Association des Revues Plurielles (ARP) - A Littérature/Action (ex Algérie)Zoom : la revue de presse sur un thème d'actualité
Association des Revues Plurielles






zoom

La Mémoire

décembre 2002

les articles du zoom| tous les zooms

zoom

....

Histoires et mémoire d'une famille migrante

Du sud de l'Italie vers les Amériques

Mémoire et biographie

Gianfranco PECCHINENDA
Migrations Société - n°67

On peut considérer la biographie comme une sorte d'enchevêtrement entre l'histoire personnelle du narrateur et un ensemble de mémoires collectives, ou encore de "mythes", constituant, d'une certaine manière, le cadre théorique de référence qui lui donne un sens.
L'exemple analysé ici concerne une "mémoire" qui bouge vers l'Occident, à la recherche de la vie. Le fait de relater cette mémoire - d'abord racontée puis transcrite - lui donne un sens qu'auparavant elle n'avait pas, celui d'une mémoire migrante, qui peut être celle d'un individu, d'une famille, voire de tout un peuple. Il s'agit d'un élément de comparaison indispensable pour la compréhension d'un phénomène - l'émigration - fondamental pour la reconstitution de l'identité individuelle et collective d'une société.
L'histoire que nous allons relater est réelle, les personnes citées sont des êtres en chair et en os, qui ont vécu - et parfois même, plus au moins directement, revécu - les événements dans les temps et les lieux décrits. Dans notre texte nous avons gardé de petites digressions, voire des imprécisions qui permettent de respecter le caractère intime de certaines histoires douloureuses.

Les origines

Cette histoire trouve ses origines dans la première moitié du XIXe siècle, dans un tout petit village de l'arrière-pays du sud de l'Italie, un de ces endroits entourés de bois et de montagnes, où le climat et la morphologie des terres semblent s'allier pour rendre plus difficile la survie de ses habitants.
Certains fruits du processus d'émigration y sont déjà perceptibles à l'époque ; de nombreux jeunes du terroir trouvaient une issue à la misère grâce au départ aventureux vers des mondes inconnus. Ces départs étaient bien perçus et encouragés, car l'on reconnaissait qu'il s'agissait de la seule possibilité d'échapper à un destin de misère. Néanmoins, certaines résistances se manifestaient, dont, notamment :
- une rhétorique officielle qui soulignait, en les exagérant, les dangers d'un long voyage, de la rencontre avec d'autres cultures dans des terres inconnues, et qui avançait des exemples de maladies, de misère et de dégradation frappant les compatriotes à l'étranger. Ce discours résultait de la crainte - fondée - de voir partir le meilleur des forces physiques et intellectuelles du pays, le meilleur des jeunes ;
- la crainte, encore une fois fondée, des mères et des épouses de voir partir - et surtout de ne jamais voir revenir - leurs enfants et leurs maris. Cette crainte était liée non seulement à des raisons purement affectives, mais aussi matérielles : sans hommes et avec des enfants en bas âge, la vie, déjà difficile, devenait pratiquement impossible.
Alors, comme l'on confie son argent à une banque afin d'épargner et de toucher des intérêts, les familles remettaient les enfants en très bas âge à des "agents" qui les emmenaient travailler à l'étranger, dans l'espoir que les enfants, une fois "placés", enverraient de l'argent pour la survie de la famille.
À cette époque et dans ce lieu vivait une famille comme beaucoup d'autres, les Curcio : la mère, le père et leurs sept enfants. Tous seront des acteurs du récit, mais une femme, dont l'histoire peut le mieux se prêter à la généralisation, sera le seul protagoniste de notre histoire.
Le père, Francesco, en plus de travailler la terre (comme pratiquement tous les habitants du village, sauf quelques privilégiés), était cordonnier. Ce métier lui avait permis d'épouser une femme jugée "noble". En réalité, il s'agissait d'une fille d'Italiens émigrés à Cuba qui s'étaient quelque peu enrichis grâce au commerce des bijoux. La mère, Giuseppina (Peppina), avait eu juste une petite dot, ce qui avait suffi à la distinguer des autres filles du village. Elle avait donc quelque chose d'extraordinaire qui l'"ennoblissait".

