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Après le choc des banlieues

février 2006

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Les filles et les fils de la République sont aussi des enfants de familles polygames !

Editorial

L'autre - n°20

Non, la polygamie n'est pas responsable de la violence des jeunes dans les banlieues françaises meurtries ! Cela n'est vrai ni d'un point de vue statistique, ni d'un point de vue sociologique, ni non plus anthropologique, encore moins psychologique, ni même philosophique. Ni les chiffres, ni les faits observés, ni la clinique quotidienne dans les banlieues françaises n'autorisent le moindre lien entre ces termes. Alors comment en sommes nous venus à défendre des positions aussi simplistes, fausses et scandaleuses ? Un député a proposé cette explication contestable, un ministre l'a affirmé dans une interview, une académicienne l'a énoncé doctement… et voilà qu'on s'est mis à le susurrer avec plus ou moins de conviction. Enfin une responsable et coupable facile : la différence culturelle, incarnée aujourd'hui par la polygamie, hier par le voile ou l'islam. L'autre est archaïque, violent, barbare, machiste, misogyne, malveillant à l'égard des enfants… et polygame. Forcément, il est autre.
Mais de quelle polygamie parle t-on ? D'un phénomène anthropologique ultra minoritaire dans les migrations familiales en France, qui par ailleurs implique une organisation familiale, économique, spatiale, un lien entre des femmes qui vont partager un mari, et qui propose une structuration psychique pour les enfants, claire et repérable par eux. Ce qui est implicite dans le lien supposé entre polygamie et violences, c'est que la polygamie rendrait plus complexe la structuration affective des enfants. C'est pervertir la connaissance de l'autre et méconnaître la sienne. L'enfant a besoin de parents, d'une famille, la sienne, pas la nôtre ou telle qu'on voudrait qu'elle soit. Les enfants sont singuliers, les familles elles, sont plurielles, il ne peut en être qu'ainsi pour que les enfants soient portés par leurs parents. Vouloir dire aux parents comment ils doivent être parents, voilà ce qui c'est antinomique avec le processus psychique de la construction parentale.
La polygamie de l'autre
En France, la polygamie est illégale, a priori donc elle ne devrait pas exister sur le territoire. Si elle existe à toute petite dose sur le terrain et dans des conditions très difficiles, dans la mesure où la seconde femme ne peut être reconnue comme telle par la loi, c'est sous la pression des faits. La loi qui permet le regroupement familial aboutit forcément à l'existence en France de telles constellations. En effet, pour faire grandir dans de bonnes conditions leurs enfants, tous leurs enfants, même nés de mères différentes, les migrants ont besoin de leur épouse, parfois de leurs épouses. Car la polygamie est une structuration sociale, économique, affective aussi, ce n'est en aucun cas, le désordre et le chaos. Certes, certains hommes utilisent la polygamie pour conforter leur position ou pour négocier le pouvoir avec leur première femme, certes les conditions géographiques et économiques rendent la polygamie difficile à vivre en France et ce d'autant, redisons le encore, qu'elle n'est pas légale. Mais elle est une organisation familiale parmi d'autres et au nom de la protection des enfants et de leur structuration, on ne peut la récuser, car elle est possible et peut être efficace dans la mesure où elle fait partie des modalités des parents et est acceptée par les mères. Oui, parfois le désordre dans les familles migrantes naît de l'impossibilité de se regrouper. Alors des enfants, par exemple, peuvent être séparés de leurs mères pour tenter de leur assurer ici un avenir meilleur. Oui, il existe aussi des femmes qui dans une structure polygame s'appuient les unes sur les autres pour élever les enfants, obtenir une certaine indépendance qu'elles perdent en venant en France, pour s'opposer à leur mari, pour avoir un espace de liberté du fait de la séparation au moins nocturne…
