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La Mémoire

décembre 2002

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La France qui vit en eux

Des familles turques se souviennent de leur pays d'émigration

Gaye PETEK-SALOM
Migrations Société - n°78

Il est fréquent d'entendre parler de "marqueurs d'intégration" ou de "mesure d'intégration". Les perceptions et les analyses de ces expressions divergent selon les écoles de recherche, les approches des acteurs de terrain, les choix des politiques et, bien évidemment, la perception personnelle des émigrés ou des exilés, quelles que soient les raisons qui ont prévalu à leur transplantation dans un autre pays à un moment de leur vie. La population originaire de Turquie est le plus souvent décrite comme peu perméable à l'intégration sociale et culturelle au sein des pays européens où ils se trouvent implantés depuis aujourd'hui près d'une trentaine ou d'une quarantaine d'années.
Force est de constater, par exemple, en France comme ailleurs - en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Belgique-que ces immigrés sont dynamiques, mais qu'ils s'organisent dans un cadre endogène : les racines culturelles d'origine, l'entourage familial des proches, des "pays" et des "payses". Ils sont créateurs d'emploi par le biais soit de petites entreprises, soit de commerces familiaux ou tenus par des compatriotes ; ils accèdent de plus en plus à la propriété mais choisissent de s'installer dans des quartiers "turcs" ; ils créent des associations essentiellement structurées sur une base communautaire, et cela qu'elles soient militantes, cultuelles ou culturelles ; ils développent une forte sociabilité qui consiste surtout à se rencontrer ou sortir entre Turcs, entre Kurdes, entre Alevis, etc. Cette forte capacité à ne pas se laisser atteindre par l'acculturation et même à la contourner par des stratégies aussi redoutables que les "mariages arrangés" des jeunes issus de l'immigration avec des conjoint(e)s venant de Turquie, ne manque pas de nous interroger(1).
Nous nous sommes donc posée la question de savoir si, finalement, la société et la culture françaises avaient, le temps passant, des effets que nous ne percevrions pas immédiatement. Pour toute personne éloignée de son pays natal, le processus migratoire est une épreuve souvent douloureuse, même lorsqu'on peut - sans crainte-y retourner. La distance d'avec les proches ; le sentiment de trahison que l'on éprouve à l'égard de son devoir de mémoire ; la nostalgie des paysages, des couleurs, des parfums de l'enfance ; le sentiment de déracinement qui accompagne la nécessité qu'il y a dès lors à tisser de nouveaux liens et à élaborer de nouveaux repères, tous ces facteurs sont un défi dont tout individu ne sort pas indemne. La tentation est forte alors de se calfeutrer, de se sécuriser auprès de ceux dont les valeurs et l'histoire nous ressemblent.
Toutefois, 15 ou 20 années-celles de la jeunesse de surcroît- passées ailleurs laissent forcément des traces.
Cette réflexion nous a donc conduite à partir à la rencontre de 20 familles turques naguère immigrées en France, rentrées en Turquie dans le cadre de la procédure de réinsertion volontaire dans le pays d'origine. Les entretiens ont fait l'objet d'un travail d'enquête et d'un reportage photographique(2).
Notre postulat de départ était de vérifier les marqueurs d'identité française et de repérer les effets potentiels de la distance sur le discours. Y avait-il eu des influences, des modifications apportées par l'expérience vécue en France sur le mode de vie, le caractère, les habitudes ? Y avait-il une "francité" transplantée ?
Parallèlement, nous nous interrogions sur les différences intergénérationnelles et au sein du couple qui pouvaient exister quant à l'adaptabilité à la Turquie et à l'attachement aux valeurs françaises.
Nous avons donc réalisé des entretiens approfondis avec 20 familles réinstallées dans le centre anatolien, la mer Noire, la région de Marmara et la région égéenne. En France, ces familles étaient domiciliées dans l'Est, en Rhône-Alpes, en Île-de-France, dans le Jura et en Haute-Savoie. Ces familles avaient vécu en moyenne 20 ans en France et avaient connu une mobilité professionnelle. La majorité des chefs de famille avaient travaillé dans l'industrie, et seules quatre femmes avaient été actives. La moyenne d'âge était de 50 ans. Neuf familles avaient laissé des enfants actifs, mariés en Europe (sept en France et deux en Allemagne), et il était fort intéressant d'observer que tous les enfants majeurs au moment du départ avaient choisi de rester en France. Seuls les mineurs avaient accompagné leurs parents du fait des obligations réglementaires de la procédure.

