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décembre 2002

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D'un imaginaire national à un autre

Comment peut-on être français quand on est d'origine algérienne ?

Fabienne Rio
Confluences Méditerranée - n°39

Une enquête effectuée en 1993 - peu après le vote de la réforme du Code de la nationalité - auprès de femmes et d'hommes âgés de vingt à quarante-trois ans, binationaux ou algériens1, a permis de saisir les processus d'identification nationale qui opèrent chez eux, ainsi que les frontières symboliques qui distinguent fondamentalement ces personnes des autres nationaux (malgré leur statut juridique - effectif ou potentiel - de Français). Nous avons regroupé les personnes interrogées en six catégories rendant ainsi compte de la façon dont se transforme leur perception de la question de l'identité nationale et de comprendre ce que recouvre, pour eux, l'appartenance à la nationalité française souvent revendiquée.
Les enquêtés ont donc été répartis en six grandes catégories (idéal-typiques) : les Français "comme les autres" ; les binationaux (Algéro-Français) ; les Franco-Algériens ; les "Français-Plus" ; les Arabo-musulmans français ; et enfin, les "Terriens occidentaux".

Les Français "comme les autres"

Il s'agit ici d'individus socialisés dans des familles économiquement intégrées, habitant des quartiers populaires plutôt hétérogènes "ethniquement", où les relations avec les Français sont plutôt cordiales, voire amicales. Parallèlement, les liens entre les membres de la famille présente en France et ceux restés en Algérie sont distendus et le resteront. Les études sont valorisées. Le passé historique de chacun des pays est vécu avec recul et, finalement, compte peu dans leur rapport au présent. Par ailleurs, le racisme (dont on sait que ces personnes en constituent une cible privilégiée) n'est pas ressenti sur le plan personnel. Ils se sentent proches de la culture française et de ses valeurs démocratiques et individualistes.
L'histoire de l'Algérie -y compris la phase de la guerre de Libération- et la "culture nationale" algérienne sont quasiment inconnues ou suscitent peu d'intérêt. La connaissance et la valorisation des institutions intégratrices françaises s'accompagnent de l'ignorance des critères de la nationalité algérienne, notamment sa dimension religieuse. Au-delà de l'aspect juridique de la nationalité, ils ne s'estiment pas personnellement concernés par la nationalité du pays d'origine ; ils se sentent français à part entière.
Malgré la réforme limitant le droit du sol, la nationalité française est considérée comme ouverte ; ils se considèrent comme citoyens de ce pays. Pour les hommes, le service national en France est privilégié ; le projet de réforme consistant à supprimer la possibilité pour les Algériens de choisir le lieu de son accomplissement est approuvé. En outre, du fait de leur socialisation en France, ils entretiennent - ou souhaiteraient entretenir - avec la religion un rapport privé, individuel, indépendamment de tout critère de nationalité.
Au total, pour cette catégorie d'individus, il n'y a pas de contradiction entre leur nationalité d'origine et le désir d'adopter la nationalité française : la naturalisation est envisageable ; de même, les mariages mixtes - surtout pour les femmes - sont envisagés indépendamment du souhait des parents.

Les binationaux (Algéro-Français)

