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Sur le sentiment amoureux

octobre 2005

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Au bord du fleuve

Michèle Fiéloux
L'autre - n°11

A travers le récit de la vie quotidienne d'une jeune femme Toucouleur vivant dans une région de forte émigration masculine dans la vallée du Sénégal et épouse d'un migrant de la caste des pêcheurs parti depuis un an travailler en France, on tente d'approcher et de découvrir comment peuvent être vécus et exprimés les sentiments amoureux par ces épouses de migrant contraintes, dans les années quatre vingt, à vivre cette situation pendant plusieurs années.
Mots-clés : Migration, femme, Sénégal, sentiments amoureux.

A young Toucouleur woman who lives in a region in the Senegal river valley where many men emigrate, tells her daily life as a wife of an emigrant of the fishermen caste who has left for France a year ago. We try to discover how feelings of love can be lived and expressed by these emigrant wives who, in the 80's, had to endure this situation for several years.
Key words : Migration, woman, Senegal, feelings of love.

Michèle Fiéloux est anthropologue au CNRS - Centre d'Etudes Africaines
14 septembre 1978, D. reçoit une lettre de son mari qui vit en France dans un foyer Sonacotra aux Mureaux. Une nouvelle fois, il va lui rappeler "qu'il a beaucoup de courage là où il vit et espère qu'il en est de même pour elle". Il joint à sa lettre une photo d'identité et salue tous les membres de la famille. Un même message, aussi peu explicite sur les sentiments éprouvés, ponctuera tous les deux à trois mois le temps de la migration.

Originaire du Damga dans la vallée du Sénégal, région de forte émigration, D. jeune femme toucouleur de vingt et un ans, mariée deux fois, mère de deux enfants nés du premier mariage, réside chez ses beaux-parents, comme il est d'usage, en l'absence de son mari parti depuis un an. Plus de la moitié des hommes actifs avaient alors émigré en France et dans différents pays africains pour des séjours de longue durée (1).

Je rencontrai D. cette même année et j'ai connu auprès d'elle les moments les plus contrastés du quotidien intime d'une jeune épouse, deuxième du rang, "délaissée" pour des raisons économiques et tenue vis à vis de ses proches parents et beaux-parents d'adopter une attitude à la fois soumise, compréhensive, prête à tous les sacrifices pour le bien de tous. Son mari n'était pas autorisé à l'emmener dans le pays d'accueil quelles que soient les opportunités existantes. Seul le frère aîné, père de substitution, pouvait décider de l'avenir du couple, mais allait-il renoncer aux revenus de la migration que se partageaient tous les membres de la famille élargie et qui auraient été attribués dans l'autre cas et pour la plus grande part aux épouses du migrant ?

Notre complicité se fit presque à mon insu sur le thème de l'absent, de la nostalgie, du corps qui se défait, du désir assez flou d'autres choses, de l'envie de dire ce qui déplait ou fait rêver, du besoin de manger de "bonnes choses", de la viande de chèvre grillée ou du poisson frit, ou bien de régaler ses amis tout à la fois de lait caillé et de bonnes paroles qui réchauffent le cœur. Parfois, D. voulait seulement rester alitée, muette ; et, à d'autres moments, il lui fallait presque quémander l'amour pour guérir d'une maladie qui vient d'attaquer "juste là, regardes, au bas du ventre".

J'habitais dans la maison d'un marabout en face de la belle-famille de D. qui à tout moment pouvait venir me rendre visite et même s'installer dans ma chambre pour quelques jours comme si elle était partie en voyage. D. tenait là un rôle de lectrice du courrier des maris partis en migration ; mais aussi d'écrivain public sachant avec compétence et discernement transmettre dans la réponse les nouvelles indispensables. Naturellement, tout restait à fleur de peau, convenable, digne...