Pourquoi et comment rentre-t-on au pays ?

Au moment de leur départ, les demandeurs de réinsertion renseignent un questionnaire de l'OMI(3) et doivent préciser leur projet professionnel dans leur pays d'origine. Or, nous avons constaté le plus souvent un grand écart entre le projet de départ et la réalité de la situation en Turquie. La moitié des hommes de l'échantillon étaient rentiers et vivaient de revenus émanant de la location d'un appartement acheté dans une ville proche de leur lieu de résidence. Quatre hommes seulement avaient créé une entreprise, et à chaque fois nous avons observé qu'il s'agissait de personnes qui avaient à l'origine une infrastructure entrepreunariale ou commerciale déjà existante (familiale le plus souvent). Aucun n'était encore à l'âge de la retraite. Les enfants mineurs étaient tous scolarisés, et cinq jeunes majeurs poursuivaient des études universitaires, dont trois en littérature française. Hormis ces cinq étudiants, les jeunes ayant atteint leur majorité en Turquie étaient tous - célibataires ou mariés - actifs ; certains avaient abandonné leurs études car ils étaient en échec scolaire. Sur les 68 enfants de notre échantillon, 46 étaient nés en France. Aucune femme ne travaillait, hormis celles qui s'occupaient des travaux agricoles dans la propriété familiale.
La décision de retourner au pays avait été prise conjointement par les époux et s'était concrétisée assez rapidement puisque, en moyenne, un délai de six mois à un an séparait la prise de décision et le départ effectif.
Les raisons du départ étaient le plus souvent liées à la peur du chômage après l'annonce de plans partiels de licenciement dans l'entreprise, ou encore à des raisons de santé, de lassitude, de fatigue. Cependant, quelques familles évoquèrent aussi l'importance pour elles de pouvoir " élever leurs enfants dans la culture turque ", ajoutant : " Vous voyez, ceux qui ont été éduqués en France sont restés en France ".
La grande majorité des familles se disaient satisfaites d'être rentrées. Seuls quatre couples en situation d'échec économique et social en Turquie exprimaient des regrets. L'aide financière accordée pour la réinsertion avait eu globalement un effet incitateur sur le retour, mais n'en était jamais l'initiateur essentiel de ce projet. Ces familles décrivaient toujours la France comme un lieu de"passage" dans leur vie, affirmant que tôt ou tard elles seraient de toutes les façons rentrées. Parmi les quatre familles déçues, seulement une famille évoquait l'hypothèse d'un retour en France " coûte que coûte et par tous les moyens ".
Nous avons pu remarquer que les familles en échec économique étaient celles qui ne possédaient rien à l'arrivée, ni terres, ni logement, ni commerce. Autrement dit, l'aide à la réinsertion se révélait avait été un "coup de pouce" ayant servi à développer ou à rentabiliser un investissement qui existait déjà, mais qui, étant donné le contexte économique turc, ne suffisait absolument pas à créer une entreprise, voire à acquérir une résidence secondaire pouvant éventuellement rapporter un loyer.
Sur le plan du niveau de vie, nous avons constaté une certaine contradiction entre le fait que la moitié des personnes interrogées disait vivre plus confortablement en Turquie, mais que toutes affirmaient souffrir de la cherté de la vie, et plus précisément de la faiblesse de la monnaie turque, à l'origine de fluctuations ou d'une instabilité peu propices pour bâtir des projets à long terme.

