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Création artistique et interculturel

juillet 2008

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A la recherche de l'éléphant blanc

Marie-Noël Arras
Étoiles d'Encre - n°23

J'ai toujours aimé voyager en avion, me sentir des ailes et décoller, pour de vrai. Est-ce une fuite cette envie perpétuelle d'ailleurs ? Je ne sais. Toute petite, j'interrompais mes jeux dans le jardin en sautant de joie, le doigt pointé vers le ciel : "Une avion, une avion !" (Ne pouvais-je le concevoir qu'au féminin ?…) et je restais ensuite longtemps à rêver en scrutant la longue traînée qui traversait mon horizon trop étroit.
Même sensation avec les cartes de géographie en relief de mon école, que je retrouvais lors de mon premier décollage.
Je m'étais juré de ne jamais avoir de maison à moi, pas de fil à la patte. Pouvoir partir quand je voudrais.
Le hasard des rencontres en a voulu autrement.
Ma maison, construite avec l'amour de mon compagnon de vie, je l'ai faite mienne. C'est le havre de paix, la halte nécessaire entre deux voyages. À chaque retour, même si l'absence a été courte, un sentiment de plénitude m'envahit. Une reconnaissance intime. J'en fais le tour, je visite chaque pièce, me penche sur chaque plante, sur chaque fleur du jardin, et pour un instant, pour quelques jours, je me sens chez moi. Oui, pour quelques jours, pas plus. Les racines, pourtant nombreuses et solides qui m'y retiennent ne suffisent pas. Très vite le besoin de repartir me reprend, le besoin de chercher ailleurs des racines lointaines que je ne pouvais trouver jusqu'à… jusqu'à maintenant, jusqu'à ce jour dernier où, après l'enterrement de mon père, ma mère m'a enfin dit d'où elle venait, m'a enfin raconté a enfin rompu le pacte du silence.
Je ne pouvais pas savoir : souffrant de sa double appartenance, il avait voulu me protéger. À la maison, entre eux ou avec moi, une seule langue parlée : le Hollandais, la langue de notre carte d'identité. Jamais, devant moi, ils ne parlaient du passé. Pourtant des paysages d'ailleurs fleurissaient mes rêves et je sus très vite que je n'étais pas née ici. Les enfants de l'école m'ont vite fait comprendre que j'étais différente, leurs yeux ronds, leurs cheveux blonds… rien ne me ressemblait. Très vite je compris de quel continent nous venions, mais pas de quel pays. À À chaque question, la réponse donnée était invariablement la même : "Je suis militaire dans l'armée hollandaise, nous sommes hollandais, tu es hollandaise, le reste n'a pas d'importance".
Bouleversée, je remerciais cette mère toujours si douce, si calme, si souriante qui, par amour, m'avait toujours caché son désarroi, et je lui promettais de faire un jour ce voyage tant désiré et de tenir pour elle un journal.

14 février 2005 : Dès mes premier pas dans l'avion, ravissantes et délicates dans leurs habits de soie, les hôtesses de l'air s'inclinent en joignant les mains : "Sawadi Kah". Le service est d'un raffinement digne des meilleurs restaurants asiatiques. Je suis conquise…

