Association des Revues Plurielles






zoom

Les Femmes

novembre 2001

les articles du zoom| tous les zooms

zoom

....

Les femmes au sein de l'immigration étrangère en France

Jacques Barou
Ecarts d'identité - n°68

Le sens du départ pour l'aventure de l'émigration-immigration n'est pas le même pour l'homme et pour la femme : homme-main d'oeuvre, femme rejoignante. Cet écart met souvent la femme, dans un premier temps et "à son corps défendant", en position de gardienne du lien avec la culture d'origine. Cependant, les nouvelles réalités (perte du pouvoir économique des hommes, abdication de leur autorité, possibilités d'évolution qu'offre la société d'accueil à la femme...) amènent parfois les femmes à jouer un rôle d'agent de changement, sans trop de heurts, au sein de la famille, déterminant ainsi l'évolution vers l'intégration. Permanence du décalage des flux

L'immigration étrangère en France a toujours été perçue comme à dominante masculine. Etant initialement une immigration de main-d'oeuvre, elle a concerné avant tout des hommes jeunes, souvent célibataires. Au premier regard, les femmes apparaissent plutôt en majorité comme des épouses rejoignantes dont l'arrivée se fait toujours avec un certain décalage dans le temps. Au vu de l'histoire globale de l'immigration, c'est une vision assez juste que confirment les statistiques de la plupart des recensements qui traduisent toujours au niveau des flux récents une sur-représentation des hommes par rapport aux femmes.

Ainsi, au recensement de 1954, alors que l'on a une immigration à 80% européenne, on compte dans la population étrangère 762 700 hommes pour 545 000 femmes, ce qui représente un écart de + 16,7% par rapport à la population totale. Au niveau des flux alors plus récents comme ceux rassemblant les populations en provenance d'Algérie, l'écart est nettement supérieur puisque l'on compte 193 620 hommes pour 14920 femmes, soit un écart de 85,6% par rapport à la population totale. Cette sur-représentation masculine tend à se réduire au fil du temps avec plus ou moins de rapidité selon les nationalités et les époques d'arrivée.

Toutefois le décalage entre l'arrivée des hommes et celle des femmes est presque toujours observable au long des quelques cent ans d'histoire que compte l'immigration étrangère en France. Ce n'est que lorsque la population étrangère tend à se stabiliser que l'on observe une sensible réduction de l'écart de représentation entre hommes et femmes. Au recensement de 1990, pour une population étrangère qui compte 3 947 402 personnes, l'écart entre hommes et femmes n'est plus que de + 5% (1).

Le schéma dominant serait donc celui d'hommes qui arrivent en premier lieu, généralement en groupes, et "font" venir ultérieurement leurs femmes après avoir pris le temps de s'installer au moins sommairement, de s'adapter à leur nouveau milieu de vie et de se constituer un premier réseau de sociabilité. La venue des femmes se fait donc souvent en fonction de la volonté de leur mari. Leurs conditions d'accueil en France sont également très dépendantes du milieu sociétal dans lequel celui-ci s'est installé.


Actrices ou prétextes du conservatisme ?

Tout ceci les met au départ dans une situation de dépendance économique et affective dont elles ne peuvent espérer sortir que par l'accès à l'emploi et le développement d'un réseau de sociabilité autonome. La situation d'isolement que connaissent beaucoup d'entre elles à l'arrivée, les amène souvent à se référer essentiellement aux valeurs et aux normes de leur culture d'origine pour se définir un comportement et des attitudes. Elles peuvent donc apparaître comme prédisposées à faire office de "gardienne de la tradition". H. Zerhaoui (2) note même à propos des familles algériennes que la venue de l'épouse amène le mari à redéfinir ses comportements dans un sens plus conservateur. Certains hommes réduisent leur fréquentation de la société d'accueil et reviennent souvent à une pratique religieuse qu'ils avaient eu tendance à abandonner pendant leur vie de célibataires contraints. J'ai eu également l'occasion d'entendre, lors d'entretiens auprès de certains hommes ayant fait venir leur famille une explication de leur retour à un comportement traditionnel par l'influence de leur femme : "Si je suis revenu à l'islam, c'est pour être respecté de ma femme et de mes enfants" (Algérien, 50 ans, Lyon, 1993). "On fait le ramadan à cause de nos femmes. C'est pour leur montrer qu'on tient le coup, qu'on n'a pas oublié la religion" (Africain, 43 ans, Evry, 1991).