Il était important aussi de connaître les difficultés éventuelles rencontrées au retour. S'étaient-ils immédiatement réintégrés ? Avaient-ils souffert de l'exclusion ou de la jalousie, ou encore les avait-on affublé d'un sobriquet ? À ces questions, les adultes dans leur majorité répondaient qu'ils se sentaient bien acceptés par les autres, même si on exprimait toujours un étonnement sur le fait qu'ils soient rentrés. Le voisinage les suspecte d'avoir essuyé un échec personnel en France ou les considère comme "fous" puisque les candidats à l'immigration sont encore légion dans ces villes et villages, et qu'on a du mal à comprendre pourquoi des Turcs rentrent au pays alors que tant d'autres rêvent de partir à la conquête de l'Europe.
Les familles rencontrées évoquent aussi quelques jalousies dont elles sont l'objet, notamment à l'égard des rentiers ou des chefs d'entreprise considérés comme des "nouveaux riches". Quant aux surnoms railleurs, ils ont existé, mais ils ont tendance à disparaître au fil du temps ; les Nuri le Français ou l'infidèle, ou encore l'exilé ont vite fait de lasser leurs inventeurs eux-mêmes. À l'inverse, les enfants affirment avoir davantage souffert de la discrimination dans le milieu scolaire, se faisant traiter d'Alamanci (4) se voyant interroger sur le fait d'être circoncis ou non, ou encore sur " l'ouverture de la tête " de leur mère (5).
Les intéressés eux-mêmes trouvent la Turquie très changée, plus moderne, et que les relations sociales entre les personnes y sont moins chaleureuses. Ils pensent que la solidarité n'est plus ce qu'elle était et l'expliquent par un rapprochement de la Turquie avec l'Europe. En somme, eux-mêmes se sentent moins transformés que leurs compatriotes restés au pays et que la société turque dans son ensemble : " Tu es ce que tu es, tu pars, tu reviens, rien ne change. Il faut avoir beaucoup de volonté pour se transformer, c'est donné à certains, pas à tout le monde ", ou encore : " Je n'ai pas changé, seulement je suis rentré moins pauvre que je n'étais parti ".
Il y a par ailleurs une certaine sérénité chez ces hommes et ces femmes car ils vivent leur retour comme l'acquittement d'une dette. Mais lorsqu'on tente de les faire s'exprimer davantage sur ce sentiment de trahison et de dette, les réponses sont peu explicites. Il s'agit d'une impression vague et à la fois complexe dans laquelle se confond leur rapport aux ancêtres, au territoire, aux parents âgés, à la patrie et à l'appartenance nationale au sens de la citoyenneté. Il est un fait que, en France, ils ne se sont jamais sentis citoyens de la France, à l'inverse de certains enfants qui se définissent comme déchirés entre deux allégeances : " Je voudrais une synthèse des deux pays, mais c'est impossible ".

Souvenirs et nostalgies de la France

Matériellement, les familles revenues de France ne se sentent pas particulièrement lésées. Elles disent tout trouver en Turquie : " Tout se trouve si tu as de l'argent ". Cependant, certains saveurs - comme celles des fromages français, de la moutarde ou des croissants-leur manquent ; un homme dira qu'il a la nostalgie de " l'odeur du café debout devant un zinc le matin ". Les femmes se souviennent des parfums et de l'eau de Cologne, les enfants " des jouets qui sont plus beaux ". Les propos vraiment nostalgiques sont rares, hormis chez cet homme âgé qui demandait qu'on lui rapporte " une photo du Mont Blanc " et chez cet enfant qui réclamait " ses amis ".
Les familles que nous avons rencontrées vivaient chichement mais à l'aise. Le superflu était souvent absent, excepté dans le décor intérieur des maisons. Quelques familles avaient rapporté leurs meubles (" c'est du bon bois des Vosges ") ou leur électroménager de France, et d'autres s'étaient meublé "cossus", à l'occidentale, abandonnant le décor typique des maisons villageoises. Celles qui se sont réinstallées dans la ville en quittant le village ont adopté le mobilier urbain dans sa version la plus "tape à l'œil" et bourgeoise (canapés classiques en satin moiré, lourds rideaux aux plissés complexes, buffets à vitrines...). Par contre, les couples revenus au village dans la petite maison individuelle qu'ils avaient quittée n'ont rien modifié : ils vivent plus près du sol, mangent assis par terre, les broderies et dentelles des femmes ornent chaque étagère et chaque dos de fauteuil. Le choix est tranché, alors qu'en France, dans les appartements, se mêlent mobilier moderne et accessoires traditionnels dans une mixité hybride.