Epouse de migrant, D. était une femme "confiée" qui pour tout projet personnel comme celui de rendre visite à ses parents devait s'en remettre à la volonté de l'aîné de son mari, un "petit époux" qu'elle respectait plus que tout autre en détournant le regard et surtout en prenant cet air modeste et docile qui ne laisse aucune place à l'expression des sentiments. De temps à autre, un conflit éclatait avec la première femme du "petit époux" que les jeunes épouses du migrant placées sous son autorité avaient tendance à rendre responsable de toutes les difficultés qu'elles rencontraient. Tout semblait prétexte à différends et donc à faire surgir sur la scène publique ce qui ne pouvait être énoncé directement. C'est ainsi que D. s'en prit un jour ouvertement à sa belle-famille en préparant, son tour venu, une nourriture fade, sans sel, sous le prétexte qu'elle n'avait pas reçu les ingrédients nécessaires. Peut-être voulait-elle ainsi suggérer qu'il était difficile de se plier aux règles de la division sexuelle du travail alors qu'elle souffrait de l'absence de son mari ? Elle mit son foulard de tête de travers, prit appui sur l'une des poutrelles de la cour et fit passer son message dans un état qui pouvait passer pour une petite crise de folie. Personne n'interviendra pour prendre sa défense ou au contraire pour l'accuser de mal se comporter. Comment interpréter le silence de ceux et de celles qui l'observaient et ne pouvaient se sentir étrangers à ce qu'elle révélait sur la place équivoque qu'une épouse de migrant occupe dans sa belle-famille et que D. résumait parfois par le terme "d'otage" ? Il se jouait là aussi une sorte de dramatisation de la relation entre familles alliées qui devait se clore le jour même pour ne pas déboucher immanquablement sur les préliminaires d'une séparation menée dans les formes : le retour de l'épouse dans la maison paternelle, un débat autour des raisons justificatrices, manque de nourriture ? mauvais traitements ? exploitation au travail ? violence conjugale ou familiale ? etc.

Le quotidien n'était pas toujours aussi morose, il suffisait parfois qu'une amie d'un village voisin vienne lui rendre visite pour que D. fasse de son état une situation presque enviable. Tout se jouait subtilement sur l'illusion d'une union aussi satisfaisante que possible avec un époux qui, bien qu'absent, se montrait toujours attentif, aimant, généreux. Le don par ce dernier de toutes sortes de cadeaux onéreux, bijoux, vêtements, chaussures, sacs, parfums, en était la preuve incontestable. Ces cadeaux, objets-messages, étaient pour une part redistribués, à l'intérieur d'un groupe de femmes bien définies, par la principale intéressée qui restait cependant l'unique réceptrice du message affectif qui était ainsi véhiculé.

L'émigration qui a pris son essor dans les années vingt a progressivement modifié les conditions de l'indépendance économique des femmes. Dans un premier temps, cette émigration, principalement saisonnière et interne au Sénégal, n'a pas provoqué de répercussions importantes sur la division sexuelle du travail. Quel que soit leur groupe d'appartenance, les femmes avaient toujours accès à des biens propres acquis grâce à leurs activités agricoles et artisanales et ainsi ne dépendaient pas exclusivement de leur mari. A partir des années soixante, confrontées à la disparition de certains réseaux commerciaux et aux effets d'une émigration devenue de longue durée et lointaine, les femmes ont été contraintes de remplacer les hommes sur les champs masculins et d'abandonner certaines des activités qui leur assuraient l'obtention de biens personnels et notamment de vêtements tissés, achetés ou troqués, et de bijoux dont elles faisaient bénéficier leurs filles avant leur mariage. Dans les années quatre-vingt, on pouvait noter la très sensible différence de comportements entre les épouses dont le mari vivait au village et celles dont le mari était absent ; seules ces dernières semblaient faire de ces "objets-messages" une nouvelle expression des sentiments amoureux bien que l'on ne puisse reconnaître, démêler dans ces rapports de couple si particuliers, de quelle sorte de sentiment il s'agissait ; et surtout, quand il était exprimé, pouvait-il être donné comme un sentiment fictif, inventé, désiré, vécu, ressenti.