Comme pour les précédents, la socialisation des membres de cette catégorie s'est faite dans des familles économiquement intégrées, dans des quartiers populaires "ethniquement" mélangés, mais d'où ils se sentent exclus par les "Français" - considérés comme intrinsèquement xénophobes, y compris leurs amis chez lesquels ils croient déceler un racisme latent. Parallèlement, les liens avec la famille en France ou en Algérie restent étroits. Ils portent un grand intérêt à l'histoire de l'Algérie, mettant l'accent sur la colonisation et la guerre de Libération, même si cette période reste mal connue par eux. Pour les Kabyles interrogés, il y a une forte valorisation du passé et de la culture kabyles. Le poids de ce passé est tel qu'il marque fortement leur présent - en particulier, leur rapport aux deux nationalités, dont les fondements objectifs (notamment, le caractère xénophobe du Code de la nationalité algérien) sont ignorés ou niés.
Cette référence essentielle à la nationalité algérienne se traduit par un poids important des valeurs communautaires et religieuses en opposition à une nationalité française ayant, elle aussi, à leurs yeux -bien que les bases en soient méconnues-, un fondement racial et religieux, donc xénophobe. A leurs yeux, les discours actuels sur l'immigration vont bien dans ce sens, puisqu'ils réactualisent le racisme colonial, auquel ils demeurent extrêmement sensibles. Ils se sentent peu concernés par la citoyenneté française, mais souhaitent l'être en Algérie, d'où l'aspiration des hommes à accomplir leur service militaire en Algérie, et, pour certains, le maintien de la possibilité de choisir le lieu de son accomplissement. Cette conception se traduit, d'un point de vue subjectif, par l'impossibilité de distinguer entre nationalité et identité personnelle, donc par la difficulté -parfois niée- d'avoir un rapport personnel à la religion. Dans ces conditions, l'individu a du mal à s'affirmer. Ces contradictions se traduisent chez eux par une distinction faite entre "être" français et "avoir" la nationalité française, ce qui entraîne chez eux l'impossibilité de faire la démarche de naturalisation (ou, pour d'autres, de réintégration de la nationalité française). Ainsi, les frontières symboliques (mais aussi réelles, puisque ce groupe concerne des individus n'ayant pas la nationalité française et ne pouvant se résoudre à une demande de réintégration) sont maintenues en raison d'une conception ethnico-religieuse de la nationalité (française comme algérienne). En outre, le mariage mixte est envisagé avec difficulté, même s'il n'est pas exclu par principe.

Les Franco-Algériens

Eux aussi ont été socialisés dans des familles économiquement intégrées et installées dans des quartiers populaires "ethniquement" hétérogènes, mais où les relations avec les "Français" restent distantes à cause de l'indifférence ou de la volonté clairement exprimée de maintenir un mode de vie distinct (en raison notamment des facteurs religieux).
Parallèlement, les liens avec l'Algérie sont plus lâches, mais seront maintenus. Comme pour les Algéro-Français, le passé compte beaucoup ; mais il est bien connu et valorisé. Cette valorisation correspond au souci de donner une vision positive de l'islam, au regard d'une actualité qui n'en montre que les aspects négatifs. On retourne alors le stigmate à son avantage. Certains des aspects négatifs du Code de la nationalité algérien sont occultés, comme la fusion du politique et du religieux. Et les fondements de la nationalité française sont ignorés, mal interprétés, perçus, à l'instar de ceux de la nationalité algérienne, comme ayant une base religieuse. Il n'en demeure pas moins, en raison de contextes familiaux particuliers, que le rapport à l'islam reste personnel, donc laïque. C'est ainsi que les contradictions sont dépassées, rendant envisageables l'intégration et les mariages mixtes. Il n'y a pas de frontières symboliques hormis celles instaurées par la société française.

Les Français-Plus

Ils sont socialisés dans des quartiers ouvriers où la population française semble être majoritaire. Les relations avec elle sont très valorisées. Parallèlement, les relations avec la famille en France et en Algérie sont suivies, tout en maintenant une certaine réserve vis-à-vis d'éventuelles ingérences. Il y a une idéalisation du passé de la France et de l'héritage historique qu'elle a légué au monde : liberté, égalité, fraternité, laïcité… Cet héritage est considéré comme étant légué également à l'Algérie, mais essentiellement à l'Algérie berbère (non l'arabo-musulmane), selon le schéma colonial pro-kabyle. L'histoire et la culture algériennes sont peu connues ; les causes de la guerre de Libération sont évacuées ; le poids de la religion est délibérément occulté. Le passé algérien, tel qu'il est pensé par le nationalisme, n'a donc aucun effet sur le présent.
Chez les membres de ce groupe, il y a une valorisation des institutions françaises (école, armée, Code de la nationalité) et une approbation de la réforme de ce Code. Ils affirment donc haut et fort leur appartenance exclusive à la nationalité française. En même temps, la nationalité algérienne n'est en aucun cas, à leurs yeux, contradictoire avec la nationalité française, puisqu'elle aurait les mêmes fondements. Par conséquent, la religion n'y a aucune place. Et les valeurs familiales traditionnelles sont considérées comme antinomiques avec celles de la société française (où l'on estime que la subjectivité individuelle peut s'exprimer librement, en particulier en ce qui concerne la religion). Par ailleurs, le mariage mixte est tout à fait possible, parfois effectif. Il en va de même pour la naturalisation. Le fait que ce groupe concerne exclusivement des hommes ne semble pas contradictoire avec l'affirmation de cette liberté individuelle.