Qu'on soit contre cette structure familiale en tant que femme, en tant que mère, en tant que Française, en tant que militante, en tant que politique, cela est possible, peut-être même nécessaire dans certains cas ; mais qu'on n'érige pas la polygamie en " bouc émissaire " de tous les maux ! Des associations de femmes africaines militent pour transformer des manières de faire dans la migration, qu'il s'agisse du problème de l'excision ou de celui de la polygamie, et n'arrivent pas à obtenir l'aide de la République ou de ses représentants, ou elle n'est pas suffisante. C'est pourtant elles qu'il faudrait soutenir, dans le respect des uns et des autres, pour que ces pratiques se modifient, que les manières de vivre se métissent, que les liens entre des structurations familiales différentes se fassent, pour que la vie ici des premières générations ne soient pas une humiliation constante au nom de principes moralisateurs et du rejet de l'autre.
La loi, les textes, les pratiques, les faits, les fantasmes
Dans les faits, la polygamie en France ce serait donc entre 3500 et 20000 familles, selon les estimations. Notons qu'il est difficile de faire des statistiques sur ces sujets en France, car l'outil ne permet pas de saisir des données culturelles (les migrants et leurs enfants en grande majorité français n'apparaissent pas comme tels). Pourtant régulièrement on sort des chiffres exorbitants sur tel ou tel phénomène, méconnu même de ceux qui travaillent au quotidien dans les banlieues et ce, sans vergogne et avec une mauvaise foi intellectuelle chaque fois renouvelée. Et d'entendre alors : " On le savait bien, ce sont des archaïques ". En revanche, la discrimination, la ghettoïsation, le racisme, l'exclusion du lien social et des mécanismes actifs de décision et de représentation, l'échec scolaire massif, le chômage et tous les facteurs de précarité de ces populations migrantes semblent moins importants. Vivre dans des conditions indécentes, sans place et sans dignité dans une famille monogame ou polygame semble peu nous émouvoir ; or ces conditions ont de graves conséquences sur la structuration des enfants, tant en termes affectifs que cognitifs, tant dans la relation aux parents et ensuite aux autres que dans l'investissement de l'école et du savoir, dans l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes et de leurs parents, dans la projection qu'ils se font du futur (Zaouche-Gaudron, 2005). Il y a là un vrai scandale et toujours le même, celui de la pauvreté et de l'exclusion. Là aussi se croisent les logiques intimes et les logiques politiques, le rapport Nord/Sud, la contrainte à tenter de migrer quels que soient les risques qu'on prend.
L'analyse du trajet des adolescents déférés au parquet la première semaine des violences urbaines récentes a montré pour la Seine-Saint-Denis qu'ils n'avaient pas de casier judiciaire. C'était la première fois qu'ils exprimaient ainsi cette violence que d'habitude ils retournent contre eux. D'ailleurs cette violence s'exprimait vis-à-vis d'objets familiers, des amours déçus : des voitures de leurs proches ou de leurs voisins, des écoles où ils auraient pu apprendre la vie, la vraie, des dispensaires… Par ailleurs, l'analyse des structurations familiales des adolescents interpellés sur le territoire, ne retrouvait aucun enfant de famille polygame. Dire les faits disions-nous. Les faits sont têtus, ici encore pas de lien retrouvé.
S'il n'y a pas de faits, alors c'est soit de fantasmes soit d'une communication politique qu'il s'agit, qui voudrait remettre sur le devant de la scène la nécessité de maîtriser une immigration familiale qui serait trop permissive en durcissant encore les conditions de ressources, le contrôle du logement et la précarisation du séjour pas seulement des deuxièmes épouses et de leurs enfants mais aussi de tous ceux réputés " mal intégrables " (Gisti, 2005).
