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Association et citoyenneté

juin 2001

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Intégration et militantisme politique

Le cas des jeunes d'origine maghrébine en France

Dominique Baillet
Confluences Méditerranée - n°37

Jusqu'à une date récente, la sociologie politique du militantisme, tant française qu'américaine, s'était focalisée sur certains déterminants du militantisme comme le statut social et la socialisation familiale, et sur l'étude de l'engagement dans les partis politiques. En effet, les travaux d'Oberschall(1) et de Mac Adam(2), centrés sur les causes et les motivations incitant certains individus à militer, restèrent des études macrosociologiques, qui ne prirent guère en compte des phénomènes microsociologiques, comme l'origine sociale ou la trajectoire des individus, et ainsi ne permirent pas de comprendre pour quelles raisons certains individus s'adonnaient au militantisme, plutôt que d'autres. La théorie du chercheur français D. Gaxie de la pratique militante fut élaborée, quant à elle, uniquement à partir d'un travail sur les partis politiques. Elle fut toutefois novatrice dans la mesure où elle montra que les partis procuraient des postes de responsabilités, des emplois permanents, un capital culturel, etc. et souligna la dimension d'intégration sociale du militantisme politique(3).
Si nous retenons cette conception pour penser les rétributions du militantisme politique, nous l'appliquerons aussi aux engagements de type associatif, et nous tiendrons compte en outre de l'expérience vécue des militants et de leurs activités quotidiennes d'ordre politique, pour appréhender ce phénomène social qu'est le militantisme, que l'on définira comme une action collective organisée dans la sphère publique, c'est-à-dire "un agir ensemble intentionnel" doté d'un projet de mobilisation qui s'inscrit dans une logique de défense d'un intérêt matériel ou d'une cause abstraite(4), qui selon l'expression de H. Blumer, "s'incarne en entreprises collectives visant à établir un nouvel ordre de vie"(5).
Le militantisme ainsi défini a attiré de nombreux jeunes d'origine maghrébine résidant en France, à partir du milieu des années 1970. Il s'agit de jeunes, nés en France ou au Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) et venus alors enfants sur le territoire français par le biais du regroupement familial. Entièrement scolarisés en France, ils sont issus d'une immigration à caractère économique, ou bien sont des enfants de rapatriés, c'est-à-dire de Harkis et de Français musulmans, les Harkis étant les anciens supplétifs de l'armée française, issus des milieux paysans et ouvriers, tandis que les Français musulmans étaient des membres de l'élite sociale algérienne, qui conservèrent de plein droit la nationalité française, acquise par décret en 1870, ou par l'ordonnance du 7 mars 1944, ou pour faits de guerre avant 1962(6). L'appellation "d'origine maghrébine" m'est apparue la plus souhaitable pour désigner cette population, car elle consiste à préciser leur origine ethnico-culturelle, à savoir maghrébine, correspond à une réalité géographique, le petit Maghreb, désigne une unité historique produite par la colonisation française, même s'il existe une spécificité de l'histoire coloniale algérienne et constitue enfin une représentation sociale vivace dans la société française, dans la mesure où les Maghrébins sont perçus en France comme formant une unité dotée d'une double caractéristique : ils n'appartiennent pas à la civilisation judéo-chrétienne, contrairement aux jeunes issus des précédentes vagues migratoires, mais au monde arabo-musulman et sont issus d'une population anciennement colonisée.
Ces militants d'origine maghrébine sont difficiles à dénombrer, parce qu'ils ne sont répertoriés dans aucun fichier d'associations ou de partis politiques, conformément à la loi française qui ne pense pas les individus en fonction de leur origine ethnique, et parce que de nombreuses associations ont eu une durée de vie éphémère ou n'étaient pas déclarées. On peut toutefois émettre l'hypothèse qu'ils sont passés en région parisienne de plusieurs centaines à plusieurs milliers, du milieu des années 1970 à la fin des années 1990, le militantisme associatif ayant augmenté grâce à la loi du 9 octobre 1981 facilitant la création d'associations étrangères, et aussi parce que la population maghrébine et française d'origine maghrébine a elle-même augmenté. En effet, si l'on comptait en 1982 1,4 million de Maghrébins(7), 500 000 Français musulmans et 400 000 Français d'origine maghrébine, nés en France ou naturalisés(8), on dénombrait en 1990 1,4 million de Maghrébins et 1,6 million de Français d'origine maghrébine(9) et en 1999 on estime à 1,3 million les immigrés venant du Maghreb(10).
