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juin 2001

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Qui veut son respect s'en donne les moyens !

Soeuf Elbadawi
Africultures - n°34

Suffit-il d'imposer des quotas au paysage audiovisuel français pour mettre à mal les stéréotypes sur les Noirs dans une société qui jongle difficilement avec les démons de son passé colonial? La France, au-delà des interrogations du Collectif Egalité, n'a-t-elle pas besoin de réfléchir autrement son discours sur l'enrichissement culturel et la notion de mélange?
L'exigence de quotas exprimé par le Collectif Egalité, aussi discutable qu'elle soit, a le mérite de provoquer le débat sur un fait désormais établi: la France, autoproclamé pays des droits de l'homme, vit encore sous le poids du passé. Un passé de Blanc, devrait-on pouvoir dire pour mieux le stigmatiser. Un passé souvent lié à la colonisation. Un passé qui n'accepte que difficilement l'apport de certaines populations étrangères installées sur cette terre. C'est ainsi que l'immigré, originaire d'Afrique, installé depuis de très longues années dans l'Hexagone, souffre encore aujourd'hui d'une image complètement institutionnalisée, qui ne tient guère la plupart du temps compte des évolutions historiques. Il fait peur, déstabilise forcément l'ordre national et correspond à une sorte de 'pièce rapportée' difficilement gérable. A partir des années 70, avec la crise économique qui pointe le bout du nez, le paysage politique français, face aux immigrés d'origine africaine, face aussi aux administrés des Dom et des Tom, s'est emparé de cette imagerie, longtemps nourrie par l'opinion publique et par l'idéologie raciale, pour enflammer les urnes. L'immigré africain ou l'administré des Antilles devient alors un objet de discours, ballotté d'une élection à une autre, d'une politique à une autre, dans un dynamique qui remet sans cesse en cause son droit d'existence au sein de cette société. Les premières lois vulgairement anti-immigrées apparaissent à ce moment-là. Parallèlement, la France des communautés essaye dès lors de s'intégrer au sens pratique du terme, autrement dit de se faire accepter, de s'insérer dans cette France qui rechigne aux mélanges. Généralement, on parle d'assimilation intelligente. Quant à ceux qui refusent de s'y laisser prendre, on les accuse de vouloir déstabiliser certaines valeurs d'ouverture française. Reste à savoir lesquelles… Les années 80, avec la marche des beurs, entre autres événements évocateurs, ont été une période révélatrice par rapport à cette situation.
On y remarque les premières générations de fils d'immigrés, dont l'avenir n'est plus tout à fait lié au pays d'origine des parents. Ils sont conscients que le retour au pays demeure un mythe fondateur au sein de la communauté de naissance. Mais l'école républicaine étant passée par là, ils revendiquent leur place au sein de la société française comme des citoyens à part entière. La France, hésitante, double alors le discours sur les étrangers d'un élan sécuritaire, qui, ajouté au dur quotidien réservé aux communautés immigrés (parquées dans des cités dortoirs, isolées du reste de la population, subissant une préférence nationale qui ne dit pas son nom, avec le chômage souvent au bout du parcours), engendre la fameuse violence des banlieues attribuées d'emblée aux enfants français issus de ces communautés. On pousse le chien à bout, il rugit à force, montre ses dents, on l'accuse de la rage et on envoie les CRS calmer le jeu: cela ressemble à un mauvais tour de passe-passe. A une manipulation d'opinion surtout. Abdelmalek Sayad, sociologue algérien, sur la question immigrée, disait ceci: "Peut-être faut-il s'interroger sur ce que l'objet dont on parle, l'immigré, doit au fait qu'on en parle et surtout à la manière dont on en parle. Ce n'est pas cultiver le paradoxe que d'affirmer que l'immigré, celui dont on parle, n'est en réalité que l'immigré tel qu'on l'a constitué, tel qu'on l'a déterminé ou tel qu'on le pense et tel qu'on le définit". Reste là aussi à analyser le glissement effectué entre l'immigré et sa progéniture, puisque l'enfant français du citoyen étranger ne bénéficie qu'à moitié du statut de droit que lui attribue la république: né français d'accord, mais étranger quand même. Premiers témoins de ce nouvel ordre, jailli des cités dortoirs à couleur immigrée, les médias, avec la télé en tête, reflètent en long et en large les événements qui mettent la jeunesse des banlieues françaises en conflit avec l'institution et sa police. Informations, documentaires, téléfilms: l'axe "banlieusard=immigré=violent=ennemi de la cité" devient vite un raccourci de circonstance et d'époque, que l'on retrouve notamment dans les films ou les séries télévisées.