Depuis la loi Pasqua de 1993, qui introduit de nombreuses restrictions pour les étrangers polygames et leurs familles, la polygamie est régulièrement considérée comme une question problématique. En 2003, le Conseil d'État a confirmé que les hommes polygames ne bénéficieraient pas du renouvellement automatique de la carte de résident alors même qu'ils rempliraient les conditions pour l'obtenir de plein droit (étrangers résidant régulièrement en France depuis plus de dix ans, parents d'enfants français, étrangers ayant combattu pour la France…). Cette décision prise au nom de l'égalité des sexes a eu pour conséquence une pénalisation plus grande des femmes et des enfants (Lochak, 2003). Depuis, tant la loi Debré que la loi Chevènement continuent d'exclure de la délivrance de plein droit les étrangers vivant en polygamie.
Le ministre de l'intérieur actuel a peu tardé à faire la confusion entre la révolte de certains adolescents dans les banlieues et la nécessaire maîtrise de l'immigration, durcissant le renvoi des immigrés et le contrôle de l'immigration familiale en métropole, mais aussi sur les territoires d'outre-mer si on en croit le projet de loi déposé pour " lutter contre l'immigration irrégulière outre-mer ". Mais, peut être plus grave encore, voilà qu'on accentue la diabolisation de ceux qui sont sur le territoire, qu'on accrédite l'idée devenue presque consensuelle selon laquelle, décidément ces immigrés là et leurs enfants seraient trop différents de nous, ne seraient pas " intégrables ".
Sur le terrain, on constate depuis longtemps déjà mais de manière de plus en plus forte, les pressions importantes exercées sur les hommes polygames pour qu'ils se séparent de leurs femmes et enfants s'ils veulent avoir des cartes de résidents. Dans certains cas, elles leur sont retirées alors même qu'ils les avaient obtenu de droit. De même se pose la question de l'entrée en France des enfants de plus de douze ans qui risque d'être remise en cause. Et qu'en est-il des secondes épouses qui se trouvent de fait sans droits, sans possibilités de logement, sans couverture sociale. Si on voulait protéger les femmes et les enfants ont aurait sans doute fait autrement. Si tel avait été l'objectif on aurait commencé par régulariser les femmes arrivées avant la loi qui interdisait le regroupement familial polygame en 1993. Or ce n'est pas le cas : elles sont restées dans la précarité et dans la clandestinité, une partie d'entre elles étant non expulsables car mères d'enfants français, mais sans avoir droit à des papiers, à un travail, à la sécurité sociale et à ce titre, leurs enfants non plus. Qu'en est-il de la Convention sur les droits des enfants qui leur reconnaît le droit de vivre avec leurs deux parents, d'être protégés et d'avoir une couverture sociale (Lochak, 2003) ?
La mise en avant de l'effet prétendument néfaste de la polygamie, pratique ultra minoritaire, par les politiques et par certains intellectuels veut justifier une politique qui contrôle, prive certains citoyens de leurs droits et de leurs places, fabrique de l'exclusion et de la xénophobie et contribue à fabriquer une image de l'étranger comme un intrus et un usurpateur. Et ainsi accréditer l'idée dans l'opinion que décidément, les étrangers et leurs enfants français ne pourront jamais faire partie de cette belle République. Alors que, pour autant que les valeurs communes de notre République ne sont pas innées mais acquises, elles sont par définition transmissibles à tous, pour peu qu'on s'en donne les moyens, ceux de la transmission : aide aux parents, éducation et formation… et qu'on leur reconnaisse le droit d'être dans ce processus. D'où l'importance des mots qui sont dits par ceux qui représentent cette République, des mots qui doivent inclure et non rejeter aux marges. Notre République se construit au quotidien, avec tous (les citoyens, les politiques et aussi tous ceux qui y habitent), elle n'est pas une République dont les valeurs élitistes seraient devenues si marginales et si peu partagées qu'elles ne pourraient être transmises qu'à un tout petit nombre au risque de se perdre, ne pourraient que s'imposer et non se négocier, justifieraient la tentation autoritaire, les mesures dérogatoires ou la privation de droits pour les plus vulnérables. Croyons nous si peu à nos valeurs républicaines que nous devrions à tout prix les défendre envers et contre tous ? Il y a là un paradoxe peu républicain. De bonnes valeurs doivent pouvoir se partager et se transmettre avec des modifications démocratiques. La tension dialectique et le doute sont des marques de la République, pas l'abrasion de l'autre.