Les souvenirs visibles emportés de France sont rares : quelques discrètes tours Eiffel, de petits bibelots aux drapeaux français, des assiettes de porcelaine décorées meublent les vitrines. Chez un couple, une grande photo aérienne de Grenoble est encadrée et bien mise en valeur au milieu du mur du salon. Les adolescents affichent fièrement les posters acquis en France alors qu'ils étaient enfants, conservent leurs jouets de bébés ou se repassent souvent leurs chansons françaises préférées que, en France, plus aucun jeune de leur âge ne doit écouter.
La France est bien davantage présente dans l'esprit de nos interviewés par ses valeurs et ses structures. Les adultes se disent influencés par elle parce qu'ils vivent selon un rythme plus régulier, plus organisé. Le temps des repas, des courses, des visites est plus structuré, plus organisé. Ils disent qu'en Turquie les gens planifient beaucoup moins leurs activités et que leur mode de fonctionnement personnel est " français ". La France est presque toujours, pour ces personnes, le pays des " droits, de la justice, de l'égalité, de l'ordre, du respect des autres ". Elles plébiscitent les structures sociales et de santé, affirmant qu'elles voient chaque jour la différence lorsqu'elles ne peuvent pas se faire soigner là où elles le veulent, ou que, traitées sans égard, elles attendent des heures. Elles évoquent les pots-devin, pratique courante en Turquie qu'elles avaient oubliés en France.
La France, c'est aussi la jeunesse ; c'est une part de soi-même, une page définitivement arrachée du livre de leur histoire. Ces échanges sur les souvenirs devenus des vestiges d'un pan de vie ont été l'occasion de larmes étouffées chez quelques hommes. C'était une émotion tantôt due à la conscience soudaine du temps qui passe, tantôt liée à ceux qui étaient restés là-bas, enfants ou amis : " Tu avais ta vigne ici et tu en avais la nostalgie, là-bas tu as tes liens, ta chair "(6).
Les femmes, pour leur part, étaient beaucoup moins émotives, sauf en évoquant leurs " copines ". Pour elles, la France semble être plutôt présente par le manque d'un certain confort de vie. Les contingences familiales et de voisinage y étaient aussi moins lourdes parce qu'on avait appris à organiser les relations sociales à l'occidentale. On y avait oublié les visites impromptues, l'obligation des codes de respect dus à l'égard des plus âgés puisque ces derniers n'étaient tout simplement pas présents. Cette impression est contradictoire puisque les femmes admettent par ailleurs que là-bas elles perpétuaient ces mêmes convenances au niveau de l'éducation de leurs enfants. En un sens, elles leur manquaient. C'est bien ici toute l'ambivalence qui naît de l'éloignement de l'objet du désir et du souvenir. Dès lors que la distance vous sépare, toute personne, mais aussi toute tradition devient plus précieuse et est encensée. Ainsi un homme disait que " si la France veut intégrer les Turcs, elle n'a qu'une chose à faire : c'est de les renvoyer périodiquement pour séjourner en Turquie, comme pour une sorte de stage. Ils verront comment la France leur deviendra alors précieuse ".

Définitions contrastées de la France

Avec le recul, les familles turques avouent ne pas avoir vraiment appris à connaître la France, ni le pays, ni sa société, pas plus que ses valeurs. Toutefois, elles reconnaissent aujourd'hui, loin de ce pays où elles ont passé nombre d'années de leur vie, avoir pris conscience d'un certain nombre d'acquis. Des principes, des idéaux qui se sont révélés aux interviewés à partir de la comparaison qu'ils ont été amenés à faire avec ceux de leur pays d'origine, qu'ils ont dû ré-apprendre à connaître. L'image de la France est devenue ainsi très positive : " Qu'une idée comme les droits de l'homme pouvait exister, c'est en France que je l'ai apprise, mais je l'ai comprise arrivé ici " ; " Mon patriotisme, en fait, je l'ai acquis en France ".
Les Français sont définis comme des gens honnêtes, qui ont le sens des valeurs et de l'égalité. La justice leur paraît aussi plus égalitaire qu'en Turquie. Les seuls griefs des interviewés vont vers les services de police et des préfectures qu'ils considèrent discriminants et peu aimables, voire racistes.