Mythes et mémoires familiales

Le récit suivant est une transcription fidèle (hormis quelques coupures et arrangements mineurs) de ce que "l'on dit" à propos de la rencontre entre Francesco et Peppina : " Leurs familles n'avaient point de situation. De plus, ils étaient cousins germains. Certains disent que Francesco, étant l'aîné des frères, avait été obligé d'émigrer lorsqu'il n'avait que quatre ans. Il serait ensuite revenu à l'âge de 18 ans, pour se marier aussitôt. Toutefois, tout le monde sait et dit une chose : s'ils ont pu se marier, c'est parce qu'ils s'étaient enrichis grâce à la découverte d'un trésor. Je m'explique [...]. On dit qu'il était rentré d'Amérique [de Cuba] encore plus misérable qu'il ne l'était à son départ. L'oncle l'aurait pris avec lui pour travailler la terre et pour garder quelques animaux, juste pour ne pas le laisser mourir de faim. Un jour, alors qu'il était sur la grange avec sa cousine Peppina, ils se rendirent compte qu'il y avait quelque chose au-dessous d'eux. Et c'est en creusant qu'ils trouvèrent un vieux trésor. Voici pourquoi ils se marièrent, s'enrichirent et purent vivre comme des seigneurs ".
"On dit" aussi qu'un arrière-petit-fils de Francesco et de Peppina aurait fait revivre le mythe familial en parlant de l'existence d'un vieux trésor, en partie inexploité, lorsqu'il vendit la vieille maison, un beau bâtiment situé dans le centre historique du village, qui, bien qu'aujourd'hui à l'abandon, est encore appelé "palais" en raison de sa somptuosité...
Dans ces discours, l'émigré est stigmatisé - il est revenu encore plus misérable qu'il ne l'était à son départ - bien qu'il soit évident qu'il s'était enrichi de façon disproportionnée pour l'époque. Ici, le recours au mythe poursuit deux buts : se souvenir de l'événement fondateur - le mariage des aïeuls - et légitimer l'enrichissement, tout en délégitimant et en décourageant l'émigration.
Aussi l'histoire réelle, l'émigration et le succès dans le commerce des bijoux, perd-elle de son importance et tend-elle à tomber peu à peu dans l'oubli. Ainsi, à la longue, la mémoire historique est vouée à disparaître, tandis que la mémoire transformée en mythe est destinée à prévaloir, à se transmettre de génération en génération et à se diffuser, même lorsque toutes les motivations (probables) de son élaboration seront perdues.
En fait, ce qui compte, c'est qu'avec les dernières personnes en mesure de relater les faits disparaissent également toutes les reconstitutions pouvant témoigner de l'enchevêtrement des deux mémoires. Ainsi c'est le récit mythique qui l'emporte définitivement, récit plus conforme à la mémoire collective et plus approprié à la transmission des valeurs et des contenus significatifs pour l'existence d'une communauté.

Maria I
Maria - dite Mariuccia - la benjamine des sept enfants de Francesco et Peppina, naît en 1885. La richesse relative de la famille, qui avec le "trésor-émigratoire" avait pu acheter de la terre, offre à tous les enfants une certaine aisance, mais seulement jusqu'à un certain âge.
Parmi tous les émigrés que nous avons pu connaître au moyen des récits enregistrés au cours des années, Mariuccia représente l'un des cas les plus emblématiques : une démonstration du fait qu'il était impossible d'échapper à l'émigration.
Benjamine d'une des familles les moins défavorisées de l'époque, prédestinée donc à rester longtemps à la maison et à entrevoir d'autres issues, elle finira par retracer certains des parcours typiques du processus migratoire.
L'enfance de Mariuccia est liée à un monde qui tourne déjà autour de ce mot - un son - l'Amérique, terme qui dénote quelque chose de lointain, que l'on ne peut atteindre, mais également un mot amical, pas nécessairement hostile, tout en étant responsable des larmes de la mère à chaque fois que l'on parle des enfants, qu'arrivent des nouvelles, des lettres, de l'argent. L'Amérique, un destin inéluctable, mais aussi un rêve, un espoir, une issue à la misère dominante.
À défaut d'un mari ayant une situation relativement bonne - étant la benjamine, elle pouvait s'accorder le luxe d'attendre - ou d'un heureux hasard, comme dans le cas, légendaire, de sa mère, Mariuccia n'aurait probablement d'autre "destin" que l'émigration.
Carmine, l'aîné, était parti pour New York à l'âge de 12-13 ans, accompagné d'un groupe de compatriotes plus âgés. Petit à petit, les autres enfants prirent le même chemin. Sa sœur Angelina avait dû se marier par procuration à un compatriote "recommandé" par leurs frères, quelqu'un qui était avec eux à New York depuis quelques années déjà. Quelques jours après le mariage, elle partait : les deux sœurs ne se seraient plus revues, sinon grâce aux représentations "mythiques" de l'imagination.