A bien des moments, j'assistai à des sortes de "happening" au cours desquels il était possible de mimer le désir, le plaisir, l'envie incoercible de se trouver là où l'époux vivait même si ce lieu était par définition inimaginable. D. répétait souvent le numéro 153, celui de la chambre occupée par son mari, mais cette information, relevée sur le dos des enveloppes, ne s'intégrait à aucune autre réalité concrète, la nature du logement, la localisation de la ville par rapport à Paris, le travail, la nourriture, etc. Il n'était pas facile de comprendre à quoi l'on pouvait attribuer cette ignorance des conditions de vie du migrant que je constatais aussi parmi les proches ? Seuls ceux qui avaient l'expérience de la migration connaissaient les raisons pour lesquelles on entretenait l'image la plus floue possible des conditions de vie et de travail. De même rien n'était vraiment dit des états affectifs plus ou moins ambivalents par lesquels passait le couple au fil des ans, confronté à cette lancinante incertitude qui envahissait le moment du retour, provisoire ou définitif. Souvent, D. s'observant de toute part avec une glace décomptait sur son corps les années à venir et disait à l'étrangère que j'étais qu'elle ne pourrait jamais le voir, le "toucher" plus de six mois en dix ans et qu'elle divorcerait s'il prenait un jour une troisième épouse, calculant alors tout le temps que celle-ci lui volerait. Comment pourrait-on se reconnaître, s'aimer, avoir un enfant, puis un second, et que se passera-t-il si l'enfant meurt ensuite, s'il faut attendre encore ?

Parfois, le temps paraissait si long qu'il fallait donner l'illusion d'autre chose. Alors commençait dans la chambre que j'occupais, à l'abri des regards masculins et en présence d'une dizaine d'amies proches de D. d'âges et de statuts différents, un spectacle improvisé, pétillant d'une étrange gaieté. Deux scénarios semblaient inspirer tout particulièrement le groupe de femmes et surtout D. qui tenait toujours le rôle principal.

Le premier se passe devant la porte 153 où se retrouve l'épouse qui vient de faire un long voyage. Elle frappe à la porte, à petits coups brefs mais timides. Personne ne répond tout d'abord, puis elle frappe à nouveau un coup à peine audible et entend de l'intérieur quelqu'un demander "qui vient à cette heure-ci ?". Embarrassée, n'osant plus faire un autre essai, elle se tient derrière la porte, les yeux baissés, le corps légèrement penché en avant, prête à subir tous les reproches. Finalement, la porte s'ouvre et l'actrice se glisse dans la chambre, incapable de s'expliquer ni d'affronter la réaction d'étonnement de son mari qui tout d'abord ne sait que faire et ensuite lui demande ce qui est arrivé. Comment a-t-elle pu venir jusque là ? D'une voix mourante, l'actrice se plaint d'une douleur au ventre qui inquiète le médecin qu'elle a consulté à l'hôpital et qui l'a décidée à le rejoindre, car lui seul… La voix se fait de plus en plus inaudible et l'actrice devient "celle qui n'est rien qu'une femme" et qui attend de l'homme qu'il lui apporte conseils, soutien, protection, remèdes. Puis soudain tout le monde éclate d'un rire contagieux.

Le deuxième scénario que l'on pourrait appeler "des femmes sans vergogne" ne peut se réaliser qu'en présence d'épouses d'artisans castés (2) boisseliers ou tisserands, car elles seules en raison de leur statut social peuvent enfreindre les règles de la bienséance et de la pudeur en tenant les rôles d'un homme plein de fougue et d'une femme éprise, excitée. L'actrice principale tient le rôle d'une épouse de migrant qui vient de retrouver son mari et s'apprête à faire l'amour. Une photo d'identité de l'absent est posée à même le sol près de l'épouse étendue. Les autres femmes tournent en rond autour du couple en battant des mains et en riant, au bout d'un moment une "femme sans vergogne" enroule un pagne en forme d'un long pénis et fait mine de s'approcher en remuant les reins de sa complice qui la précède. Les rires fusent. Personne et encore moins un homme ne doit ensuite faire allusion à ce moment de folle exubérance qui dure seulement quelques instants et s'interrompt par des éclats de rire très bruyants que l'on doit entendre de loin, de si loin. Peut-être ma présence fut-elle l'occasion de jouer à l'amour mais ces jeux, à la fois connus et tolérés par le village, ne sont-ils pas indispensables pour résoudre les inévitables moments de crise ?

