression et de l'occupation de la Bohème, et la République tchèque présentant, par la voix de son président Vaclav Havel, ses excuses au peuple allemand des Sudètes pour les violences, les spoliations et les expulsions qu'ont subi les populations civiles à la fin de la guerre.


Toute clarification rétrospective du passé franco-algérien ne pourrait, de la même façon, qu'impliquer un abandon conjoint des vérités officielles antérieures. Car la violence de la guerre de libération, par exemple, n'a pas eu pour fondement seulement des responsabilités françaises. Il est impossible de la comprendre sans pointer le fait que ses dirigeants ont privilégié une logique de violence faisant peu de cas des vies humaines, ou n'ont pas su s'y opposer quand des éléments indisciplinés la pratiquaient.
Comment concevoir aussi que la France reconnaisse ses responsabilités dans le déclenchement et la prolongation de la guerre, la pratique de la torture et le massacre de populations civiles, si, du côté algérien, il n'y a pas simultanément un regard critique sur les assassinats et autres agressions de civils européens qui ont encouragé leur départ, la destruction de villages algériens non ralliés au Front de libération nationale (FLN) ou les atrocités commises contre des harkis et leurs familles au moment de l'indépendance ?
Des actes barbares ont été commis de part et d'autre, dans lesquels parfois la responsabilité des États a été en cause (celle de la République française, d'une part, et celle du FLN devenu en 1962 l'État algérien, d'autre part), sur lesquels aucune justice n'a jamais été prononcée, même limitée symboliquement à quelques cas exemplaires. L'existence de crimes de l'autre camp est alléguée par chacun pour imposer le silence sur ceux dans lesquels on pourrait lui imputer une responsabilité. Comme si le recours à des actes barbares n'exigeait pas un tribunal mais l'oubli. Comme si le recours de l'ennemi à la barbarie avait légitimé contre lui l'emploi de conduites barbares.

Un travail de mémoire qui concerne les deux parties

Côté français, une cascade d'amnisties a jeté un voile pudique sur ce passé, et même les tortionnaires contre lesquels des charges précises avaient été rassemblées n'ont jamais été inquiétés. Pour importante qu'elle soit, la condamnation du général Aussaresses en janvier 2002 n'est qu'une mesure de peu de poids. Côté algérien, une légende officielle tissée de simplifications et de mensonges a pris la place de l'histoire, et aucune demande n'a jamais été formulée pour qu'une juridiction internationale fasse justice des crimes de l'armée française ou de l'Organisation armée secrète. La sainte alliance des mauvaises consciences a conduit chacun à préférer le silence.
Même si les conditions ne sont guère réunies, n'est-il pas essentiel de préparer des actes symboliques, du type de ceux qui ont succédé aux États-Unis à la guerre du Vietnam, telle la rencontre à Washington, lors d'une cérémonie commémorative rassemblant plusieurs milliers d'anciens combattants du Vietnam, entre la Vietnamienne qui avait ému le monde entier quand une photo l'avait montrée petite fille, en 1972, fuyant nue sur une route un bombardement au napalm, et l'officier américain qui avait organisé l'opération ? La première a déclaré : " On ne peut pas changer l'histoire, mais au moins peut-on essayer de faire de notre mieux pour promouvoir la paix ", et a ouvert ses bras au second, devenu pasteur, venu lui demander son pardon(8). Rien d'étonnant si, depuis 40 ans, les journaux trouvent régulièrement de nouvelles occasions de se demander quand la guerre d'Algérie va enfin s'achever. À les lire, c'est même à croire que, en près de 30 ans, on est passé de l'illusion que la guerre était achevée... à la certitude qu'elle ne l'était toujours pas(9).
Aucun geste symbolique fort de nature à vider les rancunes d'hier n'a été accompli depuis plus de 40 ans. Les circonstances actuelles sont loin d'y être favorables. Est-ce une raison pour ne pas désigner ce retour de la République française sur ses responsabilités passées comme une nécessité, non seulement pour qu'on puisse imaginer que s'instaurent un jour des relations normales entre les deux pays, mais aussi pour que soit levé un obstacle important à la pleine intégration des Français d'origine algérienne et maghrébine ? Si un tel objectif n'est pas pour demain, il est essentiel de préparer, par des initiatives communes avec des intellectuels algériens ou par des gestes unilatéraux, les conditions qui permettront de l'atteindre.
Gilles MANCERON, Rédacteur en chef d'Hommes et Libertés Revue de la Ligue des droits de l'homme