Michele I
Dans un laps de temps assez court dans la mémoire de notre interlocuteur, les conditions pour mettre Mariuccia dans la même situation que ses frères étaient réunies : il fallait choisir entre misère et émigration. Cependant, " tant qu'il y a un choix, la misère n'est pas encore réellement arrivée ", ce qui est fort éloquent quant à la situation générale de l'époque. Cela signifie que les autres options face à la misère et la faim étaient des formes temporaires d'émigration, ce qui laisse à penser que l'Amérique, malgré toutes les souffrances et difficultés, restait un débouché tout compte fait souhaitable.
Outre la propagande des compagnies de navigation, l'action des agents de recrutement, la baisse du prix du billet et l'amélioration des conditions de voyage, le rôle de la consolidation des chaînes migratoires, fondé sur les appels et la "socialisation anticipatoire" enclenchée par des retours périodiques d'émigrants, est fondamental pour expliquer le phénomène de la "massification" de l'émigration vers les Amériques à la fin du XIXe siècle et au début du XXe.
Après les frères, les parents de Mariuccia émigrèrent aussi, appelés par les enfants qui voulaient réunir la famille. Entre-temps, Mariuccia s'était mariée à un "forestier", terme dont le sens n'est pas forcément clair à première vue. Faute de préciser le lieu et surtout la famille d'origine, être forestier, à cette époque-là, impliquait une référence à des origines incertaines, à un passé mystérieux, presque toujours lié à un abandon de la part des parents. Pour "oublier" une telle situation, l'usage voulait que l'on "rebaptise" l'individu, qu'on lui donne le prénom du saint patron de son nouveau village.
On dit que Genuario - le prénom originel du mari de Mariuccia - serait arrivé au village alors qu'il n'avait pas encore dix ans. Certains disaient qu'il venait de Naples. Le prénom - sans doute donné au couvent où il avait été abandonné encore nourrisson - fut modifié en Michele, en l'honneur du saint patron du village où il avait grandi et où il avait appris le métier de cordonnier, qu'il pratiquait occasionnellement.
Marié à Mariuccia, qui à l'évidence n'avait pas d'autre choix, il n'a pu résister à l'appel de l'Amérique, où il se serait rendu tout seul en 1910, après la naissance de sa première fille, Giuseppina (Peppina), ainsi prénommée en souvenir de son unique grand-mère, et après avoir vu mourir son fils aîné alors qu'il n'avait pas encore un an.
Une fois à New York, contrairement à ce qu'il avait décidé avec sa femme, désireuse de continuer la chaîne migratoire et de se retrouver avec ses proches, Michele a fait tout ce qui était en son pouvoir pour qu'elle n'émigre pas. La vie, là-bas, était de loin pire que ce qu'ils avaient imaginé, le voyage très difficile, les gens méchants. Tout compte fait, il pensait qu'il valait mieux rester en Italie, où il était possible de se débrouiller en vivant honorablement dans la misère, mais chez soi et parmi de meilleures personnes. À la première occasion il est rentré, malgré les prières de Mariuccia et la conscience que, dès son retour en Italie, il devrait faire la guerre.
Fuir un endroit tout en sachant que l'on devra affronter les dangers et les misères de la guerre montre bien ce que l'Amérique a représenté pour certains, les difficultés insurmontables contre lesquelles il a fallu combattre, l'impossibilité de s'en sortir.
La perte de cette seule illusion de changement - l'émigration - les difficultés de la guerre qui s'ajoutaient à une situation déjà misérable, le nombre d'enfants qui augmentait avec une constance naturelle, tout cela constituait pour Mariuccia un défi insurmontable : " Pour se procurer le pain, on pouvait marcher des heures durant avec les enfants, parfois sans chaussures et dans la neige ".
Malgré l'aversion pour l'étranger, renforcée par sa première expérience négative, Michele, rentré de la guerre, n'a pratiquement pas eu d'autre choix que de tenter une fois encore l'aventure américaine. Toutefois, après quelques années, il est encore revenu, vaincu par la fatigue des mines et par un milieu hostile à son caractère. Mariuccia, une fois de plus, voit son attente bafouée : ne pas pouvoir émigrer avec les enfants et revoir enfin sa famille. Son histoire, au cours de cette phase, est assez commune : " Les jeunes mariées restaient seules au pays avec les enfants. Elles attendaient anxieusement, année après année, le retour des maris, qui ne se produisait qu'après un temps très long, voire jamais. Elles furent appelées les veuves blanches. Elles restaient seules à supporter le poids de la maison et la censure implacable du milieu : le village voit, juge, parle ; les gens observent, épient et rapportent, critiquent, envient. Ils sont prêts à jouir des malheurs d'autrui, car ils souffrent déjà des leurs. Elles mènent une vie avare d'affection [...], et par crainte du jugement des gens et pour le bien des enfants, elles accueillent les maris après des années de silence absolu ; elles voudraient les chasser, mais elles ne peuvent trahir la coutume religieuse du mariage indissoluble, sinon avec la mort ".
C'est ainsi que Mariuccia assiste au retour des États-Unis d'un mari encore une fois vaincu, mais cela n'implique aucun changement essentiel ni à sa vie ni à celle de ses nombreux enfants.