Ces jeunes militent dans trois catégories d'associations et de partis politiques : les associations à dimension communautaire, politiques ou religieuses, créées par les jeunes immigrés ou issus de l'immigration maghrébine (Algérie au coeur, la Fédération Nationale des Musulmans de France, ajir) ; les associations à dimension ethnique tournées vers les jeunes issus de l'immigration plutôt maghrébine et africaine, (l'angi, africa, nahda, Nanas Beurs, etc.); les associations nationales médiatiques à dimension universelle créées par de jeunes immigrés maghrébins (sos Racisme, France Plus, la Fédération Nationale de la Maison des Potes, etc.). Ils peuvent s'engager également dans trois catégories de partis : les partis français centraux et dominants (Parti socialiste, Parti communiste, udf, rpr), les partis français périphériques, organisations plutôt de contestation (Les Verts, Radical, le mouvement des Citoyens, Ligue communiste révolutionnaire, Front National) et les partis étrangers d'opposition au régime algérien et marocain, comme le ffs (Front des Forces socialistes) en Algérie.
L'étude du militantisme politique et associatif de ces jeunes d'origine maghrébine implique une double question. Tout d'abord, cette forme d'action politique contribue-t-elle à l'intégration collective de la population d'origine maghrébine en France, dont ces militants seraient les porte-parole légitimes, ou bien favorise-t-elle l'intégration individuelle des militants, c'est-à-dire améliore-t-elle leur socialisation familiale, scolaire ou professionnelle, et est-elle une voie privilégiée de la mobilité sociale ascendante ? Ensuite, permet-elle à ces jeunes militants de constituer une élite sociale, ou bien un groupe social, voire une classe sociale et favorise-t-elle leur assimilation culturelle? Autrement dit, contribue-t-elle à enrayer le chômage et la précarité économique qu'ils connaissent et du coup facilite-t-elle leur insertion économique, ou bien ce militantisme n'est-il qu'un rite de passage ?
Ces associations et ces partis politiques ont, depuis le milieu des années 1970, favorisé l'intégration d'abord des jeunes d'origine algérienne qui ont milité dès les années 1970, puis progressivement des jeunes d'origine maghrébine, qui ont commencé à militer au début des années 1980. J'entends intégration dans le sens que lui donne D. Schnapper. Pour elle, l'intégration désigne le "processus par lequel les individus participent à la vie collective par l'activité professionnelle, l'apprentissage des normes de consommation, l'adoption des comportements familiaux et sociaux, l'établissement des relations avec les autres"(11).
Ces organisations ont joué un rôle différent selon les périodes de militantisme, mais aussi selon les types de militants. Ces périodes, au nombre de trois, se caractérisent par un rapport particulier des militants à leur activité militante. La première, dite de vocation, est une phase où les jeunes s'engagent par vocation et par idéologie; la seconde, nommée idéologico-instrumentale, est une période où ils militent à la fois au nom du politique et aussi à des fins de réussite économique ; enfin la troisième, appelée utilitariste, est une phase où ils se mobilisent à des fins uniquement professionnelles. Ces périodes se combinent avec des types de militants, également au nombre de trois, et qui correspondent en fait à des types-idéaux, construits selon la méthode de Max Weber, élaborés non pas en fonction de leur intégration à la société française, mais de leur rapport à l'intégration "à la française", c'est-à-dire en fonction de la politique d'intégration française, politique d'assimilation culturelle, héritée de la politique d'unification politique et culturelle de la IIIe République.