Ce sentiment majoritaire globalement positif se modère néanmoins lorsqu'il s'agit de la population française qu'ils trouvent peu encline au respect des valeurs familiales. Il n'y aurait pas, selon eux, de cohésion dans les familles, pas assez de déférence pour les anciens et trop de permissivité à l'égard des enfants et des jeunes. Parmi les motivations de leur retour en Turquie, il y a aussi, pour certains, la peur de la mauvaise influence des fréquentations de leurs enfants dans les cités : " On avait peur qu'eux aussi plongent dans la violence, qu'ils soient arrogants avec nous, qu'ils aient des problèmes avec la police. C'est aussi pour leur éducation que nous avons décidé de rentrer ".
Les jeunes, à l'inverse, ne se remémorent pas leur ancien lieu de vie comme dangereux. Ils parlent de leurs amis, un réseau encore vivant et que les nouvelles amitiés tissées en Turquie n'ont pas pu égaler. Ceux qui sont rentrés après l'âge de 12-13 ans continuent à parler le français entre eux. Les parents, ainsi que les enfants plus jeunes, n'ont conservé que quelques mots usuels qui ponctuent leurs propos en turc. Les adolescents parlent le turc avec un accent et, surtout, beaucoup sont en échec scolaire : " J'ai pas envie d'apprendre ici, j'arrive pas. Je suis découragée " ; " Je veux créer une agence de voyages spécialisée entre la France et la Turquie pour proposer des voyages intelligents. Je connais les goûts des Français, je saurai mieux y répondre " ; " Je suis plus français que turc. Je ne me sens pas bien ici. Un jour, je trouverai le moyen de retourner en France ".(7)
Parmi les bribes de paroles, les pans de vie les plus émouvants restent pour nous ceux de deux sœurs rencontrées à Bursa qui se décrivaient comme étant totalement dépressives. Elles avaient arrêté leurs études alors qu'elles étaient performantes à l'école française et attendaient le mariage en faisant des petits travaux dans un atelier de couture où elles se disaient encore marginalisées parce qu'elles parlaient entre elles en français. Ou encore cette adolescente de Kayseri, qui avait dû quitter l'école et se voiler. Le père assurait qu'il n'y était pas particulièrement attaché, mais que l'environnement social faisait pression. Les yeux embués de larmes de cette fillette est une image difficile à oublier.
À l'opposé, un jeune homme d'Isparta, étudiant en littérature française à Istanbul, espérait poursuivre ses études de doctorat en France. Il disait : " Lorsque je vois ici quelque chose, un comportement, une réaction qui enfreint la loi ou la justice, je suis outré. Je ne peux pas le supporter. Je crois que ma culture française à moi c'est ma révolte ".
Aspirations et espoirs
Beaucoup d'interviewés acceptent de dire qu'ils vivaient en autarcie lorsqu'ils étaient en France, et qu'ils ne savent finalement pas grand-chose de ce pays d'accueil. Aujourd'hui, hormis les adolescents et une famille qui vit de manière particulièrement dramatique l'échec du retour, personne n'exprime le souhait de se ré-établir en France. Mais tous aimeraient pouvoir y revenir pour deux ou trois mois, qui pour découvrir le pays, qui pour voir ses enfants et petits-enfants installés en France.
L'obtention d'un visa de tourisme ou d'un visa de court séjour est un véritable parcours du combattant. Tous ceux qui s'y sont essayé se disent humiliés par les conditions d'accueil qui leur sont réservées dans les services consulaires français. Ils sont blessés d'être traités en "étrangers" : " Nous avons donné nos meilleures années à la France, on a droit à un minimum de respect " ; " Nous ne sommes pas des voleurs, nous n'allons pas aller manger le pain des Français. De quoi ont-ils peur ? " ; " Si la France est le pays des droits de l'homme, alors il faut aller jusqu'au bout et le prouver " ; " On a honte par rapport aux amis qui ne comprennent pas qu'on nous traite comme ça. On est humilié " ; " Pour nous, le dossier de la France est fermé. Nous ne voulons qu'y faire de courtes visites. Toute ma jeunesse s'est passé là-bas. N'est-ce pas naturel de vouloir y retourner pour y retrouver des souvenirs ? " ; " Ce n'est pas juste, nous sommes nés en France, nous ne pouvons pas y retourner ; nos frères qui sont nés en Turquie ont pu y rester " ; " C'est la France mon vrai pays. On ne peut pas me l'interdire ".
Nous touchons ici les limites d'une procédure réglementaire, qui certes se définit à partir de critères, mais ne tient aucun compte de la vie, des sentiments de ces immigrés qu'on oublie bien souvent de regarder avant tout comme des êtres humains sensibles.