Les nouvelles "Amériques"

La chaîne migratoire brisée, l'espoir de retrouver la famille d'origine perdu, le flambeau de l'espérance - jamais abandonnée - qu'avait Mariuccia de s'échapper du pays et de tout ce qu'il représentait passait à ses fils. Il s'agissait de fuir misère, bigoterie, envie, commérage, tout ce qui était perçu comme une sorte de traditionalisme obscurantiste, où cette présence continue de la communauté se transformait en un contrôle obsessionnel, difficile à supporter, même pour une femme traditionaliste comme elle.
Malgré la fermeture étanche du village, les premières ébauches d'un petit bien-être de certains émigrants ne pouvaient plus être cachées, grâce aux récits de ceux qui revenaient au pays et aux nouvelles qui se répandaient lors de la lecture en commun des lettres des proches. Les senteurs alléchantes d'une certaine modernisation commençaient à produire leurs effets : les murs commençaient à se lézarder et les barrières solides de la tradition commençaient à vaciller.
Néanmoins, la solidité des traditions se faisait sentir à chaque occasion, avec ses lois incontournables. Tout d'abord, celle qui obligeait la femme mariée à se soumettre au bon vouloir du mari, quel qu'il soit. Malgré la ferme volonté de fuir le village et la misère, malgré le désir ardent de revoir frères et parents en terre promise, la chose demeurait impossible : la famille n'aurait jamais accepté - ni d'ailleurs pu l'imaginer - que débarquent en Amérique une femme et ses enfants sans la présence de son mari, et surtout sans son consentement. Sans doute l'intéressée elle-même ne l'aurait-elle pas imaginé.
Il ne restait donc qu'à attendre l'émigration des fils et leur éventuel appel. Le destin était écrit - et elle le savait - depuis longtemps : cette terre qui avait vu naître ses enfants n'aurait pu les retenir longtemps. Surtout maintenant que l'Amérique semblait si proche.
Pourtant, une nouvelle possibilité s'ouvrait dans la longue histoire du processus migratoire de la famille. Avant même que les enfants n'aient eu le temps de grandir - la dernière n'avait que deux ans - Michele reprenait sa valise en carton et tentait l'aventure américaine pour la troisième fois. Cette fois-ci le lieu de destination était différent. Au cours des années 30, les chemins des nouvelles Amériques étaient beaucoup plus battus et semblaient plus accueillants. Pour ces régions de l'arrière-pays du sud de l'Italie, l'Amérique du Sud et, en particulier, l'Argentine et le Venezuela seraient les nouveaux noms du rêve américain.
L'Argentine devait être la dernière destination de Michele. Un voyage qui s'est vite révélé sans retour, qui reste encore entouré de mystère dans la mémoire des proches et qui, paraît-il, ne suscite qu'une faible curiosité. Une femme qui lui en voulait, des enfants qui n'avaient presque pas - ou pas du tout - connu ce père "sans patrie", le besoin impérieux d'émigrer pour assurer la survie de la famille, tout cela explique la perte de ce pan de la mémoire, la mémoire de cet homme, de cette branche de l'arbre familial.
Tout ce qui reste de cet émigrant endurci est une lettre provenant d'un hôpital non identifié de Buenos Aires, envoyée par le consulat, annonçant sa mort. Sans doute la vieille Mariuccia a-t-elle senti une larme perler. Sans doute, en lisant cette lettre, a-t-elle pensé à cet argent qu'elle espérait recevoir et que ce pauvre mari émigré n'avait, malgré tout, jamais cessé d'envoyer. Sans doute a-t-elle pensé à cette dernière dispute avant le départ, due à l'entêtement de cet homme qui voulait nier la possibilité (pour elle) ou l'humiliation (pour lui) de devoir émigrer. Sans doute a-t-elle pensé aux parents, aux frères, aux neveux lointains. Sans doute a-t-elle pensé à l'Amérique et l'a-t-elle une fois de plus maudite. Ou sans doute a-t-elle pensé à tout cela et à rien à la fois. Confiante dans un dessein divin obstiné, elle a décidé que, d'une façon ou d'une autre, elle et ses enfants devaient fuir ce destin : ils devaient émigrer. L'ironie du sort a peut-être voulu que le jour où elle perdait son mari, elle eût pensé au futur de ses enfants et, une fois de plus, à l'Amérique.
Pour ce qui est de Genuario-Michele, sans origines, sans mémoire, sans souvenirs, un destin déjà tracé le jour de sa naissance devait s'accomplir inexorablement : il partira exactement comme il avait vu le jour, oublié. Personne n'essaiera de connaître le lieu de sa tombe, même pas l'un des nombreux Michele, ses fils ou petits-fils, quelques-uns de ces derniers étant déjà nés à l'époque.