Ces types désignent donc des attitudes distinctes de ces militants à l'égard de cette politique : l'attitude intégrationniste, l'attitude différentialiste, l'attitude communautariste. La probabilité de ces militants d'adopter telle ou telle attitude est liée à leur origine et à leur trajectoire sociales: les intégrationnistes sont plutôt issus de la petite bourgeoisie maghrébine, très diplômés et en réussite sociale, alors que les différentialistes sont plutôt issus des milieux populaires, moyennement diplômés et en ascension sociale moins élevée et les communautaristes, également d'origine populaire, sont en semi-échec professionnel. Les militants intégrationnistes adhèrent à la politique française d'intégration liant la citoyenneté à la nationalité, aux valeurs républicaines et universelles, celles des Droits de l'homme de 1789 ; les militants différentialistes contestent la politique d'intégration à la française qu'ils estiment une politique d'assimilation, adhèrent à l'universalisme des Droits de l'homme tout en soulignant le fait qu'ils ne sont guère appliqués en France, prônent le respect des différences culturelles et revendiquent un État multiculturaliste, organisé selon le modèle hollandais ou canadien, au nom de valeurs démocratiques. Enfin, les communautaristes contestent tant le modèle républicain français que le multiculturalisme, car ils n'adhèrent pas à l'universalisme hérité de la pensée des Lumières, revendiquent l'existence de communautés organisées dans la sphère publique et réclament l'intégration collective des populations selon le modèle américain.
Si dans les années 1970 seuls les différentialistes s'engagent dans le militantisme au nom de leur classe sociale d'origine, au cours des années 1980, les militants se subdivisent en différentialistes, mobilisés cette fois au nom de leur identité ethnique, et en intégrationnistes, au nom de l'universel, et au cours des années 1990, les communautaristes joints aux deux précédents types de militants se sont engagés au nom de ce qu'ils estiment leur communauté.
Ce passage s'est opéré via deux types d'organisations. Les organisations communalistes, qui regroupent les associations à dimension communautaire et les partis politiques des pays du Maghreb, assurent à leurs militants communautaristes une socialisation communautaire : elles favorisent des relations communautaires, familiales, de voisinage et sentimentales, permettent le maintien de liens primordiaux et renforcent la solidarité communautaire. Les organisations sociétaristes, regroupant les associations à dimension ethnique, les associations universelles et les partis politiques français permettent aux militants, différentialistes et intégrationnistes, une socialisation sociétaire : elles contribuent au développement de relations dans un champ d'activité sociale, dans la sphère économique ou politique en permettant aux premiers une insertion professionnelle spécifique et aux seconds une intégration politico-économique dans le champ dominant.

Organisations de socialisation communautaire et militants communautaristes

Issus de l'immigration économique ouvrière, plutôt algérienne et marocaine, moyennement diplômés mais en semi-échec professionnel, les militants communautaristes, qui conservent les principaux traits du "noyau dur culturel"(12) de leur milieu d'origine, adhèrent à l'intégration collective des communautés "à l'américaine", souhaitent que les communautés culturelles interviennent en tant que telles dans la vie politique et qu'elles agissent en qualité de groupes ethniques définis par leur conscience et leurs actions collectives.
Dans les années 1990, la majorité de ces militants milite au nom de la communauté des croyants, l'Umma, dans des associations communalistes qui leur procurent une socialisation communautaire, qui s'apparente à celle assurée par le groupe de pairs. Musulmans pratiquants, ils adhèrent à l'islam non par tradition familiale, mais par réaction à la société française de résidence. Il ne s'agit pas d'un islam institutionnel ou radical, mais d'un islam français, modéré, populaire et démocratique. Ayant le sentiment d'appartenir plutôt à la communauté musulmane qu'à la communauté arabe, ils récusent la séparation du politique et du religieux, contestent la laïcité française et prônent le modèle scolaire anglais permettant aux jeunes pakistanaises musulmanes de porter le foulard considéré par les Anglais comme une simple coutume vestimentaire. Exprimant ainsi leur volonté de se faire reconnaître comme franco-musulmans, et non des individus français en public et musulmans en privé et souhaitant constituer un lobby musulman "à l'américaine", ils revendiquent leur appartenance à la communauté musulmane tout en affirmant leur citoyenneté française.