Dans Boumkoeur, roman écrit par Rachid Djaïdani, le personnage principal, fils d'immigré banlieusard, qui n'a qu'une seule obsession ("Exister"), confie son dépit, en voyant son ami Grézi s'acharner sur un vieux poste de télé: ""De toute façon à cette heure-ci, il ne pourrait que tomber sur une sitcom où la blondeur et la blancheur des comédiens sont de rigueur. La soirée sera sans suspense, on verra des jeunes basanés, bien frisés, faire soit des braquages soit s'enfoncer des piquouzes dans les veines jusqu'à l'OD. A la télé, plus qu'ailleurs, on exploite les idées reçues". Voilà l'une des raisons pour lesquelles l'image portée par la petite lucarne a pris de l'importance dans le discours du Collectif Egalité. Dans un récent pamphlet, Calixte Beyala, l'une des têtes pensantes de ce mouvement, insiste sur l'enjeu en cours: "La télévision n'est pas qu'un petit écran à travers lequel des inconnus s'invitent chez vous, dînent à votre table et quelquefois vous persécutent dans votre chambre. Elle est le principal véhicule des inepties et des stéréotypes sur les minorités. Elle est le reflet de l'image qu'une société se donne d'elle-même. Et je suis intimement convaincue qu'un bon film avec une bonne distribution noire ou arabe, est un antidote contre le racisme beaucoup plus efficace que dix ans de manifestations contre ce fléau". Ce que veulent les afro-français, si l'on peut se permettre cette appellation, c'est l'intégration promise. Elle passe par une ré-appropriation des éléments qui construisent ou qui sont censés forger l'imaginaire du citoyen français d'aujourd'hui et demain. Ce dernier, si l'on applique l'une des grilles de lecture du Collectif Egalité, n'a pas encore tout à fait compris dans sa grande majorité que le Noir, ainsi que l'Arabe, le Jaune, appelés ici minorités non-visibles (d'après le modèle américain), font partie désormais de son quotidien, non pas en qualité de pièce rapportée, mais plutôt en tenant le même rôle que lui, en se situant pratiquement à la même place que lui. Tous ne sont pas concernés mais la plupart de ces gens, qui étaient considérés étrangers à leur arrivée, sont en réalité des français, susceptibles de ressentir la même fierté exprimée par le français blanc moyen à l'évocation de la grandeur de son pays. L'image certes est un peu caricaturale mais elle reflète assez bien le discours tenu par Beyala et ses amis.
Pour convaincre sur cette lancée, le Collectif Egalité, créé il y a deux ans, s'est juré d'utiliser les moyens mis à disposition par la république elle-même. Elle a fait appel au CSA (Conseil Supérieur de l'Audiovisuel), a eu recours à la justice (plainte contre x auprès du Procureur de la République pour discrimination), écrit et rencontré les autorités ministérielles (Catherine Trautman et Catherine Tasca). On leur a recommandé la prudence. Le délit de racisme n'est pas dûment constaté répondent les barons du paysage audiovisuel. Les professionnels avancent qu'il n'y a pas assez de personnel noir formé et performant dans les domaines concernés (journalistes, acteurs, animateurs). Les rares qui y officient, tels Michel Reinette, antillais, journaliste, n'hésitent pas à raconter leurs déboires: être Noir leur a plutôt souvent desservi dans leurs métiers respectifs. Car l'univers de la télé est quelque peu frileuse en vérité. Pourquoi vouloir changer une équipe qui gagne? Encore un 'raccourci' qui reflète néanmoins l'état d'esprit en place. Pourquoi surtout introduire des corps étrangers qui risquent de déboussoler le téléspectateur. "Si cela doit se faire, prenons le temps" affirme un directeur d'antenne. L'audimat, régie selon une logique marketing, résiste pour l'instant à ce type de bouleversement. Or, l'audimat incarne l'essentiel aux yeux du PAF. Sans téléspectateurs, pas de télé. Le collectif Egalité rappelle à qui veut bien l'entendre que les minorités concernées payent une redevance. L'audiovisuel leur doit bien un service en retour: quel serait ce service, sinon la visibilité de cette partie de la population sur le petit écran? Les Américains, dont les séries rencontrent un énorme succès en France, sont passées spécialistes du genre. Un nègre par là, une asiatique par ci, un portoricain pour finir, secouez le tout aux côtés du personnage wasp en faction et vous avez une télé multicolore. La France multiculturelle serait-elle incapable d'agir pareillement? Est-elle réellement incapable d'adopter des mesures radicales sur la question? Aux Etats-Unis, les quotas ont permis à la situation d'évoluer. Du moins, en est-on persuadé. Car il y a aussi la logique commerciale qui veut qu'une télé multicolore ratisse plus large…