15 février : Arrivée à Bangkok à 6h du matin dans une aérogare aux dimensions impressionnantes. Je prends l'un des nombreux taxis luxueux garés aux abords de l'aéroport. Premier choc : les contrastes de cette mégalopole ! Des tours hyper modernes côtoient des maisons de bois, d'immenses panneaux publicitaires surplombent une végétation luxuriante, et sur l'autoroute aérienne, les grosses voitures asiatiques défilent sans discontinuer. Beaucoup sont conduites par des jeunes femmes. De magnifiques bougainvillées rouges, jaunes, blancs et orange bordent l'autoroute.
À peine sortie de la voiture climatisée, je suis surprise par l'atmosphère chaude et humide. Dans la chambre d'hôtel, je me précipite dans la salle de bains ; douche froide, pour tenter de me rafraîchir avant de me lancer à la découverte du pays de ma naissance. Vais-je le reconnaître ? Dans le sens de cette reconnaissance intime qui relève de l'inconscient. Vais-je me sentir enfin chez moi ? Toutes questions qui me hantent.
Après avoir flâné dans la petite rue de l'hôtel, découvert les plantes en pots sur les trottoirs, les magasins qui servent également de logements, les hôtels multiples avec leurs petits personnages variés et leurs offrandes (nourriture, fleurs, argent…), les vélos et les tuck tucks (mobylettes-taxis) je débouche sur une avenue très touristique, Kosan road et je fuis très vite les marchands de vêtements et de souvenirs. Dans les rues avoisinantes, ce sont toujours les contrastes qui me frappent : immeubles très modernes et très vieilles maisons, magasins rutilants où l'on ne rentre que pieds nus et anciennes boutiques où la vue de vieux asiatiques assis sur des rocking-chairs me rappelle les films en noir et blanc sur l'Indonésie ou le Vietnam, restaurants chics ou Mac-Donald et cuisines ambulantes tenues par des femmes qui envahissent les trottoirs… Les odeurs de cuisine, et les fortes senteurs des épices me rappellent tes plats, maman ; cela tu me l'avais transmis. Tout en dégustant des jus d'oranges pressés à la demande, des ananas découpés et des mangues, je marche, je marche jusqu'à ce que la nuit tombe. Dans la ville à présent illuminée de néons, il fait toujours aussi chaud. Je suis fourbue. Après avoir mangé un riz au crabe, je rentre dans ma chambre climatisée. Encore une douche froide. Bien installée sur le lit, je me plonge dans mon guide pour m'imprégner encore plus de cette ville si vivante avant de m'envoler pour Chiangmai à la recherche de ta famille.

16 février : Visite du Palais royal et du temple. Je suis sortie très tôt de l'hôtel en espérant avoir un peu d'air frais, mais dès le matin le thermomètre affiche 34°. Le long des rues les Thaïlandais sont déjà attablés. Ils mangent de la soupe. J'ai l'impression qu'ils mangent à toute heure de la journée. Dans les parcs de nombreuses personnes pratiquent le Taï Chi sous un ballet de cerfs-volants. Je reste des heures à admirer le Palais royal avec toutes ses mosaïques de couleurs, ses bois rouges, ses peintures, ses statues, son temple (Wat) avec le Bouddha de jade et enfin l'immense Bouddha allongé, le Wat Pho. Je suis émerveillée. Des gens qui pratiquent un tel art ne peuvent qu'être bons, me semble-t-il. Peu de touristes ce matin mais beaucoup de Thaïlandais venus faire leurs offrandes et prier. Les colliers de fleurs, les lotus, les bougies, les encens ne sont pas là pour les touristes, j'ai l'impression que cela fait partie des courses quotidiennes. Là aussi le modernisme n'a pas atteint la tradition.
L'après-midi je prends une petite embarcation pour découvrir les berges des klongs, les affluents de la grande rivière Chao Praya. Nous sommes au cœur d'une capitale surpeuplée et nous sommes en pleine campagne : les maisons sur pilotis sont entourées de bananiers, d'avocatiers de manguiers, de champs de lotus ; certaines sont misérables et d'autres très luxueuses avec pelouses, orchidées accrochées aux branches des arbres et piscine. Nous rencontrons des jonques de marchands de légumes, de poissons, de fleurs ou de plats cuisinés. Je ne peux refuser le collier de jasmin ou le pain de mie à jeter aux poissons. Le chauffeur, lui, me réclame une canette de bière et un repas de nouilles.
Avant de rentrer à l'hôtel, je m'arrête dans un des nombreux salons de massage et confie mon corps épuisé à une femme qui a le même sourire que le tien. Sous ses mains expertes, je redeviens la petite fille qui s'endormait pendant que tu la massais en lui chantant une berceuse. Les sonorités me reviennent et je sais à cet instant que tu dérogeais à la règle établie par papa.