Après l'affaire des voiles islamiques de 1989 et de 1994, la guerre du Golfe en 1991, les progrès de l'islamisme radical en Algérie depuis 1992, ils sont entrés dans des associations musulmanes à cause de leur statut professionnel plus ou moins précaire ou en raison d'un certain déclassement. Il s'agit soit d'associations locales de petite taille implantées dans des quartiers déshérités des banlieues populaires, telles ajir (Association de jeunes des Indes pour le renouveau), fondée en 1990 où ils mènent des activités culturelles et cultuelles, dispensent des cours d'arabe et proposent des activités de soutien scolaire, soit d'associations nationales centrées sur des activités cultuelles, telles l'uoif (Union des organisations islamiques de France), organisation fondée en 1983, proche de la famille de pensée des Frères musulmans et de sa concurrente la Fédération nationale des musulmans de France, organisation née en 1985 et financée par la Banque islamique de développement, émanation de l'Organisation de la conférence islamique (oci) qui regroupe des centaines d'associations islamiques françaises.
Ces organisations semblent se substituer à la socialisation ouvrière traditionnelle minée par le chômage de longue durée et la précarité. Elles remplacent donc la fonction socialisatrice de la famille maghrébine, au sein de laquelle les pères privés d'emploi ont perdu leur autorité traditionnelle. Elles assurent alors un rôle d'éducation, d'incorporation des normes traditionnelles héritées ou reconstruites, c'est-à-dire des normes "post-traditionnelles", pour reprendre l'expression de D. Hervieu-Léger(13) et donnent un encadrement à ces militants, souvent stigmatisés et désaffiliés. Elles leur donnent aussi accès à un statut individuel valorisant, leur permettent d'entrer dans un processus d'individuation et de devenir des interlocuteurs reconnus des pouvoirs publics locaux. Les aidant enfin à surmonter le malaise de la surmodernité, elles favorisent ainsi un processus de réaffiliation et de reconquête identitaire, redonnent aussi du sens à leur vie, plutôt d'ordre éthique et moral, et leur offrent une nouvelle spiritualité. A cet égard, elles assument une fonction comparable à celle de la joc (Jeunesse ouvrière chrétienne) dans les années 1950-1960 dans les milieux populaires français et à celle de l'Église catholique pour les immigrés catholiques italiens et polonais des années 1920-1930.
Ainsi, elles permettent à ces jeunes militants d'origine maghrébine d'éviter "la Galère"(14), les protègent de l'exclusion et de la marginalisation. Elles structurent leur mode de pensée, leur confèrent une identité musulmane, les aident à gérer certains échecs professionnels et les reclassent symboliquement. Elles jouent un rôle de socialisation semblable aux groupuscules d'extrême gauche, trotskystes et maoïstes, dans les années 1970, dans la mesure où elles leur apportent des rétributions symboliques (relations amicales, affectives, fraternelles, etc.) et assurent ainsi le rôle de micro-sociétés totalisantes.
Une minorité de militants communautaristes, anciens militants différentialistes, déçus de la politique d'intégration du parti socialiste, s'engage, quant à elle, dans des associations communautaires locales et entreprend des actions associatives socioculturelles et politiques. Ces associations, qui jouent un rôle de socialisation communautaire à dimension politique et culturelle, permettent à ces militants de devenir des acteurs politiques au sein de communautés politiques binationales, franco-algérienne par exemple, espaces que l'on peut considérer comme des lobbies communautaires, mais sans réel pouvoir, si ce n'est symbolique. Certaines associations, telle l'assetima (Association des étudiants issus de l'immigration algérienne), association d'obédience communiste et pro-palestinienne née en 1987, valorisant la culture algérienne, notamment kabyle, et s'attelant à promouvoir la démocratie en Algérie, ont permis une socialisation politique de leurs militants assez faible, d'autant plus qu'elles ont eu une durée de vie éphémère. De petite taille, elles permettent uniquement la constitution d'un réseau communautaire de militants de la même origine nationale, le développement de relations communautaires ethniques, amicales et sentimentales et facilitent la coopération communautaire. Elles jouent le rôle des anciens groupuscules d'extrême gauche des années 1970 qui, malgré leur durée souvent éphémère, ont permis à ces militants de se constituer des ressources politiques, culturelles et sociales qu'ils ont mobilisées ultérieurement. D'autres associations, telle Algérie au Coeur créée en 1994 à Saint-Denis, association de solidarité avec l'Algérie hostile au fln et aux islamistes, luttant pour la démocratie en Algérie, ont contribué à une socialisation politique et culturelle plus grande de leurs militants issus de l'immigration maghrébine, car elles ont une durée de vie plus longue, bénéficient de davantage d'adhérents de différentes générations et de trajectoires différentes, et sont centrées à la fois sur la France et le pays d'origine, en l'occurrence l'Algérie.
