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novembre 2009

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Les mariages mixtes, un laboratoire transculturel

A partir d'une recherche de terrain

Mara Tognetti Bordogna*
L'autre - n°19

Un phénomène en augmentation

Le nombre de mariages mixtes augmente avec la croissance des flux migratoires et leur progressif enracinement dans le contexte italien. Ces mariages ont pour caractéristique un fort travail matrimonial; en cela, ils constituent un véritable laboratoire culturel où naissent des savoirs et des pratiques transculturelles. Dans de telles familles se produit la rencontre de cultures et de pratiques familiales diverses, lesquelles se confrontent, s'affrontent, donnant ainsi des savoirs à l'origine d'une nouvelle culture familiale, selon un processus transculturel, produisant des formes de famille inédite, véritables anticipations de la société future, la société métissée.
Quoi qu'il en soit de la motivation qui est à la base du choix de former un couple mixte, ce phénomène est en forte augmentation, au niveau national aussi bien que local, surtout en Italie du Nord, où la migration est plus importante et plus stable (Anon. 2001).
On affirme souvent que l'intérêt est ce qui est à la base des mariages mixtes. Une idée se répandant actuellement chez les chercheurs et dans les médias les plus attentifs à la réalité migratoire est que l'immigré est considéré comme un conjoint de secours pour les individus défavorisés dans le marché matrimonial, le sujet italien étant alors dans une position de faiblesse à l'intérieur de ce marché à cause d'un âge avancé ou à cause d'un précédent mariage. Ces mariages sont fondés sur un échange réciproque de type compensatoire, dans lesquels le partenaire est plus jeune et avec un niveau d'étude plus élevé par rapport au partenaire autochtone, tandis que le partenaire italien offre la citoyenneté et l'entrée dans la culture dominante.
Sur la base des données disponibles, nous pouvons remarquer qu'à côté des couples mixtes traditionnels, dans lesquels le partenaire étranger provient pour la plupart du temps d'Amérique latine, en Italie s'observe une augmentation des partenaires étrangers venant des pays d'Europe de l'Est, des Balkans, d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, pays d'immigration plus récente, et de plus lieux habituels de tourisme sexuel.
Au niveau national, la primauté revient aux couples mixtes dont le partenaire autochtone est de sexe masculin. Dans les couples chez qui c'est la femme qui est l'étrangère, on observe une homogénéité religieuse ; en effet, les hommes italiens se lient plus fréquemment avec des femmes qui viennent des pays à majorité chrétienne, catholique (Brésil, Pologne, République Dominicaine) ou orthodoxe (Roumanie, ex-URSS). En Italie, les mariages mixtes célébrés en 2000 s'élèvent au nombre de 20 000, soit 1 sur 14 mariages célébrés. En Italie du Nord, 55% de ces mariages mixtes sont célébrés, en majorité dans le Nord-Ouest, où ils atteignent le taux de 3 mariages sur 10 (1 sur 12 dans le Nord-ouest, 1 sur 10 dans le Nord-Est).
Dans le Sud de l'Italie, les mariages mixtes constituent 3% des mariages célébrés, dans les îles, ces données descendent à 2,5%, contre une moyenne de 7,1% pour l'ensemble de l'Italie et contre 10% en Italie du Nord. En 2004, les mariages mixtes atteignent le taux de 11% ; 1 500 de ces mariages concernent des catholiques et des musulmans. Toujours à la même date, 30% des couples mixtes habitent dans le Nord-Est.
Ce cadre national trouve plusieurs confirmations dans la province de Trente, objet d'étude de notre recherche. Il faut mentionner que les unions entre un partenaire italien et un partenaire étranger constituent 17,4% des mariages célébrés dans la Municipalité de Trento.
Cet article, à partir d'une recherche de terrain, donne un cadre général concernant les motivations principales qui sont à la base du choix de construire un couple bi-culturel. Il analyse entre autres l'imaginaire et le vécu des acteurs sociaux par rapport à ces unions et il approfondit le thème du travail matrimonial, c'est-à-dire du travail de négociation de type transculturel que les couples sont appelés à mener, à l'extérieur comme à l'intérieur de la famille.

Une typologie en mutation

Comme l'a écrit Barbara (1985), les facteurs à la base des mariages mixtes sont multiples (Tognetti Bordogna 1996, 2001 : 6-13, 2004b) ; on peut distinguer des facteurs d'ordre général et des facteurs spécifiques.
Dans les premiers cas, nous avons :
- l'intensité de l'homogamie, qui varie en relation avec l'environnement ;
- le degré d'isolement topographique ;
- l'affaiblissement du degré de répulsion de l' "autre" ;
- la diminution de la différence de groupe ;
- l'équilibre entre les sexes et les membres d'un même groupe géoculturel ;
- l'hétérogamie, plus forte entre les immigrés qui ont un niveau scolaire élevé et qui, dans le pays d'origine, appartiennent aux classes moyennes ou supérieures.