17 février : dernier jour à Bangkok, je décide de prendre le métro aérien assez loin de mon hôtel. Pour accentuer le contraste je m'y rends en tuck-tuck, et je trouverais cette façon de visiter géniale si ce n'était la pollution ! Cette fois je découvre une ville futuriste : les voies aériennes se chevauchent. Sur les quais, les écrans télé passent de la publicité en boucle. Le métro est hyper moderne et rutilant de propreté… Les diverses stations donnent accès à des centres commerciaux, tous plus luxueux les uns que les autres. Depuis le restaurant japonais situé au dernier étage de l'un d'eux, je regarde par la fenêtre : en bas, assis autour des tables disposées sur le trottoir et protégées de parasols multicolores, les employés de bureaux se dépêchent d'avaler leur repas. La circulation est impressionnante. Je rentre en taxi-meter admirant le calme imperturbable du chauffeur.
18 février : Arrivée à Changmaï. À l'hôtel où je suis descendue, je montre la seule adresse que tu m'as donnée, celle de ta sœur. C'est chez elle que je suis née, m'as-tu dit. L'hôtesse d'accueil me désigne l'endroit sur la carte et m'appelle un taxi. Une colline d'où se détache un immense Bouddha surplombe la ville. Appréhendant un peu ce qui m'attend, je demande au chauffeur de m'y emmener. Non seulement il y consent, mais il me sert de guide et m'enseigne la vie de Bouddha en commentant les peintures détaillées qui entourent le temple. Le personnage qui me séduit le plus est la déesse de la terre qui, en pressant sa longue tresse, noie les diables tentateurs qui entourent le jeune Bouddha. Il m'explique aussi que je peux faire une prière en faisant sonner les énormes cloches. J'apprends que si l'on se tient à genoux ou assis dans les temples, c'est parce que notre tête ne doit pas dépasser celle des statues. Les thaïlandais offrent leur obole en jetant une pièce à la fois dans des vases de bronze. Je fais comme eux et forme un voeu dans mon coeur...
L'heure est venue d'aller à la rencontre de mon passé.
Je ne vois plus rien pendant le parcours. Dans le centre de la ville des dizaines de mobylettes nous doublent mais je n'entends que les battements de mon cœur. Mes mains moites s'agrippent au petit sac de soie où se trouvent les photos que tu m'as confiées. Une impatience mêlée d'appréhension me submerge au moment où le tuck-tuck s'arrête dans une petite ruelle. Devant une maison de bois, une femme étend du linge sur le trottoir, c'est un des nombreux endroits où l'on peut faire laver son linge pour quelques baths. Mon chauffeur, à qui j'ai expliqué ma requête, la questionne pour moi. Oui, elle a bien connu ma tante mais celle-ci a quitté ce monde et ses enfants ont vendu la maison. Devant mon visage attristé, la femme se met à sourire : "Tu ne dois pas être triste, la vieille femme a bien vécu, elle était fatiguée mais heureuse à la veille de sa mort. Elle disait qu'elle allait enfin retrouver sa sœur… ses enfants lui tenaient la main." Ses enfants ? J'avais donc des cousins ? "Oui, un garçon et une fille, tu trouveras Cam-ngaï à la réserve des éléphants et Madjane à la fabrique de sculpture en bois". Le savais-tu maman ?
Bouleversée par cette découverte, je lui réponds juste merci dans sa langue : "Kopen Kah" et demande au chauffeur de me reconduire à l'hôtel.
J'ai besoin de temps pour affronter cette nouvelle donne de ma vie. Après une sieste où je dors profondément, je vais à la fabrique. Assise près de l'entrée, une femme semble surveiller les entrées et sorties. Je ne peux que prononcer plusieurs fois le nom de Madjane. Elle me désigne une jeune femme, vêtue de façon plus occidentale que les autres, absorbée dans son travail. Je vais vers elle. Avant de me présenter, je la regarde. Sur un morceau de teck, elle sculpte une scène de village. J'admire la précision de ses gestes. Au bout d'un moment, sentant ma présence, elle lève les yeux vers moi. À cet instant, les mots, les explications sont inutiles. La ressemblance est si frappante qu'elle se met à rire sans pouvoir s'arrêter. Sa mère lui a si souvent parlé de moi qu'elle m'attendait, confiante dans notre destin et dans des retrouvailles qu'elle savait proches, inéluctables, pour avoir ardemment prié et interrogé les dieux.
Très vite, nous nous découvrons, à la fois différentes et si semblables… elle m'apprend qu'elle est mariée à un Hollandais qui organise des circuits touristiques. Ils ont une petite fille…
Madjane demande l'autorisation de quitter son travail. Elle m'emmène derrière elle sur sa moto pour attendre sa fillette à la sortie de l'école. Demain c'est la fête de fin d'année, j'en serai…
Le soir, alors que tout le monde s'est endormi, nous parlons longuement toutes les deux, comme pour rattraper tout le temps perdu. Nous avons tant de choses à nous dire, tant de moments à partager. L'aube surprend nos éclats de rire….Dans la rue les moines récoltent leur repas de la journée avant la prière du matin. Je ressens très vite que mes racines sont là. Dans ce lieu, dans cette famille où, curieusement je me sens… comment dire ? chez moi tout simplement. Ce n'est pas une question de paysage ou de culture, même si c'est important. Mais, profonde et mystérieuse, une histoire toute simple d'êtres humains.