Hervé Bourges, directeur du CSA, met un holà sur la poursuite du débat dans ce sens. Adopter des quotas serait "contraire au principe républicain. Cependant, on peut imaginer des dispositions qui reflètent plus la diversité des origines de la population française". Il faudrait inventer un modèle. Mais dans la mesure où personne n'y a pensé auparavant, personne ne sait comment procéder pour l'instant. La notion de quotas pose un autre problème: la France a commencé par accorder des avantages aux femmes, on a parlé de parité. Ensuite, elle a continué par négocier des quotas spécifiques pour les Corses. Aujourd'hui, se pose le problème des noirs à la télé? Quelle sera la prochaine étape? Les effets secondaires d'une telle démarche ne sont souvent perçus qu'après coup. "Et les arabes? Et les asiatiques?" s'interroge D. Belhomme, étudiant réunionnais en journalisme, "Il va falloir beaucoup de cases après pour loger tout le monde. Il faut que chaque communauté bénéficie de ses quotas. Qu'il y ait des quotas ensuite dans le paysage politique, etc." Dans un pays où la population, selon un sondage Ifop réalisé l'an dernier, est supposé raciste à hauteur de 63%, le combat pour des quotas pose un sérieux problème de société. La française a énormément changé durant le les cinquante dernières années. Sa couleur de peau, si l'on admet qu'elle en possède une, a viré du blanc au multicolore. Mais les clichés ont la peau dure et ne permettent pas de vivre la mixité engendrée par l'histoire récente des migrations au sens plein. C'est un débat qui dépasse de très loin le monde de la télé. A la limite, s'il fallait résumer, ce qui se passe à la télé reflète la complexité des rapports ailleurs… dans le travail, le quotidien, la vie de tous les jours.
Suffit-il de placer dix Noirs balayeurs dans une série ou trois braqueurs d'origine maghrébine sur un téléfilm, en respect d'un système de quotas, pour enrayer cette complexité? Pour pouvoir maîtriser son image, puisque l'enjeu est là, il faudrait peut-être se donner certains moyens, que ne possèdent justement pas les communautés dites non-visibles. D'où la division de fait au sein des communautés concernées. Face à ceux qui soutiennent le Collectif Egalité, se positionne une autre école. Greg Germain, un des premiers héros noir de la télévision française, résume en ces termes cette autre position: "Qui veut son respect, se le procure. On ne traite pas des questions compliquées avec des idées simples. Il faut qu'il y ait des histoires écrites pour nous. De belles histoires. Des histoires qui prennent en compte ce que je suis, ce que j'apporte vraiment à cette nation. Là on commencera à peser. Et c'est ce que je m'acharne à dire…" Pour Greg Germain et beaucoup d'autres, les quotas sont presque un aveu de faiblesse. Un Noir pour chaque heure de télé ne satisfera pas forcément. Pour réinventer une image, ne serait-ce qu'au niveau de la fiction, il faut des histoires, des gens pour les écrire, pour les filmer, pour les diffuser et les promouvoir. Les bons comédiens noirs existent. Mais que peuvent-ils apporter à l'imaginaire d'un pays, s'ils sont obligés de rejouer les rôles de d'Artagnan, Louis XIV ou des gaulois? Si ces comédiens évoluent en France, c'est parce que leur histoire les a amené là. C'est de cette histoire qu'il faudra peut-être parler dans la nouvelle donne à instituer. Pour y arriver, il faut des gens pour servir la dynamique d'un bout de la chaîne à l'autre (scénario, tournage, diffusion). Il faut donc composer et négocier … avec le milieu professionnel déjà existant pour avoir une chance de transformer réellement la tendance dans le PAF. Tout comme il faut composer globalement avec l'institution et les "faiseurs d'opinion" pour faire évoluer les habitudes de la population française dans l'ensemble. Le débat devrait donc se poser différemment: que faire quand une société rechigne à intégrer ses propres mélanges, sa propre évolution, sa propre histoire? Réduire cette question à une simple affaire de quotas s'apparente de fait à une démagogie sans lendemains. Mais peut-être que le fait d'en avoir parlé de cette manière peut provoquer une réaction positive pour la suite des événements. C'est à voir…
Soeuf Elbadawi

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