Les flux migratoires, les échanges continus dans le domaine commercial, touristique ou de communication, et l'évolution de la société contribuent à diminuer l'isolement géographique et culturel et à rendre toujours plus normales la rencontre quotidienne et la relation avec l'étranger (Varro, 1993 : 12-25, 1995). En outre, les membres des groupes vivant dans un même habitat, par contamination, tendent à contenir les différences, et produisent ainsi de nouveaux mélanges.
Les facteurs spécifiques sont une plus grande interrelation entre les individus venant de nationalités différentes, la diminution progressive de l'influence de la famille dans le choix matrimonial et la diminution des préjugés raciaux.
Comme le souligne Blau (1995 : 28-43), la présence de mariages mixtes produit un effet multiplicateur puisque plus ils sont nombreux et plus ils deviennent normaux.
Les mariages mixtes sont un phénomène qui nous aident à lire notre société, à mesurer le degré d'enracinement des étrangers dans notre pays et à rendre visible la morphogénèse qui est en train d'investir l'institution familiale, la prise de distance entre un individu et la société d'appartenance, mais aussi comment change le marché matrimonial.
Le mariage mixte contribue à détendre les liens sociaux et à contrevenir aux règles du groupe (Tognetti Bordogna 1996, Zerahouiw 1994).
Cela constitue un élément de force, dans la mesure où c'est quelque chose de nouveau, porteur d'innovation, de chances diverses ; et un élément de faiblesse, puisqu'il faut prendre en compte l'hostilité et l'agressivité (Weber 1961 : 32-48).
Le mariage mixte se présente comme un fait social total, avec des répercussions sur tous les aspects de la vie du couple. Par rapport aux autres types de mariage, ce n'est pas un événement qui ne regarde que le partenaire qui contracte le mariage, et éventuellement les membres de la famille élargie ; on a affaire ici à un triple pari que l'individu fait avec lui-même, à partir du moment où il accepte de se confronter avec la distance - au sens double, physique et culturel -, avec la famille d'origine, puisque cela va mettre en discussion les règles de la tradition, et avec la société d'accueil, puisqu'il y a création de nouvelles règles.
Les motivations sont nombreuses, qui poussent des individus appartenant à des mondes divers à créer une union mixte (Barbara 1985), à contracter un mariage : la curiosité pour la différence, l'amour irrésistible, la stratégie d'insertion accélérée dans un nouveau contexte, le choix délibéré et mûri au cours du temps, l'expérimentation d'une chance culturelle supplémentaire, la pénurie de partenaires de l'autre sexe, la recherche de femmes traditionnelles (Dumon 1993 : 27-53, Pittau 1999, Perotti 2000 : 25-42).
Le choix de se marier avec un autochtone peut être déterminé par la nécessité de trouver un moyen légal pour arriver dans le pays et pour y rester, pour acquérir un statut juridique en accord avec nos normes ; c'est le mariage de convenance, ou le mariage pour la carte, une réalité très forte et courante pour les femmes venant de pays en guerre.
On peut encore considérer les mariages de convenance, ceux qui sont contractés pour échapper à une situation de misère et de précarité, ou encore ceux qui viennent du désir de faire partie d'une classe sociale plus élevée.
Le mariage mixte constitue un passeport valide pour la société d'accueil, en particulier si les contractants poursuivent une stratégie d'insertion accélérée (mariage facilitateur).
Un mariage peut aussi être célébré après la naissance d'un ou de plusieurs enfants : c'est le mariage réparateur (Maffioli 1994 : 15-28).
Il existe, évidemment, des couples qui poursuivent une stratégie purement affective : les mariages électifs.
D'autres individus se marient avec des citadins d'un pays occidental pour rejoindre la modernité de la société occidentale, ou pour connaître d'autres cultures (unions intellectuelles).
Bien des hommes qui décident d'épouser une femme étrangère ont effectué leur choix sur un catalogue ou simplement sur photo (mariage d'agence ou négocié).
Un autre type de mariage mixte, considéré par nous (Tognetti Bordogna 1995 : 24-55, 1996, 2001 : 6-13, 2004a,b) comme le plus important, parce que la migration constitue une chance culturelle, correspond à ceux et celles qui épousent un ou une étrangère pour rompre avec le groupe, avec le clan, avec la famille, avec la culture d'appartenance. Ce sont ceux pour qui ne partagent plus les valeurs traditionnelles, les individus qui font le choix d'un mariage ou d'un concubinage interethnique pour des motifs culturels, ou comme un moyen d'adhérer à un style de vie occidental.
Citons ensuite le mariage de soin, lequel, ces dernières années, avec le phénomène des auxiliaires de vie (Tognetti Bordogna 2004a), s'observe de plus en plus fréquemment sur le territoire italien ; il s'agit d'un mariage contracté entre l'auxiliaire de vie et le sujet soigné (la personne âgée), ou plus fréquemment entre celle qui soigne la personne âgée de la famille et un parent que ses caractéristiques socio-démographiques (âge, travail, antécédent matrimonial) rendent peu attractif sur le marché matrimonial autochtone.
Dans d'autres cas, nous sommes en présence de mariages rééquilibrateurs du marché matrimonial, dans lesquels on observe un échange compensateur entre les partenaires, puisque les chances de l'un (étranger plus jeune, etc.) compensent les limites du conjoint autochtone (âge plus élevé, précédent matrimonial), lequel, en même temps, apporte en dot d'autres chances (une maison, la nationalité, un parcours de meilleure insertion).

L'exemple de Trente
Au cours de l'année 2001 dans la province de Trente ont été célébrés 166 mariages mixtes. Parmi ces mariages, 129 étaient composés par un homme italien et une femme étrangère. La même année, les mariages mixtes célébrés à la mairie de Trente furent 47 ; dans 36 d'entre eux, l'homme était un citoyen italien. La commune et la province ont eu la même proportion de mariages entre un italien et une étrangère. Si nous comparons les données de l'année 2001 de la mairie et de la province de Trente nous remarquons que les mariages célébrés entre couples mixtes à la mairie constituent plus du quart des mariages célébrés sur tout le territoire de la province. Dans la province de Trente, les couples mixtes enregistrés à la mairie de Trente constituent un chiffre considérable.