La question si décisive de la durée de l'absence du mari ne trouvait jamais de réponse claire. Comme d'autres épouses dans le même cas, D. savait que la maison en dur construite grâce aux revenus de la migration constituait un indicateur relativement fiable. Aussi s'y attardait-elle parfois pour s'assurer de l'avancée des travaux ou pour s'imaginer un instant dans la chambre qu'on lui destinait et qu'elle voyait déjà remplie de ses affaires personnelles, valises, table couverte d'assiettes en émail, etc. Intense moment de rêverie, d'intimité, qu'elle m'invitait souvent à partager, traversé à n'en pas douter par des sentiments mêlés, souvent indicibles.

L'année suivante, je retrouvais cette même impression lors d'une première rencontre avec El Hadj son mari dans le foyer Sonacrotra. Il me montra les divers plans qu'il avait fait de la maison, le projet de forage d'un puits familial, l'espace réservé aux membres de la famille regroupant les frères mariés, leurs épouses et enfants, une vingtaine de personnes à ce moment-là, les projets futurs d'extension. Il ne voulut pas convertir devant moi ce que cela représentait en années de travail et de vie dans le foyer. Puis il s'éclipsa lorsqu'il m'invita à regarder l'album où il avait réuni les photographies que j'avais faites en son temps et qui évoquaient trop vivement le village avec notamment toutes les images de D. qui apparaissait sous son meilleur jour, belle, vêtue d'un boubou brodé de fils dorés ou rieuse avec ses amies se baignant dans le fleuve. J'avais fixé sans m'en rendre vraiment compte des moments légers qui ne parlaient pas de migration mais des simples plaisirs qui peuvent exister au village malgré les difficultés quotidiennes. On oubliait un instant que les deux tiers des revenus migratoires servaient à acheter des aliments qui autrefois étaient produits localement ou qui n'étaient pas alors considérés comme des produits de première nécessité (3). Incidemment la conversation passait de la maison moderne à la sécheresse et à tous ces besoins nouveaux qui provoquaient le départ quasi forcé d'un membre de la famille et, dans le meilleur des cas, selon un tour de rôle autorisant une vie familiale moins perturbée. Puis, la maison redevenait le sujet principal comme si elle représentait l'image la plus durable et prestigieuse du migrant, celle qui rappelait toute la dureté de l'absence.

Les règles de conduite quotidienne devaient être adaptées à la situation si particulière introduite par ces familles éclatées où les épouses de migrant régressaient au rang de jeunes filles contraintes de se présenter comme des vierges le jour du retour de leur conjoint. Cela donnait lieu à toutes sortes de situations vécues ou imaginées dans lesquelles la principale protagoniste devait se montrer la moins séductrice ou la plus aimante selon des critères très convenus. Ainsi il était interdit qu'une jeune épouse durant l'absence de son mari se retrouve seule aux côtés d'un membre de la même caste comme s'il fallait empêcher le désir de naître entre ceux qui pratiquent le mariage endogamique alors que la même situation vécue entre membres de castes différentes ne présentait aucune contrainte. D. savait en apparence se plier à ces usages avec une extrême rigueur, détournant le regard à bon escient, quémandant la présence d'un témoin lorsqu'il lui plaisait d'être en compagnie d'un prétendant possible originaire comme elle du groupe des pêcheurs. Cette mise en scène n'empêchait pas d'autres conduites plus permissives requerrant l'intervention d'un membre, le plus souvent une femme, d'un groupe occupant sur l'échelle hiérarchique un statut inférieur et contraint à moins d'obligations et de devoirs. L'entrée en scène d'une personne de cette condition pouvait avoir lieu aussi souvent que nécessaire, d'autant plus qu'il lui revient l'exercice de certains métiers dont celui de coiffeuse et en même temps de confidente, messagère, commère, entremetteuse… Combien d'heures les femmes passaient-elles à faire réaliser la coiffure de leur souhait, baptisée d'un nom évoquant leurs humeurs du moment ? D. inventait des coiffures et des noms provocateurs puisqu'on ne pouvait lui en faire le reproche et en même temps confiait à l'amie "sans vergogne" ce qu'elle ne pouvait dire à l'occasion de ces rencontres publiques toujours surveillées, la chargeant parfois de faire passer le message. Cependant il était de règle de taire les rencontres illicites qui pouvaient avoir lieu avec la complicité de certains. L'important était de préserver le lien d'alliance en organisant pour le retour du migrant un rappel des festivités du mariage. Redevenue comme une jeune fille quittant la maison paternelle, l'épouse se préparait longuement pour rejouer la scène de sa nuit de noces, se faisant belle, parée avec du henné, des parfums d'encens, des bijoux de toutes sortes très sonores, prête pour sa défloration. Pure, fidèle, respectable, ainsi devait se montrer la femme de migrant mais aussi prouver qu'elle était toujours capable de courage et donc d'être une bonne mère pouvant transmettre les valeurs essentielles. Il lui revenait alors de subir à nouveau l'épreuve prénuptiale réservée aux adolescentes qui endurent face à des témoins et sans faillir la très douloureuse opération consistant à noircir avec une teinture végétale et à l'aide d'une épine les gencives, les lèvres supérieures et inférieures. Le résultat de cette épreuve à caractère initiatique restera à tout jamais associé à l'impétrante et en cas de réussite donnera un éclat particulier à sa beauté. On remarquera d'autant mieux le scintillement de son sourire dans le léger mouvement de tête qui fait chanter les couleurs dorées et rouges de ses longues boucles d'oreille. Peut-on considérer toutes ces traces, ces signes inscrits sur différentes parties du corps comme des expressions partagées du sentiment amoureux ?