Le plus court chemin de soi à soi, c'est bien l'autre
Nous semblons scandalisés par la polygamie en général, j'entends comme structure familiale anthropologique, comme structure de fait. Regardons comment évoluent nos constellations familiales en France parmi ceux qu'on pourraient appeler les non-migrants, alors même que les migrations font partie de nos sociétés modernes. Il est de plus en plus fréquent que les hommes aient des enfants avec plusieurs femmes (2), les unes après les autres, et chacune vivant en général dans des lieux différents. Les enfants passent d'une maison à une autre et les hommes gardent des liens avec leur première femme dont ils ont divorcé s'ils étaient mariés ou simplement dont ils se sont séparés.
Or ces nouvelles familles sont bien plus nombreuses que les familles polygames. Est-ce que cette structure compromet la structuration psychique des enfants ? Pas en tant que telle. Ensuite comme pour la polygamie et pour toute famille quelle qu'elle soit, tout dépendra pour cet enfant-là, des relations qu'il va avoir avec son père, sa mère, mais aussi la belle-mère, ses petites mères (c'est-à-dire les co-épouses de son père), ses frères et sœurs, demi-frères et sœurs…et de la représentation qu'il se fait de ce dont il a besoin, de ce qui est bon pour lui, des intentions de ses parents et des adultes autour d'eux. On dit trop souvent aimer les enfants partout et pourtant partout, on les malmène et parfois au nom des intérêts des adultes. C'est comme cela partout, le plus court chemin de soi à soi, comme le disait Ricœur, c'est bien l'autre.
Le temps de comprendre
Loin des explications simplistes et fausses, il faut sans doute prendre le temps de comprendre pourquoi ces adolescents en sont venus aux mains plutôt qu'aux mots, pourquoi ces souffrances individuelles et familiales ont été portées par des adolescents qui ont retourné la violence contre les autres, qui ont démontré qu'il y avait crise et que cette crise est pour nous tous, une crise identitaire. Il nous faut inventer des nouveaux liens entre les uns et les autres, il nous faut non seulement accepter mais plus encore permettre, soutenir les enfants et leurs familles les plus vulnérables et, parmi elles, les familles migrantes pour que chacun trouve une place dans le respect des histoires, de la multiplicité, d'une temporalité aussi. Car vouloir abraser les histoires de chacun, ne pas vouloir reconnaître la nécessité pour les enfants de familles migrantes de se construire une identité métissée dans le respect de l'histoire de leurs familles et, au-delà de l'histoire, entre les sociétés en présence, cela a un coût individuel mais aussi collectif. Ceux qui travaillent avec les enfants de migrants et leurs parents le disent depuis longtemps (Moro, 2004). L'hospitalité moderne présuppose des liens entre ceux qui accueillent et ceux qui arrivent, entre des modèles portés par eux et par nous. Elle implique une ouverture à la multiplicité, un regard sur les autres plus bienveillant, moins idéologique et donc plus près de la complexité de l'humain et de ses milles et une formes. Instrumentaliser les différences, les transformer en objets radicalement différents, revient à fabriquer de l'exclusion et de la discrimination et à accroître ces sentiments parmi ceux qui vivent dans les banlieues de la République.
Une partie de l'opinion retiendra que les violences urbaines récentes sont liées à une immigration mal maîtrisée, même s'il n'en est rien. Médisez, médisez, il en restera toujours quelque chose !
Marie Rose Moro, Tahar Abbal, Thierry Baubet, Elisabeth Do, François Giraud, Taïeb Ferradji, Michèle Fiéloux, Christian Lachal, Jacques Lombard, Jean-Baptiste Loubeyre, Claire Mestre, Yoram Mouchenik, Olivier Taïeb, Saskia Von Overbeck-Ottino. (1)

1. Psychiatres, Psychologues ou anthropologues, tous membres du comité de rédaction de la revue L'autre. www.clinique-transculturelle.org
2. Et les femmes avec plusieurs hommes…

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