Tableau n° 1
Mariages célébrés à Trente selon la citoyenneté des mariés


Années
2000 2001 2002
Mari italien/femme italienne 428 388 403
Mari italien/femme étrangère 47 36 55
Mari étranger/femme italienne 8 11 21
Mari étranger/femme étrangère 5 12 9
Total 488 447 488

Source : Trento Statistica. La popolazione al 31 dicembre 2002, Servizio programmazione e controllo del Comune di Trento


Notons la croissance constante du pourcentage des mariages entre époux dont au moins l'un est de nationalité étrangère (12,3 % en 2000, 13,2 % en 2001, 17,4 % en 2002).

Tableau n° 2
Mariages de couples mixtes célébrés dans la mairie de Trente


Années
2000 2001 2002
Valeurs absolues
Mari italien/femme étrangère 47 36 55
Mari étranger/femme italienne 8 11 21
total 55 47 76

Pourcentage
Mari italien/femme étrangère 9.6 8.1 11.3
Mari étranger/femme italienne 1.6 2.5 4.3
total 11.3 10.5 15.6

Source: Trento Statistica. La popolazione al 31 dicembre 2002, Servizio programmazione e controllo del Comune di Trento

La présence de couples mixtes change de manière non significative entre 2000 et 2001 pour augmenter de manière considérable entre 2001 et 2002 (+ 5,1).
Entre 2000 et 2002, dans les mariages mixtes (avec un seul partenaire étranger) célébrés à la mairie de Trente, les unions d'un homme italien avec une femme étrangère sont plus nombreuses (47 sur 55 en 2000, 36 sur 47 en 2001, 55 sur 76 en 2002).
Bien que ces cas constituent la majorité, la valeur sur le total des mariages mixtes a diminué en trois ans, passant de 85 % à 77 % pour s'arrêter à 72 % en 2002.
Les mariages entre femme italienne et homme étranger ont une tendance positive pendant la période étudiée avec un pic en 2002, où, par rapport à l'année précédente, ces unions ont doublé.
Au cours de l'année 2001 ont été célébrés 166 mariages mixtes dans la province de Trente. Parmi ces unions, 129 étaient composées d'un homme italien et d'une étrangère.
La même année, les mariages mixtes dans la commune de Trente s'élevaient au nombre de 47, avec 36 cas où l'homme était de nationalité italienne. Commune et province présentent donc la même proportion de mariages entre un individu italien et une étrangère ou un étranger (Tognetti Bordogna 2003 : 17-27, Tognetti Bordogna, Seidita 2003 ; 40-57).
Selon les données nationales et celles de la commune et de la province de Trente, il apparaît que les mariages mixtes célébrés dans la commune de Trente représentent plus du quart de l'ensemble des mariages célébrés sur l'ensemble du territoire de la province.
Les couples mixtes de la commune de Trente correspondent donc à un quota élevé dans la province de Trente, et en forte augmentation.