Il n'est jamais avéré que les femmes aient formulé des exigences précises quant au respect des traditions par le mari, mais leur présence est interprétée comme une stimulation à y revenir. C'est aussi par le biais de ce respect des traditions qu'il semble aussi possible de les maintenir dans leur rôle habituel et de préserver ainsi dans un sens conservateur l'équilibre de la famille. Si les femmes jouent un rôle de gardiennes de l'identité d'origine, c'est souvent sans le souhaiter explicitement et peut-être même à leur corps défendant.

Une telle situation n'est pas propre aux immigrations issues du monde musulman ou d'univers culturels éloignés de l'occident moderne. L'isolement initial des femmes par rapport à la société d'accueil peut, s'il se prolonge, faire d'elles le principal lien à la société d'origine. En 1988, lors d'une recherche dans le Valenciennois, j'ai rencontré plusieurs femme d'origine polonaise, âgées de 70 à 80 ans et qui, après plus d'un demi-siècle de vie en France ne parlaient pratiquement pas le français. Arrivées adolescentes ou jeunes adultes, elles n'avaient jamais fréquenté l'école et, vivant dans les cités minières où la pratique patronale était alors de rassembler les familles selon leur nationalité, elles étaient demeurées dans un univers linguistique uniquement polonais. Elles avaient ainsi contribué à maintenir la pratique de la langue au niveau de leurs enfants mais n'avaient pu l'assurer au niveau de leurs petits-enfants, élevés dans un contexte linguistique essentiellement français. Les relations entre ces grands-mères et leurs petits-enfants étaient devenues muettes et on assistait à une rupture de communication au fil des générations, les petits-enfants se réclamant d'ailleurs d'une identité uniquement française et laissant l'aïeule dans la solitude de sa culture d'origine (3).

En dehors des divers témoignages recueillis au cours des enquêtes, on peut retrouver un indicateur qui atteste de cette permanence du maintien d'un comportement traditionnel des femmes étrangères d'arrivée récente. Il s'agit de la "sur-fécondité" qui s'observe au niveau de tous les flux migratoires d'arrivée récente. Un tel phénomène s'observait dans les années de l'entre-deux-guerres avec les Italiennes et les Polonaises, dans les années cinquante et soixante avec les Portugaises et les Maghrébines et aujourd'hui avec les Turques et les Africaines. Les démographes estiment que, sans cette sur-fécondité des femmes étrangères, la France d'aujourd'hui compterait peut-être dix millions d'habitants en moins. Toutefois, il s'agit là d'une tendance qui ne se transmet pas d'une génération à l'autre puisque jusqu'ici on observe dans toutes les nationalités considérées que le taux de fécondité des jeunes femmes d'origine étrangères nées en France se rapproche de celui des femmes françaises de leur génération.

Les femmes immigrées prolongent des comportement hérités de la culture d'origine par incapacité à faire autrement du fait de leur isolement et de leur alignement sur les attentes des hommes. Même si elles peuvent parfois donner l'impression de revendiquer activement leur rôle traditionnel, il ne semble pas qu'elles parviennent à le transmettre à leurs filles. Ainsi, elles sont gardiennes de traditions beaucoup moins par choix que par circonstance.


Une force d'innovation ?

Si l'on ne considère que les femmes dites de la "première génération", on s'aperçoit qu'en dépit d'une tendance globale au conservatisme en raison de tous les conditionnements qui les amènent à se maintenir dans leur rôle traditionnel, il y a très vite de leur part une certaine prise de conscience des possibilités d'évolution que leur offre la société d'accueil. Le principal indicateur de cette tendance serait lié au fait que les femmes sont toujours plus réticentes que les hommes à l'idée du retour au pays d'origine.