Maria II
En 1925, quelques années seulement après le deuxième retour de Michele, naquit le dernier des six enfants de Mariuccia, une petite fille, également prénommée Maria. Elle ne connut pas vraiment son père, sinon par le biais des récits de sa mère et de ses frères aînés.
Pendant l'enfance, la petite avait été l'ombre de sa mère, dont elle avait tout appris sur ce qui était nécessaire pour survivre dignement et honnêtement. Il fallait travailler et travailler encore pour gagner son pain. Elle avait appris à coudre, ce qui lui sera fort utile par la suite, surtout pendant la guerre, lorsque, de temps en temps, les soldats de passage chercheront à faire rapiécer leurs vêtements. Elle avait aussi quelques distractions, quelques instants volés à la fatigue de tous les jours, signe d'une petite amélioration de la situation.
De sa mémoire surgissent également des souvenirs de fêtes, comme celle - racontée et revécue grâce au récit de sa mère - qui avait commencé avec les festivités du jubilé de 1900 et qui s'était prolongée les années suivantes avec toute une série de commémorations ; ou le souvenir, plus frais et vécu à la première personne, du passage du roi par le village ; ou encore celui d'un camp aménagé dans le village, où on allait rendre visite aux prisonniers et leur apporter de l'aide. Elle se souvient encore de cette maladie qui, très jeune, l'avait tellement fatiguée qu'elle avait craint pour sa vie, et qui, après une longue quarantaine, avait disparu comme par magie. Cependant, ce qui revient surtout à sa mémoire ce sont les dizaines et dizaines de références aux émigrations, aux hommes qui partaient et revenaient, à ceux qui, comme son père, partaient et ne revenaient plus, ainsi que les anecdotes, les commérages, les préjugés, les misères et les souffrances de l'émigration.
C'est une mémoire personnelle, mais à la fois collective. Mémoire où on ne remarque pas les différences, aujourd'hui si courantes dans les dernières générations, entre ce qui est significatif pour les individus et ce qui l'est pour toute la société. Chaque élément de ses souvenirs, même le plus personnel, peut en effet être automatiquement situé à l'intérieur d'un cadre de référence plus général, lui donnant un sens et le rendant compréhensible à toute la collectivité.
En plus de son père, tous les autres hommes de sa famille ont commencé à partir après la Seconde Guerre mondiale. Leur destination, une fois de plus, fut différente, et Mariuccia, la mère, en fut presque contente, peut-être pour conjurer le mauvais sort. À partir de cette période, l'Amérique devait s'appeler Venezuela. Au village, nombreux étaient ceux qui avaient pris cette direction et, alentour, il ne restait guère d'hommes.
Dans un laps de temps d'environ un siècle, et malgré deux guerres parmi les plus marquantes et déchirantes de l'histoire, rien n'avait changé dans ces villages. L'émigration continuait d'être la seule voie possible pour les hommes qui voulaient non pas réussir, mais tout simplement survivre.
Or une femme comme Mariuccia, désormais âgée, mais qui gardait encore l'espoir de pouvoir un jour laisser derrière elle la misère de ces lieux étouffants, une femme qui, pendant des décennies, avait assisté à de déchirants départs sans retour devait encore rester là. Rester et être patiente, comme le voulait la tradition. Rester et voir ses enfants partir, et attendre la possibilité de pouvoir, peut-être, les rejoindre un jour.
Michele, Carmine et Antonio étaient partis juste après la fin de la guerre pour faire fortune. Les nouvelles qui arrivaient au village, en même temps que les envois d'argent, laissaient espérer des jours meilleurs. Les filles aînées s'étaient mariées, et bientôt leurs enfants (neuf pour Peppina, la première, et six pour Assunta, la deuxième) émigreraient en Amérique, eux aussi, comme jadis leurs grands-parents et arrière-grands-parents. Exception qui confirme la règle, les parents n'ont jamais émigré.
Restait la benjamine, Maria II, qui avait désormais plus de 20 ans et qui, en attendant le mariage, vivait toujours avec sa mère. Vu le destin des jeunes mariées à cette époque et dans ces lieux - l'exemple des sœurs aînées était bien présent - obligées de subir jour après jour les vexations de leurs maris, Maria évitait de trop se montrer, affectant, avec ruse, de la timidité, dans l'espoir de pouvoir prolonger à jamais cette cohabitation avec sa mère. Cohabitation qui, grâce à l'aide de ses frères, n'était finalement plus si dure et fatigante mais qui, cependant, ne pouvait durer trop longtemps. Au fil des jours, les conditions économiques des émigrants en général, et des frères de Maria en particulier, s'amélioraient progressivement, tant et si bien qu'ils rentraient temporairement pour épouser une femme du pays puis repartaient.
Pour la première fois, dans cette longue histoire, le retour des émigrants était une occasion de liesse ; c'étaient des retours riches en promesses, des retours de personnes qui commençaient à avoir leurs aises, qui n'étaient plus obligées de trimer pour survivre, mais qui réussissaient à mettre de côté quelque chose, investissaient, achetaient des petits immeubles, offraient des billets pour l'Amérique aux jeunes de la famille désirant les rejoindre pour faire à leur tour fortune.