La famille mixte du Trentin : un approfondissement qualitatif.
Dans les paragraphes précédents ont été analysées certaines des motivations qui sont à la base de la formation des couples mixtes en Italie (Tognetti Bordogna 1996) qui seront à peu près les mêmes pour le territoire sur lequel a été conduite la recherche.
Dans cette deuxième partie, nous chercherons, au moyen d'instruments qualitatifs, à travailler autour de la spécificité de ces couples, à préciser quels types de relations se tissent avec le contexte, les interactions et la dynamique de couple, les choix culturels et religieux, effectués en particulier s'il y a des enfants, comment la société du Trentin les accueille et les juge.
Lors de nos investigations, nous avons utilisé des instruments qualitatifs, des interviews et des focus group . Au total, ont été interviewés 13 partenaires de couples mixtes en plus des témoins privilégiés et des focus group avec les opérateurs
Dans l'ensemble ont été interviewés 8 témoins privilégiés, 10 opérateurs avec la méthode du focus group, 13 couples correspondant à 26 partenaires par couples.
Les individus venaient du Maroc (3, dont 2 H), de la Somalie (2, 1 H et 1 F), de la Côte d'Ivoire (1 H, 1 F) pour le continent africain, et de la Macédoine (1 H et 1 F), de l'Albanie (1 H et 1 F), de la Bosnie (1 H et 1 F) pour les pays de l'Est.
Certains des couples habitent dans la commune de Trente, d'autres dans la province du Trentin.
Nous avons considéré en particulier les relations avec la famille d'origine et les rapports avec l'entourage ; la dynamique de la relation de couple, la perception du phénomène, dans la mesure où les mariages mixtes fournissent des éléments pour la compréhension de la société future.
Les rapports avec la famille d'origine et l'entourage semblent ne pas présenter de problèmes particuliers, que ce soit avec la famille du partenaire autochtone ou avec celle du partenaire étranger :
"…Bah, les contacts avec les cousins…c'est-à-dire que je ne fréquente pas tellement les parents, je fréquente plutôt mes frères… Non, elle est plus contente que moi de les voir"
"
Je vois qu'ils viennent souvent ici"
Les familles d'origine ne semblent pas présenter de grandes résistances, et la difficulté doit être plutôt attribuée à des questions contingentes, bureaucratiques, linguistiques, bien plus qu'à des divergences culturelles.
"Ah..., pour moi, d'abord, je pense que j'étais la bienvenue chez… chez eux, que j'y ai toujours une place… ils sont toujours disponibles, même s'ils ne m'ont… jamais aidée… je ne sais pas, ah… matériellement ou bien… d'une autre façon, mais… ils pourraient quand même le faire… si c'est nécessaire…"
Les rapports avec les voisins sont caractérisés par l'indifférence ou par des rapports formels.
"(Les relations avec les voisins, il n'y en a) pas beaucoup, en dehors du fait qu'on a très peu de voisins, parce que nous sommes dans une… dans un petit immeuble… qu'il est à moitié vide. Voilà, nous avons très peu de voisins eh… nous… nous nous rencontrons par hasard, j'en sais rien, disons, nous n'avons pas de relations plus proches. Nous n'allons pas dans leur appartement et eux non plus, ils ne viennent pas chez nous, mais… Nous avons de bonnes relations…"
Les relations de couple semblent être caractérisées par une plus grande protection du partenaire étranger de la part du partenaire autochtone. Même si les incompréhensions et les discussions ne manquent pas, elles ne sont pas perçues comme regardant les aspects fondamentaux de la vie de couple. Le couple en général ne considère pas comme éléments fondamentaux pour la vie de couple les questions objets de discussion ; ainsi en est-il des modes de pensée, des divers modes de comportement, qui sont le fruit de modèles culturels divers qui demandent des formes de négociation, suivant une forme de réinterprétation subjective, différente de couple en couple.
"Amour et aussi une…une certaine sensation de protection, évidemment, non ? Parce qu'elle s'est confiée à moi quand elle avait des problèmes, enfin, aussi… puis aussi les documents, venir ici après… après il y a une forme de protection aussi de ma part."
"Et… difficultés… mais… à part les petites… petites différences, qui ne sont même pas des différences culturelles, mais qui viennent des caractères des personnes, ah… pour le reste, non… Parce que… il habitait seul, moi j'habitais seule, puis quand on a été ensemble, il y a eu un peu de… tout simplement il fallait s'habituer tous les deux et… peut-être au début il y a eu un peu de… quelques disputes ainsi, mais… ce sont seulement des choses qui n'ont… qui ne sont pas… qui n'ont pas une importance majeure dans une relation de couple…"
Pour ce qui concerne les négociations, les changements par rapport aux habitudes déjà consolidées, il y a certains aspects qui sont plus sujets au processus de négociation qui entraîne une révision des habitudes de la vie quotidienne.
Ce sont les habitudes alimentaires qui sont les plus susceptibles de changements, mais justement par rapport à ces habitudes les partenaires semblent en général disponibles pour des compromis, sinon pour des changements radicaux.
"… Peut-être mes habitudes alimentaires, parce que…bon, je m'habituais à sa… à sa manière de manger… je veux dire moi j'étais habituée, chez moi, pour les dîners je ne dînais pas, peut-être je dînais à minuit, par ci par là, peut-être nous nous sommes habitués à scander… aussi pour la qualité de la nourriture, c'était elle qui s'adaptait, au fond…"
La négociation dans ces cas-là a une connotation de plus grande disponibilité et d'ouverture avec le but de trouver des modes alimentaires qui peuvent être partagés par les deux partenaires. Nous sommes en présence d'habitudes qui ne sont pas considérées d'importance vitale, mais plutôt banales sinon sous-entendues.
