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La Mémoire

décembre 2002

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Mémoire(s)

Extrait de la table ronde : Mythe(s), mémoire(s), histoire(s), identité(s) .

Variations autour du terme "intégration", organisée par le CIEMI le 26 juin 2002

Migrations Société - n°84

A. Battegay : Le 11 septembre est-il aussi susceptible de devenir une date mythique, une date repère qui marque un moment de rupture des équilibres manifestes ? Est-ce que cela peut donc activer toute une mémoire de l'islam ? Je ne sais pas combien de temps il faudra pour qu'on puisse y répondre. Il y a toute une élaboration discursive qui n'est pas finie autour de cet événement, qui lui-même n'est pas clos.
J.-L. Richard : Le 11 septembre ? On ne sait pas. Pour les attentats islamistes à Paris, on a cru que tel attentat allait marquer fortement la mémoire, et moi qui étais dans la station de métro le jour où une bombe a éclaté, je m'étais dit que je n'oublierai jamais ce jour-là. Et puis je me suis rendu compte que j'avais récemment oublié la date (le 17 août 1995) parce que, 15 jours plus tard, il y avait une autre bombe qui explosait, puis une autre et une autre...
A. Battegay : Ces attentats ont produit une mobilisation de l'imaginaire sur l'islam, notamment de l'image négative de l'islam. C'est pareil pour le 11 septembre.
P. Vianna : En matière de transformation d'une date en mythe, nous pouvons rappeler le 14 Juillet, qui est resté une date mythique et symbolique quand on sait que, concrètement, la prise de la Bastille n'avait aucune importance.
F. Lorcerie : Il s'agit d'un phénomène non pas lié à la mémoire, mais à l'histoire nationale : le 14 Juillet a été adopté par la IIIe République comme la fête nationale parce qu'on célébrait la prise de la Bastille, et c'est à ce moment-là que cette date est devenue une date politique.
P. Vianna : S'il n'y a pas d'autres attentats du type 11 septembre, cette date pourrait se transformer effectivement en mythe, mais si les attentats se multipliaient, cette date-là ne serait plus aussi symbolique car elle aurait été banalisée. Mais des prises de la Bastille il n'y en a eu qu'une. On a pu inventer le 14 Juillet parce qu'il n'y a eu qu'une Bastille.
F. Lorcerie : Pour qu'un événement devienne mythe, il faut une production discursive, une production narrative ainsi que des rites commémoratifs.
J.-L. Richard : Cette question de dates est importante, car il s'agit du passage de la mémoire au mythe. Sayad disait que, en ce qui concerne les bidonvilles de Nanterre, il n'y a ni de date de création ni de date de clôture. On n'inaugure pas un bidonville. On ne sait pas très bien quand cela a commencé, on ne sait pas très bien quand cela a fini. Peut-on dire qu'un mythe se construira autour des bidonvilles de Nanterre ?
L. Prencipe : En ce qui concerne le 11 septembre, je pense que cette date ne pourra pas devenir un mythe au sens où on l'entend, pour la simple raison qu'elle ne pourrait le devenir que pour ceux qui auront le courage de se réclamer de ce qu'ils ont fait, c'est-à-dire seulement pour ceux qui seront capables de rendre positif ce qui s'est passé.
P. Vianna : Les mythes peuvent être construits à l'envers. Le mythe de Pearl Harbor, par exemple. Bien qu'étant une date négative, elle est devenue le symbole de la "traîtrise des Japonais".
L. Prencipe : Mais c'était également le début de la victoire. Parce qu'on arrive à placer le négatif dans un tout positif. Mais l'élément négatif en soi ne peut pas devenir un mythe.
P. Vianna : Donc, si demain les États-Unis gagnent la "guerre contre le terrorisme", le 11 septembre peut devenir une date mythique fondatrice du démarrage de la lutte contre Al-Qaïda, tout comme la date de l'attaque de Pearl Harbor est perçue comme celle du début de la victoire contre les Japonais.
J.-L. Richard : Mais je crois également que ce serait une date qui serait utilisée dans l'exploitation d'idées telles que l'islam est l'ennemi ou que l'islam veut détruire l'Occident.