1. Voir notamment STORA, Benjamin, La gangrène et l'oubli : la mémoire de la guerre d'Algérie, Paris : Éd. La Découverte, 1998, 376 p., ainsi que MANCERON, Gilles ; REMAOUN, Hassan, D'une rive à l'autre. La guerre d'Algérie de la mémoire à l'histoire, Paris : Éd. Syros, 1993, 292 p.
2. Voir sur ce point MANCERON,Gilles, "Aux extrêmes de l'Afrique", in : MANCERON, Gilles (sous la direction de), Algérie : comprendre la crise, dépasser la violence,Bruxelles : Éd.Complexe, 1996, 240 p.
3. Terme employé ici pour désigner des Français dont la nationalité française n'est en rien déniée, forgée sur le modèle d'Africains-Américains.
4. On cite souvent la phrase de François Mitterrand, alors ministre de l'Intérieur, formulée le 5 novembre 1954 lors d'une tournée d'inspection dans les Aurès : " L'Algérie, c'est la France. Et la France ne reconnaîtra chez elle d'autre autorité que la sienne", mais elle n'a rien d'exceptionnel pour un ministre de la IVe République qui ne faisait que répéter le discours constant sur ce point des institutions françaises. Une autre idée était proférée sans cesse par les responsables de la République, celle selon laquelle la France ne survivrait pas à la perte de ce morceau d'elle-même qu'était l'Algérie. Ainsi, Maurice Bourgès-Maunoury, ministre de l'Intérieur, déclarait le 5 novembre 1955 : " Notre pays ne peut rester lui-même que grâce à ses prolongements africains.Or, la clef de voûte de cetteAfriquefrançaise, la clef de voûte del'édifice français tout entierest précisément cetteAlgérie dont nous avons voulu qu'elle soit le prolongement direct de la métropole". Ou encore, le président du Conseil, Edgar Faure, déclarant le 26 septembre 1955 : " Sans l'Algérie et sans l'Afrique française, que deviendrait notre pays ? Son économie gravement atteinte, son rayonnement mondial compromis, il ne serait plus que le reflet, chaque jour affaibli, de sa grandeur ancienne".
5. Le Nouvel Observateur, octobre 1996.
6. En particulier, le colloque "Mémoire et enseignement de la guerre d'Algérie", organisé en mars 1992 à Paris, a permis que des réflexions soient menées conjointement par des intellectuels français et algériens sur les deux versants de l'histoire de ce conflit. Ils avaient conclu à la nécessité d'un cadre permanent de réflexion franco-algérien, ouvert notamment à des historiens et à des rédacteurs de manuels scolaires, sur les représentations réciproques actuelles et la manière de présenter dans chaque pays la colonisation et la guerre.
7. Rappelons que l'annexion de la Bohème-Moravie au Reich, dont le prétexte avait été le sort de la minorité allemande des Sudètes, avait permis une domination féroce de la population tchèque par les nazis, qui a été suivie, à la fin de la guerre, de représailles, de violences, de spoliations et d'expulsions à l'encontre de l'ensemble de la population des Sudètes. Les excuses de Vaclav Havel ne signifient en rien une réhabilitation des crimes nazis.
8. Le Monde du 19-8-1997.
9. Ainsi, Le Monde du 10 avril 1975 relatait les propos de Georges Gorse à l'occasion de la visite en Algérie du président Valéry Giscard d'Estaing : " Cette fois, c'est vraiment la fin de la guerre d'Algérie" ; mais le même journal rapportait le 30 septembre 1982 le vœu du Premier ministre Pierre Mauroy lors du débat sur l'amnistie complète des généraux putschistes : " Il est temps que la guerre d'Algérie se termine" ; 10 ans plus tard, L'Express du 23 janvier 1992 s'interrogeait en titrant un dossier : "France-Algérie, la guerre est-elle finie ?", et Le Nouvel Observateur concluait le 11 mars 1993, après l'assassinat de Jacques Roseau, que " la guerre d'Algérie n'est pas terminée". Le 18 octobre 2001, le même hebdomadaire titrait : "Quarante ans après les accords d'Évian : Algérie, des feux mal éteints", et le 16 janvier 2002, Libération titrait : "La guerre d'Algérie n'est pas finie".

9260 articles sont disponibles en ligne à la lecture !

RECHERCHER UN ARTICLE

par mots cles
dans

par revue
numero

par auteur

lancer la recherche

© Africultures 2018