Il y a d'autres aspects et comportements qui sont soumis à négociations bien qu'ils soient considérés comme moins banals, ici on est en présence d'une attitude de plus faible disponibilité ; malgré cela les partenaires sont disponibles pour faire quelques concessions ou quelques efforts pour "s'aligner" avec l'autre partenaire.
"Voilà j'ai réussi avec mon mari, peut-être avec un autre Bosniaque, je ne l'aurais pas fait, de parler plus, de moi aussi, de nous deux, de tout… de ce point de vue, ici, moi aussi je suis changée, parce que je suis habituée à entendre d'autres personnes qui parlent et moi aussi j'ai commencé tout de suite à parler de moi, à… parce que ici, on parle de tout, il n'y a rien à… il n'y a rien à cacher… on ne demande pas… quelque part il n'est pas dit. En revanche, nous, on a la tendance à ne pas dire ce qui n'est pas nécessaire, même dans un couple. Entre deux, dans un couple, voilà…"
Dans ce cas on est en présence d'une négociation avec médiation, qui a eu une conséquence sur les comportements culturels et relationnels du sujet.
Les incompréhensions et les discussions les plus fréquentes, sont liées à des incompréhensions linguistiques, ou à l'attribution de sens différents aux mots.
Il y a de toute manière des aspects et "des objets de dispute" comme les questions financières, la gestion des ressources économiques, les choix liés aux dépenses, que nous retrouvons comme des questions "discutables" dans la plupart des couples interviewés.
"Parfois… non, parfois ce sont ces trucs, ces murs que… c'est difficile."
"Eh aussi sur les prix, et aussi sur la qualité de la nourriture, voilà, sur ça nous faisons plutôt attention."
Pour ce qui est de la vie quotidienne on ne remarque pas de division des tâches rigide, mais plutôt une distribution de certaines charges de travail domestique ou de paperasserie, indépendamment du caractère de la tâche et l'appartenance de genre. Dans la gestion de vie quotidienne les couples semblent trouver des accords, des solutions qui vont au-delà des cultures d'origine.
"… Non, dans le travail ménager je dois dire que nous nous aidons d'une manière réciproque…"
"… Pour les procédures administratives, c'est elle qui s'en occupe, et moi je l'aide pour remplir les papiers, peut-être quand elle a des doutes…"
La perception du phénomène "couple mixte" dans le contexte italien est encore contrastée, si l'on considère le fait que le couple mixte, dans la plupart des cas est encore perçu comme une union qui subvertit les règles du mariage.
Certains assument une attitude de recul par rapport à cette question : "… Mais je ne pense pas vraiment, je veux dire, je ne vois pas quelles différences il peut y avoir…" Pour d'autres, il y a la claire perception qu'il s'agit d'unions vues avec méfiance. "Mais… avec méfiance dans certains endroits, et dans d'autres un peu moins, après… c'est une question culturelle…" D'autres encore montrent une hostilité manifeste par rapport à ces couples. "De temps en temps, ce [garçon-là] appelait ma mère,[en lui disant] que cette fille est allée… trottoir, comme si c'était la chose… incroyable. De toute façon, dans les villages, dès que quelque chose bouge… une feuille semble que… et malheureusement ce sont toujours les personnes âgées qui parfois sont comme ça, elles ne se souviennent pas d'avoir été jeunes."
Même si doucement la situation des unions mixtes est en train de changer, et les couples interviewés en ont bien conscience, ils ont conscience d'être un élément de rupture, mais en même temps de représenter ce qui sera le futur normal de notre société. "Bah, un peu de tolérance, un peu d'adaptation…" "… Mais ça, c'est mon opinion, parce que… seulement le fait d'en parler, … je pense qu'on est un peu en train de s'habituer à cette… à ce changement de couple… qu'il existe aussi des couples mixtes maintenant."
Parmi les questions qui peuvent mettre à l'épreuve les couples mixtes, il y a les choix concernant les enfants (Favaro, Genovese 1996). Ceux que nous avons interviewés avec enfant ou avec des enfants qui vont naître n'ont pas mis en évidence de tensions particulières par rapport au futur de leur enfant, les modèles éducatifs à adopter ; ils sont plutôt conscients de la potentialité qui peut provenir du fait d'être couple mixte. "(Elle attend un enfant). Oui, on en parle … Voilà nous aimerions… lui apprendre toutes… toutes les deux langues, ça on l'aimerait bien tous les deux."
Parmi les difficultés signalées par les couples mixtes, émergent celles concernant la complexité de notre système administratif. La plupart des interviewés se plaignent des démarches administratives, des longues attentes, des temps infinis dans les différentes démarches. "… Nous avons dû attendre un peu parce que mon mari a changé d'adresse… d'une mairie à l'autre. Je me souviens que nous avons dû attendre dix jours pour… arriver."
Un dernier aspect que nous retrouvons pour les couples mixtes, souligné aussi par les focus-group, concerne les préjugés qu'ils ressentent auprès des opérateurs au sujet des unions mixtes. "Non, mais pourquoi… il m'a posé des questions un peu bizarres. Et… encore… je pense vraiment… je peux encore raconter… quand j'ai su que j'étais enceinte, je suis allée chez le médecin, de moi-même, … Il y avait mon mari qui m'a attendu dehors et… rien, le médecin m'a vue, elle a vu mon nom et mon prénom et m'a posé des questions qui à mon avis une… gynécologue ne devrait pas poser à quelqu'un qui attend un enfant, n'est-ce pas, et après quand mon mari est rentré… pour comprendre… certaines choses que le médecin était en train de me dire, elle a changé son… son attitude."
Si les points que l'on vient d'évoquer constituent un exemple de comment les partenaires d'un couple mixte sont amenés à faire face aux hostilités, préjugés, aussi bien de la part du contexte dans lequel ils vivent que des opérateurs (aspect que nous allons approfondir dans le paragraphe suivant), sont aussi caractéristiques pour ces nouveaux couples du futur les négociations, les arrangements, la flexibilité quotidienne que les partenaires doivent poursuivre.