L. Prencipe : Oui, mais c'est seulement une approche défensive, ce n'est pas quelque chose de positif. On crée quelque chose de positif si on arrive à un but : " On a détruit l'islam. Vous avez vu ? Cela a commencé là ", mais je crois que ceci n'est ni pensable ni imaginable. Le moment négatif est assumé, intériorisé dans le cadre d'un chemin qui va devenir positif à son terme. Autrement le mythe n'aurait aucun sens. Le mythe doit donner "consistance" à l'histoire. À New York, trois mois après les attentats, on a vu l'attitude des familles des victimes et les rites du souvenir. En même temps, on a entendu le nouveau maire de New York affirmer qu'il était juste que ces familles souhaitent faire du Ground Zero un lieu de mémoire, mais qu'il pensait que finalement on devrait y construire un centre commercial pour démontrer la capacité américaine de réagir aux obstacles de tout genre.
A. Battegay : Au Moyen-Orient, j'ai eu l'occasion d'assister à des discussions portant sur Ben Laden. Les gens disaient que soit il était mort et il devenait alors un martyr, soit il était toujours vivant, soit encore on ne saurait jamais s'il est mort ou vivant, et dans ce cas de figure il a toutes les chances d'acquérir une dimension mythique. Il y a donc des processus très complexes et contrastés autour de cette date du 11 septembre. Nos hésitations pour savoir si nous avons affaire à de la mythologie, à de la construction symbolique, à des récits argumentatifs ou justificatifs marquent bien notre époque : on a l'impression qu'autour de ces questions d'immigration, de sécurité, la société met en jeu des dynamiques très importantes qui jouent sur une durée différente, certaines étant liées à l'actualité (les bombes, Le Pen...), d'autres à l'histoire et à un imaginaire historique (les croisades, etc.). On travaille donc sur des temporalités, et sur des couches de signification très différentes.
Une multiplicité de petits éléments donne lieu à des récits, et nous sommes dans l'incertitude quant à savoir si vraiment nous sommes à un tournant majeur en matière d'Europe, d'immigration, d'évolution de la France, qui en infléchiraient les grands récits de référence. Nous sommes dans l'impossibilité de dire si nous vivons une mutation ou si nous sommes dans une période de recomposition pendant laquelle les choses se réajustent.
J.-L. Richard : Et cela nous ramène aux responsabilités sur le double effet que peuvent avoir certains discours. Quelques jours après le 11 septembre, j'ai lu avec une grande inquiétude dans Le Figaro un article qui déclarait que le "Grand Soir" pour les jeunes de banlieue est le djihad à l'échelle planétaire. Et j'ai trouvé cela ahurissant parce que, effectivement, c'était l'expression d'une croyance (cela pouvait justifier le mythe pour les musulmans, mais aussi, par opposition, pour les autres). Je trouve cela très douteux. Le savant qui utilise le fait d'être savant pour avoir accès aux médias et qui répercute ce genre de discours peut très bien renforcer ce qu'il croit combattre.
D. Baillet : On se posait la question de savoir s'il fallait parler de mémoire au singulier ou de mémoires au pluriel. Il est intéressant d'évoquer les différentes mémoires qui existent aujourd'hui. En ce qui concerne la guerre d'Algérie, par exemple, il existe de nombreuses mémoires qui s'entrechoquent, sont contradictoires et ne parviennent pas à se réconcilier. L'objectif est peut-être de ne pas rester à l'état de mémoires plurielles, mais de parvenir à une mémoire commune, sans que cela signifie une mémoire officielle. La mémoire commune n'est pas en effet la mémoire officielle. Elle coordonne simplement des mémoires différentes, fractionnées, fracturées.
F. Lorcerie : Il n'est peut-être pas nécessaire d'imaginer qu'on puisse unifier les mémoires. Les mémoires sont plurielles. Ce qu'on peut viser, c'est unifier l'histoire, et ce n'est pas facile. L'histoire est l'élaboration plus ou moins objective du changement historique. Elle suppose l'adoption d'un point de vue tant scientifique que politique, une base d'universalisation possible des repères cognitifs sur le changement. Hassan Ramaoun note, par exemple, qu'il n'y a pas d'histoire nationale de l'Algérie. L'histoire enseignée en Algérie s'intéresse au Moyen-Orient, mais fait l'impasse sur l'histoire du Mouvement national algérien et sur la période contemporaine, pour des raisons qu'on devine : que va-t-on dire de Messali Hadj, du cheikh Ben Badis ou de Ben Bella ?