Les mariages

Antonio, un jeune d'un village voisin, qui souhaitait épouser Maria et, surtout, partir en Amérique faire fortune avec elle, s'est présenté. Ils se sont mariés au cours de l'été 1949. Quelques jours seulement après le mariage, Antonio est parti, et Maria a dû attendre sept mois environ pour le suivre. Elle est arrivée dans le port mythique de La Guaira en mars 1950. Une fois de plus, la mère, Mariuccia, subissait la désillusion de ne pouvoir accompagner sa fille dans le voyage de ses rêves.
Même dans le souvenir, le voyage reste un cauchemar. La foule, la solitude, la mer - jamais vue auparavant - la nausée et les vomissements quotidiens. Environ deux semaines de malaise, et puis cette étrange terre des désirs, lieu d'arrivée mythique depuis au moins deux générations. Enfin, des visages connus, le mari, les frères - pas tous, Michele, vexé, n'ira pas la saluer - une nouvelle vie.
Les premiers jours de toute nouvelle expérience sont ceux qui restent le mieux gravés dans la mémoire. C'est la période des premières découvertes, de l'adaptation aux nouveaux rythmes et aux nouveaux besoins. Une langue différente, des gens étrangers, des habitudes inconnues qui se mélangent aux habitudes des clans de compatriotes émigrés qui essaient de faire ressentir - tant bien que mal - que le pays, avec ses règles et traditions immuables, ne lâche pas l'émigré, l'accompagne partout. Puis, petit à petit, il se rend compte que ce n'est pas vrai. Il commence à s'en libérer et à ressentir quelque chose de tout à fait nouveau : quelque chose comme un sentiment de liberté. Une liberté que, depuis au moins trois générations, les femmes de la famille souhaitaient connaître.
Ce n'était, toutefois, que des sensations, des moments. En revanche, les journées n'étaient pas, surtout au début, moins longues et difficiles qu'au pays. Sans maison, avec un travail occasionnel, les inévitables difficultés d'adaptation, l'expérience nouvelle de cohabitation avec un mari, tout compte fait, inconnu : les premiers désaccords, les premières déceptions, les premières larmes. Pourtant, il y avait aussi le sentiment d'être dans une meilleure situation par rapport à celle du pays, le sentiment d'être en mesure de changer de vie, de pouvoir vivre même sans le pays.
Dans la mémoire de la narratrice reste indélébile le jour - quelques mois après son arrivée - où sa mère avait débarqué sur le sol américain. Les yeux qui voient finalement la réalisation du rêve sont bien les yeux brillants de larmes de Mariuccia, mais ils pourraient aussi être les yeux de toutes ces mamans qui voient finalement cet objet si convoité, pour lequel elles ont tant prié, un rêve, le rêve fondamental, le paradis.
Dans ce paradis, Mariuccia - Maria I - ne vivra que huit ans, mais il faut croire qu'elle se serait contentée de moins. Pour rien au monde elle ne serait rentrée au pays, disait-elle toujours, et maintenant qu'elle se trouvait là, elle voulait même y être enterrée, ce qui va se produire, comme en témoigne une photographie de sa tombe que ses enfants conservent.
La mort de Maria - née en 1885 - a fait de 1958 une année fondamentale pour la dynamique des événements que nous rapportons. En effet, c'est une de ces années où la mémoire historique et la mémoire collective - dans ce cas la mémoire familiale aussi - se croisent et s'entremêlent. Personne ne pourra oublier cette année-là : la mort de la mère, au sein d'une famille depuis toujours traditionnelle, est riche en significations. Dans ce cas précis, où les enfants commençaient à entrevoir les plaisirs de la liberté de pensée, de l'individualisation, de la modernité, cette année-là signifiait, tout d'abord, le début des fêlures : bientôt commenceraient les inévitables ruptures internes, les désaccords, les mésententes que, à présent, les enfants des enfants vivent encore sans même en imaginer les causes.
Cette année-là est également une année fondamentale parce que, au Venezuela, le dernier dictateur de la jeune histoire du pays tombe après environ dix ans de gouvernement "musclé". En même temps, dans la mémoire collective de tous les émigrants, notamment des Italiens, cet événement historique se chargera de significations particulières, qui, dans de nombreux cas, changeront le cours des événements.
Pour toute une série de circonstances que nous n'aborderons pas ici, le noyau dur de l'immigration italienne avait été très bien vu par le régime, car les Italiens avaient la réputation d'être de grands travailleurs. Même s'il faut éviter les généralisations, on peut dire qu'une bonne partie des émigrants italiens appréciait un régime qui assurait le travail et la tranquillité sociale et qui réprimait la délinquance ainsi que les oppositions politiques, ce dernier aspect intéressant bien évidemment moins les travailleurs italiens.
Toutefois, on peut affirmer que, dans le cas de la famille récemment constituée de Maria II, l'année 1958 devait aussi être marquée par la naissance du troisième enfant - une fille - et par la fin de cette phase du processus migratoire.
Ayant conquis une situation économique assez solide, le "chef de famille" pensait éviter les éventuels risques d'une période post-dictatoriale incertaine en rentrant au pays, où la situation, disait-on, " n'était plus celle d'antan " et où il investirait son épargne constituée au fil des années passées à l'étranger. Toutefois, un retour de ce genre ne constitue jamais une rupture totale : en effet, au Venezuela restaient les propriétés, les parents - toute la famille du mari avait aussi émigré. Il y restait surtout la mémoire d'une aventure unique.
De plus, Maria II avait vu naître ses trois enfants sur cette terre américaine, et surtout elle y avait vu la réalisation d'attentes que, pendant longtemps, tant sa mère qu'elle-même n'avaient pu qu'imaginer. Elle n'aurait donc pas voulu rebrousser chemin. Si ce n'était pas pour les enfants, dit-elle encore aujourd'hui, elle serait restée, même sans son mari. Mais les choses allaient évoluer autrement !