Le témoignage des opérateurs sociaux
Le focus group avec les opérateurs sociaux nous a permis rapidement de mettre au point quels sont les principaux éléments critiques que rencontrent les couples mixtes (peu nombreux) qui s'adressent aux services locaux. La relation/opérateur couple ou opérateur/un des deux membres du couple a montré que les services sont très peu équipés et qu'ils ont très peu de compétences pour la prise en charge des couples mixtes (Ferrari 2003, Ghiringhelli 1999).
Une des premières questions que les opérateurs se posent concerne le type de famille qui se trouve devant eux, quelles sont leurs caractéristiques et spécificités, en dehors du fait que cette famille est constituée d'un individu autochtone et d'un individu qui vient d'un contexte géo-culturel différent. "En réalité, dans le travail avec une famille, souvent il y a la difficulté de savoir si les dynamiques familiales sont conflictuelles ou problématiques par elles-mêmes ou si elles viennent de diversités culturelles…".
Il s'agit de familles qui, selon ceux qui ont participé au focus group, se forment par intérêt matériel : échapper à la pauvreté, obtenir la nationalité, régulariser sa situation. D'autres couples naissent "pour amoindrir la solitude existentielle" ou pour faire face aux tâches ménagères. Certains opérateurs ont mentionné des cas de couples mixtes nés pour se fournir un soutien psychologique réciproque. Ils se marient entre autres en espérant pouvoir résoudre les problèmes personnels, en "sauvant" le partenaire.
"Elles étaient rentrées dans le circuit de la prostitution, elles ont été sauvées par un sauveur. Dans certains cas, un client déjà marié, dans d'autres cas des personnes qui ne se sont pas déclarées comme clients. Mais il ne faut pas toucher aux dynamiques de couple, parce que… ce que joue la sexualité ; que signifie pour la femme la possibilité d'avoir un permis de séjour et que signifie d'avoir pour l'homme qui, peut-être, est déjà d'un certain âge, ou qui peut-être a ses propres difficultés avec les femmes, qu'ils trouvent en cela une solution et qu'ils espèrent que tout ira bien." "…Je vois les mecs italiens qui arrivent pour jouer les sauveurs, parmi ceux-ci il y en a qui s'étaient déjà adressés au marché du mariage et qui avait déjà essayé. Une personne m'a dit - j'ai déjà essayé avec une Cubaine, j'espère qu'avec la Nigérienne ça ira bien."
Il y a aussi des situations de rééquilibrage du mariage. "Celui-ci arrive d'un mariage précédent avec une séparation et il est passé au concubinage. Certains vivaient en concubinage et certains autres étaient mariés. Mais j'ai vu de ces couples où l'homme va chercher la femme dans les pays de l'Est, je dirais qu'il y a une typologie de ce genre-là, il me semble que ce sont des gens plus "pauvres", … aussi ce que je vois, par connaissance personnelle, ce sont des gens un peu plus fragiles qui font ce type de choix."
Ou il y a des unions nées d'une passion irrésistible. "Par exemple nous avons connu un garçon auquel ses parents ont offert après la maîtrise un voyage au Brésil, il est tombé amoureux follement amoureux d'une fille qui avait déjà des enfants, il l'a amenée ici."
Il apparaît donc nettement, bien que cela ne soit pas expliqué dans tous les détails, que les motivations qui sont à la base de l'union mixte à Trente peuvent être multiples.
Pour ce qui est de la provenance géographique, dans les services sont principalement présents des couples où l'un des partenaires est d'origine africaine. "La plupart des familles mixtes concernent des familles avec un partenaire africain, nord-africain (Tunisie, Maroc)." "La composante majoritaire est la femme du Maghreb qui se marie avec un homme italien." Mais il y a aussi des émigrés qui viennent des pays de l'Est. "On est toujours là avec ces deux provenances dont je viens de parler, l'Afrique, le Maroc et la Tunisie pour la plus grande partie, et l'Albanie et la Roumanie, les pays de l'Est."
Un aspect intéressant est que dans ces couples le partenaire autochtone n'implique pas sa famille d'origine ni l'entourage dans les problèmes, les difficultés rencontrées avec le partenaire étranger. Comme s'il s'agissait d'une expérience que son entourage ne pouvait pas comprendre.
En plus des couples ou des partenaires qui se présentent d'une façon spontanée aux services locaux, les demandes d'intervention venant d'autres institutions sont aussi très fréquentes. "Les demandes d'intervention ne viennent pas directement de la famille intéressée, mais de tiers, surtout l'école ou le tribunal." "Nous recevons ces signalements de malaise familial d'une part des institutions comme les écoles et les services sociaux, mais aussi de la part de personnes privées."
Les citoyens, les voisins semblent plus diligents vis-à-vis de ces couples plus qu'ils ne le sont avec les familles autochtones. "Le signalement de carence familiale est faite en général par un parent ou par l'entourage." "Il peut être fait par l'école ou les hôpitaux, les services sociaux, la police, une patrouille de police qui est intervenue pour une bagarre familiale et qui a la sensation que les enfants ne vont pas bien, mais aussi par des personnes privées ; on reçoit aussi des signalement anonymes…"
On perçoit ces couples comme plus conflictuels, et, en même temps, on les observe plus que les autres. Aussi, par rapport aux modalités d'interaction, la typologie des relations d'un couple de famille mixte prend le caractère de famille publique, une famille qui doit être observée puisqu'elle présente un caractère exceptionnel.