Bien d'autres éléments permettent d'apprécier l'attitude de l'épouse de migrant et notamment les conditions du mariage, la relation de la mère et de la fille, l'appartenance statutaire, etc. Que dire des sentiments amoureux lorsque le mariage a été imposé et s'est fait indépendamment de la volonté propre des intéressés ? Les sentiments éprouvés par la mère, qu'ils soient ou non clairement exprimés, à l'égard de ses proches et en particulier de son conjoint peuvent-ils influencer le destin de ses enfants et notamment de sa fille ? De façon courante ne dit-on pas que "la seconde vaudra la première" (Wane 1969 : 104) comme si les mérites propres de la mère devaient se refléter indéfectiblement sur ses enfants, les contraignant ainsi à la plus stricte reproduction des normes. Dans bien d'autres sociétés comparables, des adages comme "le travail de la mère, voilà la nourriture de son enfant" (Lecarme 1999) (4) supposent des conceptions partagées de l'apprentissage des rôles sociaux mais aussi de l'importance des affects dans l'interprétation de la réussite ou de l'infortune dans différentes situations. Infécondité, maladie, chômage, relations conjugales trop souvent dissoutes, etc., sont autant de problèmes qui invitent par exemple à s'interroger sur "le travail nourricier" et toujours ambivalent de la mère.
Que suggère à ce propos l'histoire singulière d'une épouse de migrant comme D. partageant la condition des femmes qui ont été mariées sans leur véritable consentement et qui ne peuvent néanmoins se soustraire à toutes les obligations d'une épouse mais aussi d'une fille redevable de ce qu'elle est devenue, comme épouse et comme mère, auprès de ses parents ? Cette imbrication complexe des affects peut-elle expliquer la manière souvent peu explicite dont l'intéressée exprime ses propres sentiments dans le quotidien ? Dispose-t-elle ou non de "l'espace de parole libre" comme peuvent l'offrir dans certaines sociétés les cultes de possession ? En tant qu'amie étrangère, il m'arrivait de tenir ce rôle de confidente lorsque nous nous trouvions en dehors des lieux habituels de rencontre et quand par exemple nous partagions la même chambre comme deux co-épouses privées de mari ou que nous allions le soir venu au bord du fleuve. D. choisissait ces moments-là pour évoquer les conditions de son premier mariage, la défloration obligée, les sévices infligés par sa mère lorsqu'elle voulut se refuser à l'époux choisi pour elle, la cicatrice sur la lèvre supérieure, ses manières personnelles de signaler son refus de rapports sexuels, l'histoire d'une fausse couche survenue peu après le premier séjour de son deuxième mari, la violence conjugale admise, son père idéalisé et toujours protecteur, les relations ambiguës avec une co-épouse qui compte tenu de son rang bénéficierait la première d'un départ en France quand cela serait possible, le spectacle de sa maigreur, de son inappétence qu'elle voulait offrir pour stigmatiser la condition difficile d'une épouse de migrant et ainsi l'opposer à celle d'une épouse dont l'embonpoint est toujours bon signe…