Ces associations de lutte pour la démocratie dans les pays du Maghreb permettent d'amorcer un processus de repolitisation des jeunes d'origine maghrébine, qui se sont sentis abusés par les partis politiques français et les associations nationales antiracistes dans les années 1980, et qui se désintéressent de la vie politique française. Elles engendrent aussi souvent une coopération communautaire intergénérationnelle entre immigrés et exilés politiques algériens et leurs enfants.
Ainsi, ce militantisme communautaire politique permet aux jeunes d'origine maghrébine, bénévoles dans ces associations, un processus d'entrée en communauté. Il pallie l'échec relatif du militantisme associatif ethnique des années 1980, qui n'a pas permis à ces militants une réelle intégration professionnelle et politique, et contribue à l'émergence de leaders binationaux charismatiques, plutôt franco-algériens. S'il ne procure ni insertion professionnelle, ni intégration individuelle à la nation française, il facilite par contre une socialisation politique laïque, la création de réseaux politiques de diplômés et d'intellectuels, et une intégration à une communauté "imaginée", pour reprendre l'expression de B. Anderson(15), qui s'oppose, en quelque sorte, à la communauté religieuse islamique.

Organisations de socialisation sociétaire et différentialistes

Fils d'ouvriers immigrés, membres des classes moyennes ou des fractions inférieures des classes supérieures, les militants différentialistes sont acculturés à la société française, même s'ils conservent certains éléments du "noyau dur culturel" qu'ils ont réinterprétés. Critiques du modèle d'intégration "à la française" qu'ils jugent assimilationniste, et de l'individualisme occidental, héritiers de la pensée tiers-mondiste des années 1970, ils revendiquent la mise en place d'une société multiculturaliste fondée sur la reconnaissance publique des minorités ethniques. Partisans d'une citoyenneté fondée sur la participation et la résidence, ils contestent la laïcité "à la française", qu'ils estiment trop normative, proposent une laïcité plurielle intégrant la dimension religieuse et manifestent, au nom de leur identité arabe et maghrébine, une vive adhésion à la cause palestinienne.
Les organisations sociétaristes permettent aux différentialistes, qui militaient dans les années 1970 au nom de leur classe sociale d'origine, la classe ouvrière, de former une élite intellectuelle contestataire d'origine maghrébine. Ces différentialistes, anti-occidentaux, radicalement pro-palestiniens et arabistes, critiquaient "les appareils idéologiques d'État"(16) et adhéraient à l'idéologie des années 1970 dénonçant l'État ethnocidaire qui faisait disparaître les cultures régionales. Plutôt d'origine kabyle et diplômés de l'université, ils se sont engagés dans l'action contestataire politique et syndicale. Certains ont participé aux combats des travailleurs immigrés, comme les grèves des loyers des foyers Sonacotra en 1977, et se sont engagés dans le mta, le Mouvement des travailleurs arabes, qui regroupe des immigrés et des jeunes issus de l'immigration maghrébine revendiquant une identité ouvrière arabe, et des groupes d'extrême gauche, plutôt maoïstes. D'autres se sont tournés vers le Parti communiste français, la cgt ou des associations d'éducation populaires ; d'autres investirent à la fin des années 1970 de nouvelles formes d'action collective liées à l'assassinat de jeunes d'origine maghrébine dans les banlieues : les concerts de rue, tel Rock against police, le théâtre de rue ou le journal Sans Frontières, fondé en 1979 par des militants gauchistes algériens et destiné aux immigrés.