Outre les discussions et les conflits, les besoins et les nécessités qui amènent les couples mixtes à entrer en relation avec les services sont liés à la présence d'enfants. Apparaissent alors les problèmes liés à la parentalité. "Carence de parentalité. Oui, ça va du fait que l'enfant ne va pas à l'école jusqu'au fait qu'il n'a pas à manger parce que la mère est toujours dehors. Ce sont des carences que je juge très graves. Donc, par exemple, nous avons demandé de travailler avec ces femmes pour essayer d'homogénéiser au moins un peu ces modes d'éducation, bien que je ne sache pas très bien comment organiser cela, et je pense que ça serait une entreprise importante du moment qu'ils ont des nationalités si différentes." "Chez nous, pour les couples mixtes, les signalements qui nous arrivent concernent surtout les carences parentales."
Le point crucial reste comment éduquer les enfants, et quels sont les paramètres éducatifs auxquels se référer. "Pendant la recherche nous avons remarqué que quand la femme ou le couple avait un niveau culturel élevé, il y avait plus d'intégration, ces femmes étaient mieux intégrées, mais il y avait toujours le problème de comment éduquer les enfants." Il y a aussi les conflits par rapport à l'éducation religieuse des enfants. "A la naissance du premier enfant lui aurait voulu le baptiser, et elle… : "mais nous étions d'accord que…". En réalité derrière à ça il y avait la mère de lui qui s'était mise au lit depuis trois mois, un chantage, peut-être, puisqu'ils ne pouvaient pas laisser la mère au lit pour toujours…Plus tard le moment de la communion arrive et la fille a voulu faire la communion parce que toute la classe faisait la communion. Ainsi une autre bataille…"
C'est toujours à cause des enfants et des problèmes d'éducation que des signalements sont mis en place. "En particulier la plus part de signalements qui nous arrivent sont pour des carences de parentalité et pour des lourdes situations conflictuelles dans les couples, bien ou mal ce sont ça les signalements, une ample partie de notre travail concerne les mineurs. Le problème apparaît surtout quand il est question des mineurs."
Il y a aussi des couples qui ont une vie normale et qui donc s'adressent aux services pour des questions normales. "Nous avions deux filles qui se préparaient aux cours de préparation à l'accouchement, chose que avant nous n'avions jamais. Peut-être parce qu'elles se sont beaucoup plus intégrées, ou parce qu'elles en ont entendu parler par des amies de leurs âge." Ces sont des personnes qui se montrent de toute façon compétentes. "De toute façon, dans le couple mixte, nous remarquons aussi chez le partenaire étranger une culture plus élevée, quand ces personne ont des relations avec le magistrat ou avec la police judiciaire."
Le conflit est aussi déterminé par des divergences éducatives à propos des enfants. "Elle pensait qu'il éduquait mal le fils en le couchant quand il pleurait, et lui pensait qu'elle était trop sévère. Aussi pour d'autres choses comme la nourriture. Par exemple, un autre couple, elle était italienne, lui albanais, le père disait que l'enfant devait manger chaque heure, elle, au contraire, disait qu' il devait manger quand il avait faim."
Mais il y a des couples qui se partagent et s'échangent le rôle très tranquillement, sans problèmes ni conflits majeurs. "Dans les couples mixtes, il y a aussi l'homme qui s'occupe de l'enfant parce que cela fait partie de notre culture. C'est difficile de trouver un Italien qui se marie avec une femme étrangère qui ne s'occupe pas de l'enfant. C'est-à-dire, il y en a, mais, culturellement, dans la plupart des cas, l'homme italien s'occupe aussi de l'enfant."
On rencontre aussi des problèmes de séparation, ainsi que d'ordre économique. "Chez les conseillers familiaux qui sont consultés par les couples mixtes pour des problèmes de séparation,s'ils arrivent pour conseil juridique, c'est difficile de les accompagner." "… Au début ils viennent pour des problèmes économiques…"
Apparaît une plus grande facilité de dialogue dans le contexte urbain, et une plus grande acceptation dans les contextes ruraux. "Je voudrais poser une question. Je ne sais pas si dans votre travail vous avez remarqué que les femmes dans les vallées, dans les petits villages, apprennent la langue italienne beaucoup plus rapidement que dans les grandes villes ? Moi j'ai remarqué ça." "Nous avions remarqué que les femmes dans les vallées étaient plus intégrées dans les tissus sociaux, elles avaient plus de relations sociales, elles avaient aussi des amies italiennes, elles allaient aux fêtes du village, elles parlaient le dialecte. Par contre, à Trente, il y a beaucoup plus de solitude, elles ne connaissaient personne."
Idées, vécus, attitudes, préjugés vis-à-vis de ces nouveaux couples qui parfois deviennent un obstacle à l'accueil et qui obligent les nouveaux couples mixtes à des efforts de négociation et à des mises au point ultérieures, tout cela conduit à penser que ces couples doivent accomplir un travail matrimonial, (négociations intra ou extrafamiliales) important.
C'est la présence des enfants qui confirme que le couple mixte est appelé, à l'intérieur de lui-même mais aussi vis à vis des services, à mettre en place un travail de décodification, ajustement, négociation, un travail matrimonial selon le modèle transculturel que nous allons décrire ici..