En France, l'histoire nationale-"l'histoire de France"-comme on disait, a été élaborée dans une perspective nationaliste au moment de la construction de l'État-nation. Cette perspective a été critiquée pour son étatisme et l'essentialisation de la France éternelle, elle ne fait de place ni à l'histoire des minorités ni à l'histoire de l'immigration, elle ne permet guère aujourd'hui de donner aux générations scolarisées les repères dont elles ont besoin pour comprendre la genèse des conflits qui traversent la société où elles vivent. Il y aurait certainement de ce point de vue un travail à faire de réélaboration du bagage des connaissances historiques dispensées aux élèves. En revanche, je ne vois ni la possibilité ni la nécessité d'unifier les mémoires plurielles, les mémoires croisées. La pluralité des mémoires est constitutive d'une société moderne. C'est vrai des mémoires collectives et même des mémoires individuelles, cela va de pair avec la pluralité des identités sociales de chacun.
J. Weydert : Il est important d'admettre qu'il puisse y avoir une pluralité de mémoires. Or, c'est justement cela qui est en cause. L'histoire n'existe pas, on la refait.
L. Prencipe : Dans la perspective d'une histoire à écrire, d'une histoire commune à re-proposer, figure le chapitre écrit par les migrants justement, et il n'est pas encore dit qu'il soit accepté, métabolisé et considéré comme faisant partie constituante d'une société construite-ou en construction-qui est la France et d'une société en construction qui est l'Europe. Notre point de départ préalable, notre a priori est le fait que nous considérons que les migrations ont contribué positivement à cette construction. Or, pour beaucoup de gens, cet apport est négatif. Et les deux conceptions se heurtent. Comment pouvoir non pas démonter, mais soutenir ce que nous considérons comme un apport positif et une présence constitutive au sein d'une société nationale et d'une société élargie comme la société européenne contre ceux qui continuent à dire : " Non ! Parce que c'est de l'invasion, du danger identitaire, du danger religieux, de la mise en discussion de nos principes, de nos valeurs républicaines constitutives originaires " ? C'est l'élaboration de ce "comment" que nous essayons d'approcher avec nos considérations.
B. Veith : Les mémoires peuvent être mobilisées, étayer des constructions identitaires, des constructions symboliques dont je ne saurais dire si elles sont ou ne sont pas des mythes. Dans la thèse que j'ai soutenue(1) j'ai analysé un discours sur l'identité locale d'Artenay, un bourg centre-beauceron qui a élu comme maire et conseiller régional un ancien réfugié politique espagnol. La construction discursive qui s'ensuivit avait une triple finalité : d'abord, permettre aux anciens et aux nouveaux habitants de vivre ensemble harmonieusement ; ensuite, légitimer l'élection de ce maire atypique ; enfin, se distinguer à la fois des petites communes environnantes (en disant : " Nous sommes une ville dynamique par opposition aux petits villages qui se dépeuplent ") et du bourg péri-urbain voisin, auquel on dispute le siège de conseiller général (en disant avec autant de conviction : " Nous sommes à la campagne par opposition à la ville et à la banlieue, à la cité dortoir "). Il s'agissait, pour des érudits qui gravitent autour du pouvoir local, des radicaux-socialistes ainsi que du curé de la paroisse, de permettre aux anciens habitants de se retrouver dans un passé commun et aux nouveaux de s'identifier à la société locale, de prouver l'unité et l'unicité de cette petite ville en devenir, de dépasser les clivages anciens entre cléricaux et anticléricaux. La commune prouve sa spécificité dans son ouverture politique, dans sa vitalité, dans sa capacité à changer, à renouveler sa population, à se ressourcer et à s'enrichir à partir de l'apport de nouveaux habitants, y compris des étrangers. Le recours à la mémoire du lieu à travers l'évocation de mémoires familiales, certes courtes, et surtout à partir d'un important travail historiographique dans les archives étaie ce discours, au prix parfois de quelques glissements ou omissions. Par exemple, le bourg, ancien gîte d'étape avant l'implantation du chemin de fer, est présenté comme plus ouvert aux idées subversives de la capitale, plus à gauche que le bourg rival appartenant à la forêt orléanaise, alors que celui-ci eut des militants blanquistes, plus extrémistes que les républicains beaucerons, souvent alors grands fermiers. Il reste que les contradictions du discours se résolvent néanmoins dans une stratégie cohérente : maintenir la cohésion sociale en diffusant une certaine image du lieu, celle d'une société ouverte et en mutation.