Émigrations de retour

Retourner, c'est un peu "émigrer à nouveau". En effet, une fois entamé, le processus d'hybridation enclenché aux origines devient un phénomène objectif s'imposant à la volonté de celui qui le vit.
On peut ainsi comprendre combien l'expérience du retour pouvait être douloureuse et difficile, semblable, en plusieurs aspects, à la "première" émigration. Sans doute l'aspect le plus important et significatif du phénomène reste la constatation de l'impossibilité de se réinsérer de façon complète et inconditionnelle dans le pays d'origine : " Les expériences et les habitudes du pays et de la société d'émigration empêcheront pour toujours une participation spontanée à de nombreux phénomènes et expériences vis-à-vis desquels une attitude critique et distante sera gardée. Ce sera le sentiment douloureux de n'être d'aucun lieu qui dominera ".
En outre, il faut également considérer que, pour constituer ou reconstituer leur identité, les émigrants se trouvent très souvent obligés de composer, de transiger, de négocier les signes distinctifs de leur appartenance, de leurs traditions, de leurs façons de penser, voire le langage et les stratégies mentales servant à les élaborer.
C'est le cas de Maria II. Même si son récit est quelque peu différent, depuis le jour où le projet de retour a été conçu, jamais un espoir n'a laissé croire que les choses se passeraient mieux en Italie qu'au Venezuela.
Quoi qu'il en soit, la situation en Italie était alors objectivement meilleure que la situation antérieure à l'émigration ; la situation économique de la famille était florissante ; le retour avait eu lieu à Naples, et donc ailleurs que dans le petit village des origines, contrairement à ce qui était souvent le cas pour les émigrants. Malgré tout, Maria retiendra toujours dans sa mémoire le mythe de l'Amérique, ce rêve brisé dont elle n'aurait jamais voulu être réveillée.
En définitive, l'émigration, pour quelqu'un comme Maria II, est une condition permanente, une condition qui est le fondement même de son identité. Elle ne laisse pas de répit, et c'est peut-être le seul aspect de stabilité en cette modernité qui change tout si rapidement.