Le travail matrimonial

La famille de la migration est donc caractérisée par la diversité et par la dynamique des relations et des pratiques conjugales (Tognetti Bordogna 2001a). La multiplicité des pratiques familiales dans notre société est encore complexifiée par la présence des flux migratoires, et de manière particulière, en présence de flux qui se complexifient dans le nouveau contexte, entre autres grâce aux mariages mixtes.
Complexité, diversité, dynamique relationnelle qui concernent autant le système intra qu'extrafamilial et qui demandent de forts investissements et une consommation d'énergie de la part de ces nouvelles familles, un vaste travail de négociation entre cultures et valeurs différentes, une activité de décodage des mots et des vécus, une conciliation de visions du monde, de temps avec des rythmes différents (Tognetti Bordogna, 2000 : 101-115, 2001 : 6-13).
Le mariage mixte est une union qui, plus que les autres, ne regarde pas seulement le couple, mais la société dans ses divers composants, et qui requiert, de la part des partenaires, un investissement plus grand, dans la mesure où la famille mixte est confrontée chaque jour à la différence culturelle, que ce soit dans le noyau familial ou dans la société.
Nous avons appelé les familles de l'immigration "familles patchwork" (Tognetti Bordogna 1995) puisque leur travail de reprise, de recomposition, de rapiéçage, suit des formes originales et souvent inédites.
Le travail matrimonial a pour but de soutenir et de renforcer l'unité économique, en conciliant des modèles familiaux à double carrière avec les modèles familiaux d'origine dans lesquels la femme devrait rester à la maison. Le travail matrimonial aux yeux de la société vise à montrer que l'union est spéciale mais en même temps une union normale.
C'est une union qui détermine des changements mais aussi d'importants enracinements dans le contexte en faisant dialoguer des systèmes sociaux différents. C'est un travail pour les individus, pour les groupes géo-culturels, pour les pays et les familles d'origine.
Ce travail matrimonial augmente en présence des enfants puisque, en plus de concilier les différents rôles des adultes, il faut tenir compte aussi du rôle parental. Aux parents on demande de tenir ensemble les différents savoirs et les différents modèles parentaux dont cette famille est porteuse, ce qui donne lieu à une parentalité de la croissance, de la valorisation, de la différence et de la diversité culturelle. Cela représente un travail supplémentaire plus difficile parce que ces parents ne peuvent s'appuyer sur ceux qui ont déjà fait la même expérience.
Il s'agit donc une nouvelle expérience à l'intérieur de la famille, mais aussi à l'intérieur de la société, dans les différents milieux de la société : avec les amis, avec les parents et compagnons de jeu et d'école, avec les grands-parents, avec les opérateurs de services sociaux.
C'est un travail de relation, de tissage, de connexion augmenté par les nombreux et continuels échanges et confrontations culturels, à l'intérieur comme à l'extérieur de la famille, parmi les générations, avec et pour le système social, comme nous l'avons relevé aussi dans la recherche conduite à Trente et ici exposée de façon nécessairement synthétique.
Cette activité continuelle ne peut se fonder sur un système de solidarité typique de la famille homogamique, puisque ce sont les conditions du contexte migratoire qui contribuent à redéfinir et à déterminer le système de solidarité lui-même. Les conditions matérielles et symboliques changent. Les familles sont conditionnées par des besoins particuliers, dans leurs relations, dans la qualité de leur relation. (Tognetti Bordogna 2004a).
La famille mixte est appelée à effectuer un travail d'entretien majeur, puisque beaucoup de son temps est consacré à la prise en compte de la différence, du souvenir, des différentes racines. Une attention plus importante sera consacrée aux formes et aux pratiques de la socialisation, aux différents styles éducatifs des partenaires, aux changements identitaires.
Une attention particulière devra être consacrée à la communication à l'intérieur du couple, aux potentialités et aux difficultés communicatives, linguistiques ou non. Ce travail matrimonial vise, entre autres, à alimenter les différentes histoires biographiques, les différentes appartenances, les différentes mémoires collectives de chaque individu de la famille. Il vise à mettre en place des rapports et des relations de type transculturel, qui sachent trouver un accord entre les différentes appartenances, les différentes cultures, suivant un processus de croissance réciproque, et de valorisation des mutuelles ressources des partenaires produisant ainsi de nouvelles ressources, de nouvelles potentialités, de nouvelles liaisons et de nouvelles modalités relationnelles qui sont le résultat d'un effort qui l'emporte sur les pertes et renoncements pour ne pas exacerber la confrontation.
Le travail matrimonial est variable en fonction du caractère relatif de la mixité du couple mixte, c'est-à-dire les différences "quantitatives et qualitatives" entre les partenaires, ou mieux celles que les divers groupes sociaux considèrent comme pertinentes, avec une diversité où il est difficile d'établir le niveau de mixité. Cela conditionne la quantité de travail matrimonial nécessaire.
Ce travail matrimonial est fondamental aussi dans les couples dont la mixité est adoucie par la présence de facteurs mitigeant la différence, comme le niveau de vie, le niveau d'étude, la classe d'appartenance.
La diversité culturelle, religieuse, géographique, linguistique, physique, outre le fait qu'elle constitue une potentialité supplémentaire, est quoiqu'il en soit l'occasion d'une augmentation du travail matrimonial. Ceci se produit nettement dans les moments de passage importants de la vie de couple mixte, comme la formation du couple, ou les crises. Mais il s'accroît aussi à cause de l'exigence de conciliation à l'occasion de simples faits quotidiens.
Dans la relation du couple, une des premières questions qui se posent est celle de la langue, et de l'attribution de significations diverses aux paroles, aux choses dites (Lévi-Strauss 1967 : 145-177). Souvent les malentendus sont liés à la non-compréhension des termes, des formes utilisées par le partenaire, comme nous l'ont rappelé les interlocuteurs.
Des malentendus peuvent venir d'une vision jugée par un partenaire comme traditionaliste. Celle-ci, qui n'est jamais explicitée pour ne pas être jugée comme traditionaliste, finit par produire de la rancœur, des incompréhensions, et, si l'on n'effectue pas immédiatement un travail de décodage des signifiants, peut exploser avec toute sa force critique.
Il y a des questions de l'ordre du quotidien, comme la gestion du temps, de l'espace et de l'argent. Des motifs de difficulté, et donc de travail matrimonial supplémentaire peuvent concerner les choix ayant trait aux enfants. Les enfants et leur futur semblent rassembler les préoccupations de tout le monde. Les comportements que le couple met en place par rapport aux enfants, par rapport aux individus, qui seront les futurs citoyens de notre société plurielle, sont au centre des attentions de tout le monde. Les mass media sont toujours prêts à en faire un sujet à traiter ; les parents des deux partenaires, qui pointent l'éventuel futur incertain, l'éducation difficile, les possibles kidnappings, cherchent à décourager ceux qui ont l'intention de former un couple mixte. L'Église aussi ne sait pas bien quelle sorte de chrétien pourra être le résultat d'un couple mixte, surtout si les partenaires sont de religions différentes. Sur la base des choix faits par rapport aux enfants et à leur éducation (Favaro 1996) nous pouvons évaluer le degré de maturité du couple et l'évolution de notre société.
La présence des enfants met en lumière certains noeuds spécifiques : la tentation entre les parents d'établir des hiérarchies entre les deux cultures d'appartenance, un possible sens d'infériorité du parent immigré par rapport au parent né ici. Ce sont tous ces aspects qui mettent en place des comportements différents de ceux que les couples assument dans les décisions sur l'éducation à donner à leurs enfants. Ces aspects nécessitent des attentions continuelles, un travail de décodage et de simplification (Peres et al. 2000).
En plus des difficultés que présentent, en général, toutes les unions, on est en présence d'attributions de valeurs différentes, ce qui rend nécessaire de se mettre en jeu pour pouvoir accepter l'autre ; une négociation continuelle est nécessaire entre les modèles culturels, entre les modes de lecture et de vie de la réalité. Négociation et travail matrimonial peuvent s'user au fil du temps, s'il ne sont pas soutenus.
Les couples mixtes présentent donc de grandes potentialités mais, selon ce qui est montré par notre dernière recherche à Trente, nécessitent un important travail d'entretien.

* Université de Milan-Bicocca, Faculté de Sociologie. Département de Sociologie et de Recherche sociale. Université de Milan-Bicocca.Via Bicocca degli Arcimboldi, 8. 20126 Milano (Italia). E-mail : mara.tognetti@unimib.it

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