Madjane ma sœur, tu as en quelques instants comblé le manque qui, au cœur même de mon ignorance et malgré ma famille aimante, me lancinait. En me racontant ta propre enfance, tu combles les espaces vides de la mienne.
Cette nuit-là un éléphant blanc vient me rendre visite. Majestueux, avec ses immenses oreilles nervurées et ses longues défenses blanches recourbées vers le ciel, il semble à peine toucher le sol, mais au moment où je tends la main pour le caresser il disparaît dans la brume.

19 février : c'est le week-end. Après la fête de l'école qui ressemblerait à toutes les fêtes d'école que j'ai connues enfant, si ce n'étaient les somptueux costumes, nous partons toutes deux vers le nord pour retrouver Cam-ngaï. Nous avons décidé de ne rien lui dire. Je vais jouer à la touriste et monter sur son éléphant.
Dès notre arrivée dans la réserve, je suis impressionnée mais pas dépaysée. Te souviens-tu maman que j'ai toujours été attirée par cet animal que j'allais souvent voir au Zoo de la ville ? L'explication est peut-être là.
À présent que je suis perchée sur son dos, il me fascine comme jamais auparavant. Le balancement régulier de cette masse m'emplit d'une douce sensation d'intimité. Et dans cette lente progression, quelque chose se dénoue en moi. Sous la conduite de son cornac et sous les légers coups de la gaffe, l'éléphant monte et descend les sentes en se faufilant entre les immenses tecks. Au loin, j'aperçois des maisons au toit de chaume au milieu des rizières et des charrettes tirées par les buffles. Un sentiment de sérénité totale m'envahit. L'éléphant traverse une rivière alors qu'un martin-pêcheur s'envole un poisson dans le bec, gravit la berge et s'arrête sous un tamarinier où se trouve une petite estrade. Pendant que nous descendons Cam-ngaï lui donne des cannes à sucre. Il ressemble très peu à sa sœur. Il ne parle pas anglais. Le visage buriné, les paupières mi-closes à force d'épier la lumière des sous-bois, il semble en harmonie totale avec la nature. C'est avec un sourire de plus en plus large qu'il accueille les propos de Madjane. Je ne sais pas ce qu'elle lui dit. Il n'a pas l'air étonné. Et lorsque, contrairement aux habitudes des gens de ce pays, il m'ouvre les bras et que je pose la tête sur son épaule, je sais que mon errance est terminée.

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