Au moins deux modifications de la politique de réinsertion honoreraient la France : d'une part, les adultes réinsérés devraient bénéficier d'un titre de séjour de "retraités" qui ne donnerait pas le droit de travailler mais qui leur permettrait de voyager librement en France ; d'autre part, les enfants nés en France et rentrés dans le pays d'origine alors qu'ils étaient mineurs devraient bénéficier d'un "droit au retour" et retrouver leur titre de résident sur la base d'une requête formulée préalablement auprès du consulat de France. Les personnes appartenant à cette dernière catégorie sont en effet injustement pénalisées du fait d'une décision de retour qui n'était pas de leur ressort. Leur désir de revenir en France, d'y poursuivre leurs études et d'y vivre n'est-il justement pas le gage de leur intégration qui, par le passé, a été obtenue notamment grâce à l'école de la République ? N'est-on pas ici dans cette logique de "sentiment citoyen " dont la France aime à s'enorgueillir ?

En guise de conclusion

Il nous paraît incontournable, pour la France, de réviser sa politique de réinsertion dans le pays d'origine tant en amont qu'en aval du départ. En amont se pose en effet la question de l'entretien individualisé à l'aune de l'avenir des enfants ainsi que la question de leur formation en turc. En aval, la nécessité d'une révision du statut de ces personnes s'impose car on ne peut décemment pas, sous prétexte qu'elles ont restitué leurs titres de séjour, les considérer comme de nouveaux étrangers alors qu'elles ont donné à la France un quart ou un tiers des années les plus productives de leur vie.
En outre, ces rencontres nous ont conduite à réfléchir sur la politique culturelle de la France en direction des familles immigrées. L'intégration n'est pas seulement quantifiable par des critères de réussite professionnelle, sociale ou économique ; elle l'est aussi par la culture. La culture que la France a su apprendre-et surtout faire apprécier-et celle de l'Autre qu'elle a su saluer et respecter.
Nos entretiens ont donné des résultats plus positifs que l'on pouvait espérer quant à l'image de la France. Toutefois, il ne faut pas oublier qu'ils ont eu lieu après que ces personnes eurent quitté la France, c'est-à-dire lorsque les risques encourus quant à la perte d'identité s'avèrent nuls. Il s'agit donc de réfléchir sur cette crainte qui fait aujourd'hui encore de ces familles turques de France des individus qui " s'auto-marginalisent "(8). L'intégration, l'accueil, la citoyenneté, la culture sont autant de notions dont il faut davantage parler avec les personnes cibles de ces politiques, et peut-être aussi en parler autrement.
Gaye PETEK-SALOM, Directrice de Elele, Migrations et cultures de Turquie (9)

1. Cf. PETEK-SALOM, Gaye, "Des gendres et des brus importés de Turquie par les familles", Hommes & Migrations, n° 1232, juillet-août 2001, pp. 41-50.
2. PETEK-SALOM, Gaye (enquête et texte de) ; DOGRAR, Ilknur (photographies de), Mémoires de France ou paroles de familles turques rentrées au pays, Paris : ELELE, novembre 2000, 44 p.
3. Office des migrations internationales.
4. Alman= allemand, suffixe ci = "celui dont le métier est d'être" (allemand). En Turquie, tous les immigrés sont affublés de ce terme qui décrit le statut de ceux qui vivent en Europe, et ce quel que soit leur pays d'installation.
5. En turc, on dit d'une femme Basini açti, "elle a ouvert sa tête", pour dire qu'elle sort sans foulard.
6. Ces paroles riment, car en turc le mot ba (contrôler l'orthographe) veut dire à la fois "vigne" et "proches".
7. Voir PETEK-SALOM, Gaye, "jeunes de l'immigration turque : stigmates de l'identité, Migrations Société, n° 20, mars-avril 1992, pp. 47-53.
8. TRIBALAT, Michèle, Faire France. Une enquête sur les immigrés et leurs enfants, Paris : Éd. La Découverte, 1995, 231 p.
9. Adresse : 20 rue de la Pierre-Levée, 75011 Paris

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