Maria III
La mémoire familiale continue de s'élaborer. La période plus récente nous donne des informations sur d'autres émigrations, d'abord celle d'Antonio, le père de Maria III, qui, vers le milieu des années 70, retournera au Venezuela pour s'occuper de ses biens et qui ne rentrera en Italie que sporadiquement. Ensuite, un à un, les enfants suivront ; émigrations définitives, temporaires, répétitives dans un lieu qui, au fond, est leur pays d'origine. Maria II continuera à faire des aller et retour, au début avec son mari, puis, les enfants mariés, tour à tour avec l'un ou l'autre, en cherchant à créer ce lien improbable entre les multiples familles migrantes.
Les enfants des émigrants vivent dans une patrie sans domicile, un lieu sans territoire, hybride comme leur identité, une sorte d'idée que l'on est obligé de poursuivre dans la tentative d'y plonger ses très longues racines. Toutefois, tout le monde n'y arrive pas, et ils finissent par avoir cette identité dépaysée, qui, bon gré mal gré, sera transmise à leurs familles, telle une maladie héréditaire.
C'est dans cet aller retour, parfois réel, parfois imaginaire, que se trouvent aujourd'hui tous les descendants des Curcio. En observant les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants nés en Amérique et rentrés en Italie, ceux nés en Italie et rentrés en Amérique ou ceux qui ont continué à errer entre les diverses "Amériques", nous pouvons constater quelques-unes des conséquences humaines du phénomène migratoire.

Pour conclure

Encore quelques observations sur la dernière des Maria. En réalité, elle a un double prénom : Maria-Antonia, signe du changement des temps, d'une modernité qui, en réduisant le nombre d'enfants dans une famille, cherche à lier, par le biais des prénoms, des parentés anciennes et nouvelles.
Il est difficile de dire et d'expliquer à une génération qui entre maintenant dans la vie active ses rapports avec l'émigration, la diversité, l'altérité. La grand-mère, Maria II, faute de force et de temps, pourra difficilement remonter si loin dans le temps. Mais même si elle le pouvait, les outils nécessaires pour susciter l'intérêt de cette génération lui feraient défaut.
Sans doute le problème de la transmissibilité de la mémoire réside-t-il dans la difficulté de faire passer des messages significatifs dans un monde fondé sur la communication, où il y a surdose d'informations et où tous les messages ont la même importance. Comment donner un sens aux souvenirs anciens si les mécanismes qui aident à imposer les mémoires personnelles sont perdus ? Dans quels cadres de référence, de quelles façons "intéressantes" aux yeux des jeunes générations pourra-t-on introduire ces mémoires ?
Enfin, si l'on ajoute à tout cela la concurrence des nouveaux médias, nous comprenons combien la survie peut être ardue pour la mémoire collective. Maria III, par exemple, née dans l'ère dite des communications globales, vivra une socialisation imprégnée d'internet et de jeux interactifs en 3D. Elle sera plongée, encore plus que les générations précédentes, dans un processus rapide d'accélération et de virtualisation des expériences. Comment fera-t-elle, de quels outils disposera-t-elle, dans quelles catégories mentales pourra-t-elle situer les expériences si lointaines de ses trisaïeuls ? Comment pourra-t-elle saisir le sens de l'attente d'une lettre qui met presque un mois pour traverser l'océan, elle qui sera habituée aux quelques secondes qui suffisent à envoyer un courrier électronique ? Comment pourra-t-elle comprendre les souffrances d'un voyage de plusieurs dizaines de jours en bateau, elle qui sera en mesure de survoler les mers en seulement quelques heures ?
Il est difficile de croire que Maria III ne soit pas une migrante, elle aussi. Mais le reconnaître - se reconnaître - pourrait être bien difficile. Ce n'est qu'en lisant ces pages qu'elle pourra comprendre que le gouffre à combler dans sa biographie est énorme, et que seul le fruit d'un long processus migratoire peut aider à remonter ces courants qui résistent à la remontée nécessaire à l'acquisition d'une identité ayant au moins un minimum de sens.
Répondre à de telles questions, et à d'autres encore, est une tâche nécessaire que les "formateurs" des jeunes générations ne doivent pas éluder. Cela ne serait que trop facile. La responsabilité d'essayer de recréer un minimum d'équilibre entre développements technologiques, mutations sociales et formation d'une mémoire collective, contribuant à structurer les cadres de référence au sein desquels situer le tout, en lui donnant sens et signification, est une tâche que l'on ne peut plus différer.
Gianfranco PECCHINENDA, Università degli studi di Napoli Federico II, Facoltà di sociologia

9260 articles sont disponibles en ligne à la lecture !

RECHERCHER UN ARTICLE

par mots cles
dans

par revue
numero

par auteur

lancer la recherche

© Africultures 2018