Cinq ans plus tard à Paris, El Hadj m'annonça en riant qu'il avait divorcé et que D., devenue l'épouse d'un autre pêcheur Toucouleur, avait enfin quitté le Sénégal pour vivre au Havre. Il ajouta : "Tu ne la reconnaîtrais pas, elle doit peser 100 kilos, elle reste toute la journée devant la télévision…". Comme si toute sa vie de migrant se déroulait devant lui, il m'expliqua qu'il était maintenant occupé à trouver un logement en dehors du foyer pour faire venir sa première femme, ses enfants, afin de vivre ici en famille le temps restant.
C'est peut-être de cette manière si pudique que se disent les sentiments...

Notes :
1- Ce texte est inspiré par l'étude à caractère socio-économique que j'ai menée en 1978 dans la région du Damga, fortement touchée par des cycles de sécheresse dans les années précédentes, et qui portait notamment sur les conditions et les conséquences d'aménagements hydro-agricoles dans cette partie de la vallée du Sénégal. Voir bibliographie 1980, 1985.
2- L'étude de référence sur le système social toucouleur (Wane 1969) présente de manière détaillée la composition des groupements sociaux ou castes répartis sur l'échelle hiérarchique suivant des ordres, aristocrates, paysans libres, gens de métier, esclaves, et comportant dans chaque catégorie des inégalités internes. Excepté pour l'agriculture, seule activité non castée, il existe pour chaque caste une forte spécialisation professionnelle et nombre d'autres caractéristiques, savoirs, droits, modes de comportement, etc.
3- Fiéloux (1985). Ainsi dans les familles ne disposant pas de revenus migratoires, on consomme en moyenne trois fois moins d'huile d'arachide, douze fois moins de pain, quinze fois moins de sucre, cinq fois moins de poissons séchés ou frais.
4- A souligner que nombre d'informations concernant les recherches actuelles sur les représentations des femmes sont réunis dans l'ouvrage collectif présenté par Danielle Jonckers (1999). Les contributions qui portent sur des époques et des cultures variées engagent à réfléchir sur les discours qui ont valeur de modèle et conditionnent les idées et les comportements y compris ceux des chercheurs.

Bibliographie :
Adams A. Le long voyage des gens du fleuve. Paris : Maspero ; 1977.
Boutillier JL. La moyenne vallée du Sénégal. Paris : PUF ; 1962.
Fiéloux M. Développement, émigration masculine et travail féminin. Le cas des femmes Toucouleur de la région du Damga (moyenne vallée du Sénégal). In : Femmes et politiques alimentaires. Paris : Actes du séminaire international Orstom-CIE ; 1985.
Fiéloux M. Résultats d'une enquête socio-économique dans la région du Damga (Sénégal). Université de Purdue, Indiana (U.S.A.) ; 1980.
Jonckers D. Présentation. In : Jonckers D, Carré R, Dupré MC, editors. Femmes plurielles. Les représentations des femmes, discours, normes et conduites. Paris : Maison des Sciences de l'Homme ; 1999.
Quiminal C. Gens d'ici, gens d'ailleurs, migrations soninké et transformations villageoises. Paris : Bourgois ; 1992.
Lecarme M. La "fatigue" des femmes, le "travail de la mère" en milieu populaire dakarois In : Jonckers D, Carré R, Dupré MC, editors. Femmes plurielles. Les représentations des femmes, discours, normes et conduites. Paris : Maison des Sciences de l'Homme ; 1999.
Moro MR. Enfants d'ici venus d'ailleurs. Naître et grandir en France. Paris : La Découverte ; 2002.
Wane Y. Les Toucouleur du Fouta Tooro (Sénégal). Stratification sociale et structure familiale. Dakar : IFAN ; 1969.

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