Les Arabo-musulmans français

Ils ont été socialisés dans des familles économiquement intégrées, habitant cependant dans des quartiers peu favorisés où les relations avec les Français sont relativement superficielles. Les liens avec l'Algérie sont importants et valorisés. A cela s'ajoute une pratique religieuse intense qui codifie les relations sociales et familiales. Le passé arabo-musulman, le message coranique et prophétique sont valorisés au détriment des valeurs occidentales. Ces représentations - qui s'expliquent, en partie, par un niveau scolaire moyen, voire assez bas, et, en partie, par le "racisme" anti-arabe et anti-musulman ambiant - accordent au facteur ethnico-religieux un rôle important dans la définition des critères de la nationalité. Il y a alors chez eux une distinction entre la nationalité et la citoyenneté, et une tendance à la valorisation du modèle anglo-saxon d'intégration des étrangers qui, à leurs yeux, respecte mieux les différences.
L'éducation musulmane reçue est valorisée : l'accent est mis sur le respect que tout jeune doit à un aîné et toute femme (fille) à un homme (garçon). Parallèlement, l'éducation française est dépréciée car considérée comme trop libérale - en particulier, en ce qui concerne le statut de la femme, dont le contrôle n'est désormais plus assuré. De même, l'individualisme est rejeté au profit d'intérêts d'ordre communautaire. L'impossible dépassement de ces contradictions rend irréalisable l'intégration individuelle telle qu'elle prévaut en France. L'identité des membres de ce groupe semble se résumer à une arabité et une islamité intrinsèques ; les nationalités algérienne et française demeurent donc, chez eux, opposées ; le mariage mixte est alors impossible à envisager.

Les "Terriens occidentaux"

Ils ont été socialisés dans des familles intégrées économiquement dans des quartiers où les Français sont majoritaires. Les relations avec eux s'avèrent bonnes, voire excellentes. Parallèlement, les liens avec l'Algérie sont extrêmement ténus et le resteront. L'école et les études sont considérées comme déterminantes dans la construction de l'identité personnelle et dans la construction du sentiment d'appartenance nationale. Le passé (histoire et culture du pays d'origine), mal connu, compte peu dans le vécu présent et dans les projets de vie. En revanche, d'un point de vue objectif, la connaissance intuitive (mais, assez exacte) des fondements de la nationalité algérienne les conduit à la rejeter, dans la mesure où cette dernière s'appuie sur des traditions légitimées par la religion, qui, à leurs yeux, entrave l' épanouissement de l'individu ; de même, son nationalisme peut conduire à des situations dramatiques (telle celle des harkis). En règle générale, le nationalisme ne fait pas sens pour eux ; plus que la nationalité française (qui impose, comme toute nationalité, des limites à l'individu), c'est la civilisation occidentale qui est appréciée ainsi que les valeurs de liberté de pensée et de circulation qu'elle autorise. Ici, le mariage mixte est évidemment tout à fait envisageable, voire souhaité.

Cette typologie a permis de montrer les diverses manières d'envisager la nationalité française et d'être français quand on est d'origine algérienne. Contrairement aux discours nationalistes simplistes, répercutés dans certains médias qui perçoivent les identités collectives et personnelles comme des entités immuables, cette population n'est pas homogène. Elle révèle, au contraire, la complexité des constructions identitaires et des sentiments nationaux, ainsi que la complexité de l'articulation du social avec l'imaginaire et le symbolique qui engagent, selon les cas, à des degrés divers, la problématique de l'ethnicité. Cette typologie a permis aussi de comprendre les raisons de l'existence de frontières symboliques, dues à la persistance du contentieux colonial, ou au fait que les femmes et la religion continuent à constituer un nœud difficile à desserrer. En l'état actuel du débat sur l'intégration en France, la réaffirmation de l'imaginaire national sans prise en compte de la diversité culturelle peut amener à des positions de repli ou à l'exacerbation de revendications contraires à la citoyenneté "à la française".

1. Ils sont donc susceptibles de faire une demande d'acquisition de la nationalité française ; certains binationaux avaient effectué cette démarche avant l'enquête ; pour d'autres, elle était en cours. Faute de place, nous n'avons pas reproduit ici les extraits des entretiens susceptibles d'éclairer cette classification.

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