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Création artistique et interculturel

juillet 2008

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Lettre à une amie turque

Cécile Oumhani
Étoiles d'Encre - n°21

A la fenêtre, les toits de Prague resplendissent sous la neige. Le ciel essaime le cortège muet dont je déchiffre les lentes volutes. Au bout de mes doigts, le minuscule clavier où j'épelle fébrilement pour toi, Aslý, un petit rien de la ville où j'ai cherché dans les rues l'empreinte d'images laissées par Kafka, dont tu m'as dit combien il t'avait marquée quand tu le découvris à dix-sept ans. A peine le temps de m'égarer dans la fuite d'un regard, vers ce qui, silencieusement, traverse la rue de passé et d'histoires défaites de leur nom... et ce sont tes mots qui s'affichent devant moi. Tu me dis la splendeur des feuillages de l'automne à la vitre du train où tu es assise. Bribes lumineuses et légères sur la blancheur de l'écran. Ailleurs... Sommes-nous ailleurs, l'une et l'autre, regards tournés vers des paysages qui se croisent ?

Une nuit, il y a peu, venue du lit d'un sommeil dont le cours charrie mille et une gemmes que nous vouons trop souvent à l'oubli, une des mosquées d'Istanbul surgit devant moi. Ou plutôt, je suis debout devant elle, émerveillée par la couleur du ciel où se découpent ses élégants minarets de pierre sombre. Restes d'un lointain voyage que je n'ai jamais oublié... Oui, nous portons en nous tant d'architectures secrètes. Des bâtisses qui se sont tracées en nous dans le paroxysme du détail et de la couleur. Elles y ont pris leur place en ces espaces auxquels le jour nous arrache si volontiers.

Comme cette ville "dont la cape est rouge", ce Rio de Janeiro s'est gravé en moi, à travers le prisme flamboyant de ton écriture, Aslý. Une ville dont tu m'as dit que tu ne l'avais écrite qu'après l'avoir quittée, puisant dans ta mémoire et dans les mots qu'il fallait pour mettre en scène la terrible danse macabre où s'affrontent Rio et Özgür, oiseau fragile, assoiffé d'une parole qui lui serait offerte. Visiteurs ou lecteurs, nous traversons le monde qui nous entoure et celui qui nous habite. Nous nous rencontrons par-delà ce dont on voudrait faire un ailleurs qui serait une ultime et indéchiffrable frontière. Nous nous rencontrons et nous touchons dans la fragilité de l'humain.

Et ce soir à Paris, au Café de la Mairie1, tu termines la présentaOui, Aslý tu écris à partir de la mémoire et tu dialogues avec tes rêves, comme je tente de le faire.

Oui, j'attends de te revoir à Paris au Sélect, en janvier ou février, parce que ce que nous avons à nous dire est si important pour moi. Et puis, je sais combien tu aimes le thé Lapsang Souchong. J'attends de te revoir dans une Méditerranée aux rives plurielles, une Europe tissée de fils multiples, scintillant de proximités aux couleurs à la fois nouvelles et anciennes. Je crois que ce sont la rencontre des êtres humains et l'élan irrépressible de la création qui balaieront les spectres que certains dressent comme preuves d'un gouffre où nous serions voués à nous perdre en nous rapprochant.


Cécile

Cette lettre est parue en novembre 2004 sur le site de Babelmed : http://www.babelmed.net/
Les œuvres de Aslý Erdoðan disponibles en français : La ville dont la cape est rouge, roman (Actes Sud), Les oiseaux des bois, nouvelle parue dans cette revue Etoiles d'encre, n°19-20.

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