On note aussi que lorsque les hommes ne paraissent plus à même de jouer leur rôle traditionnel, les femmes manifestent parfois d'étonnants changements de comportements. Depuis quelques années, la persistance du chômage a contribué à priver les hommes de leur pouvoir économique sur la famille. Beaucoup d'hommes se sont ainsi démobilisés et ont abdiqué de leur autorité. Dans certains cas, les femmes ont pu acquérir à cette occasion des responsabilités plus grandes par rapport à la vie familiale.

Cela se traduit parfois par un appui plus ferme à l'insertion des enfants dans la société d'accueil. Les mères parviennent à jouer un rôle très positif d'agent du changement dans les rôles familiaux tout en maintenant le contact avec le milieu d'origine. Elles réussissent à faire accepter par ce milieu une plus grande liberté de leurs fils et surtout de leurs filles tout en donnant des gages de respect des valeurs traditionnelles. Il y a alors une évolution relativement peu heurtée vers l'intégration de l'ensemble du groupe familial à la société d'accueil par un rapprochement progressif des comportements des uns et des autres vers les modèles dominants présentés par cette société, sans que cela entraîne pour autant un rejet ou une perte d'identité.

La référence à l'identité d'origine se transforme toutefois. Elle ne sert plus à légitimer la poursuite en immigration de comportements conjugaux et familiaux hérités d'une perception figée des modèles existant dans le pays d'origine mais elle sert plutôt à donner des repères et à situer le groupe familial dans une continuité historique. La référence identitaire agit alors sur le même mode que pour les citadins français qui cultivent un rapport nostalgique à des origines rurales situées dans telle ou telle province au particularisme culturel plus ou moins affirmé. Elle sert à dégager une conscience collective de partager avec d'autres un certain nombre de traits communs et peut fonder des pratiques de réseaux de solidarité qui constituent souvent un soutien appréciable dans une dynamique d'intégration. Les femmes de la première génération peuvent alors jouer un rôle d'intermédiaire entre les deux univers de référence et leur comportement détermine pour une large part l'évolution vers l'intégration.

Dans d'autres cas cependant, la modification brutale des rôles conjugaux peut amener l'éclatement de la famille. Quelle que soit la culture à laquelle appartiennent les femmes immigrées, elle ne peuvent manquer de ressentir les influences d'une société d'accueil qui non seulement exalte les libertés individuelles mais crée, par un certain nombre d'effets pervers de son système d'aide sociale, des incitations économiques à vivre en dehors du cadre conjugal. Au sein de certaines immigrations dans lesquelles le couple a peu de consistance, comme chez les originaires des Antilles ou de certaines régions d'Afrique Noire, on assiste depuis quelques années à une tendance marquée à l'éclatement de la famille.

Au sein d'autres populations dont le mode d'organisation de la parenté est plus marqué par la référence à un modèle patriarcal, on voit aussi, à la faveur de la diminution du pouvoir économique des hommes, se produire un mouvement d'émancipation brutale des femmes qui peut conduire à une certaine désintégration de la cellule familiale. Au sein de la population maghrébine de la première génération, il existe maintenant des ruptures conjugales à l'initiative des épouses. Dans le contexte actuel des difficultés relationnelles entre parents et enfants, ces familles éclatées connaissent souvent des problèmes accrus. Ceci renforce le point de vue de ceux qui prônent un retour au modèle traditionnel de la famille.

La marge de manoeuvre des femmes immigrées est donc étroite dans un contexte de crise où les initiatives malheureuses en matière de changement des rôles peuvent favoriser les pires régressions. C'est sans doute pour cela qu'elles n'ont jamais représenté un enjeu aussi fort pour le devenir de l'intégration.
Jacques BAROU, Sociologue, CERAT-CNRS.

(1) M. Tribalat (dir) Cent ans d'immigration, étrangers d'hier français d'aujourd'hui, 1991, PUF.
(2) A. Zerhaoui, L'immigration algérienne en France, quelques aspects de la vie familiale, 1977, Ed. François Maspéro.
(3) J. Barou, Fonction des échanges culturels entre immigrés et nationaux, Presses de l'Université Laval, à paraître.

9260 articles sont disponibles en ligne à la lecture !

RECHERCHER UN ARTICLE

par mots cles
dans

par revue
numero

par auteur

lancer la recherche

© Africultures 2018