P. Vianna : Il ne s'agit certes pas d'unifier les mémoires, mais il est important de les partager, de les croiser. C'est ce travail-là qui permettrait la construction d'une histoire commune et contradictoire, qui marquerait le passage à l'acceptation d'une histoire qui est contradictoire.
A. Battegay : Sur la pluralité des mémoires, je ne suis pas sûr que l'unification soit souhaitable ou qu'elle va arriver, mais une mémoire, cela se fabrique. On fabrique une mémoire d'un lieu. Il y a des mémoires familiales qui sont très fortes dans les récits de parcours, qui eux aussi se fabriquent, émaillés par des ruptures et des oublis, des marginalisations de membres, etc. Les mémoires sont vivantes, et ne sont pas simplement des souvenirs. Cette dimension est très importante et, à mon avis, empêche leur unification. Je fais confiance aux historiens, mais il faut être très attentif à la télévision, aux films, à toute cette production contemporaine d'histoire et de récits historiques, car c'est une production accessible qui ne passe pas par l'école. Je ne suis plus sûr que l'école, l'enseignement et l'histoire officielle telle qu'elle est écrite aient le monopole du récit historique. Une autre dimension est celle de l'unification de l'histoire qui, du coup, devient plus complexe. Je voudrais rajouter un point, notamment en lien avec la question du Musée de l'immigration. Il me semble qu'il s'agit là d'un geste officiel de mise en patrimoine d'un certain nombre d'expériences ou de représentations, et la mise en patrimoine est autre chose que la mémoire. Un passage se fait ici à l'officialité, et c'est aussi une politique de la mémoire ; c'est également une manière de prélever des éléments qu'on dit être mémorables, faisant partie du patrimoine au détriment d'autres. Autour de la question de la patrimonialisation, c'est-à-dire de la mise en patrimoine, il y a des enjeux considérables. Y compris dans des initiatives bien intentionnées, dont je partage les intentions initiales, mais qui aboutissent parfois à des modes d'intervention qui posent problème. Ainsi, quand on fait le recueil des mémoires, on s'en tient souvent aux mémoires locales, aux mémoires de ceux qui habitent encore sur place, et on oublie les mémoires des absents, de ceux qui sont partis ou qui n'ont habité les lieux que de passage, parfois plus nombreux que ceux qui sont restés sur place. Par ailleurs, quand les gens racontent des bribes de cette époque, cela devient de la nostalgie, et leurs témoignages sont souvent pris dans des procédés pédagogiques, à destination des enfants et des élèves des écoles, et deviennent des traces figées. Tout cela pour illustrer le fait que le côté mise en patrimoine, mise en musée notamment de l'immigration demande réflexion. Une conception de ce genre, muséale, avec cette tendance muséographique fige les choses. Un musée doit-il être beaucoup plus proche de l'actualité ? Doit-il être plus proche d'un centre d'interprétation de la diversité culturelle des populations urbaines d'aujourd'hui ou doit-il être plus proche d'un récit historique de la formation des populations régionales ?
P. Vianna : La création d'un Musée de l'immigration qui se contenterait de parler de l'immigration des XIXe et XXe siècles ne conduirait-elle pas à une sorte de ghettoïsation de l'immigration ? Un véritable musée - bien que je n'aime pas trop ce terme- de l'immigration ne devrait-il pas aller beaucoup plus loin dans le passé pour justement faire remonter à la surface le long passé migratoire de ce territoire qu'est aujourd'hui la France ? C'est une question justement de lecture de l'histoire.

(1). VEITH, Blandine, Artenay, une petite ville en devenir : analyse du pouvoir, Paris : Université Paris X, thèse de 3e cycle en sociologie et économie rurale, 1984, 364 p.

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