Toutes ces organisations leur ont facilité l'accès à la sphère culturelle et/ou politique dominante: elles leur ont donné accès aux carrières de l'édition, du cinéma, de la télévision, de la littérature, leur ont permis d'acquérir une notoriété et ont favorisé un reclassement symbolique des plus diplômés. Les organisations françaises nationales, pcf et cgt, ont permis à leurs militants une insertion politique locale, à l'échelon municipal, à partir de 1983, et surtout à partir de 1989. Les associations d'éducation populaire laïques, les nouvelles formes d'action collective ont permis aux autres une insertion économique durable dans les sphères médiatico-intellectuelles dès la seconde moitié des années 1980. Ainsi, ces organisations ont contribué à constituer une élite culturelle et politique contestataire d'origine maghrébine, inscrite dans une bourgeoisie française pourvue plutôt en capital culturel qu'en capital économique, dont la réussite repose moins sur des critères d'excellence, de pouvoir ou d'influence que sur celui de notoriété.
Les associations sociétaristes assurent aux militants différentialistes qui s'engagent au nom de leur identité ethnique dès le début des années 1980 une socialisation post-scolaire et constituent un mode alternatif de socialisation professionnelle. Nés en France, de nationalité française, en ascension sociale, ces militants d'origine populaire exercent des professions intermédiaires dans les secteurs de la santé, de l'éducation, de la protection sociale, ou dans le secteur associatif. Exprimant leur maghrébinité, arabité ou berbérité, comme les Italiens dans les années 1930 exprimaient leur italianité en retournant le stigmate de "rital" pour en faire un objet de fierté(17), ils célèbrent, dans le mouvement beur (1983-1985), leur ethnicité, en se référant au mouvement noir américain (1965-1968) qui revendiquait une spécificité noire: "black power, black panther party, black is beautiful"(18). Réclamant à la fois un "droit à la différence" et l'égalité de traitement, ils dénoncent l'égalité républicaine formelle.
Dans les années 1980, ayant le sentiment d'être victimes d'un racisme institutionnel, ils mènent plutôt une action antiraciste contestataire tout d'abord dans le Mouvement Beur, et plus particulièrement dans la première Marche pour l'Égalité et contre le racisme de 1983, où ils veulent dénoncer les crimes et les agressions à caractère raciste, en accusant la police et la justice, puis dans la seconde marche de 1984, "Convergence pour l'égalité", qui prônait une France multiculturelle et exigeait l'égalité sociale, économique et politique, et une nouvelle citoyenneté. Ils se mobilisèrent aussi dans des associations locales à dimension socio-politique et socio-culturelle, telle Mémoire Fertile créée en 1988, association de lutte contre l'exclusion sociale et économique, centrée sur la question de la nouvelle citoyenneté, ou l'angi (Association de la nouvelle génération immigrée), association socio-culturelle fondée en 1981, focalisée sur le racisme institutionnel, le milieu carcéral, le logement et aussi la culture maghrébine.
Dans les années 1990, ils militent surtout dans des associations locales car ils ont un fort sentiment d'appartenance et d'identification à leur quartier, leur territoire. Celles-ci sont implantées dans les quartiers populaires, comme ego, association sociale et médico-sociale fondée en 1986 située dans le quartier de la Goutte d'Or à Paris, centrée sur la lutte contre le sida et la toxicomanie, et aussi contre les expulsions de logements, comme Ébullition, association socio-éducative fondée en 1988, centrée sur le soutien scolaire à l'Ile-Saint-Denis, ou comme Avallanches, association socio-culturelle et sportive, créée en 1992, implantée au au Val Fouré à Mantes-la-Jolie.
Elles forment ensuite pour ces jeunes un marché secondaire du travail et de l'emploi, favorisent une insertion professionnelle spécifique, leur permettant de devenir des fonctionnaires de l'Etat-Providence. Favorisant leur insertion dans le secteur associatif, humanitaire, du travail social et des pme, elles semblent donc remplacer depuis la deuxième moitié des années 1980 le rôle d'intégration que jouait encore dans les années 1970 le travail salarié né de la société industrielle. Elles permettent, comme par exemple l'association sos ça bouge qui dispose d'un Point Infos Jeunes, de trouver un stage ou un emploi spécifique. Elles forment un réseau, comme le reas (Réseau alternatif de l'économie solidaire) implanté en Seine-Saint-Denis, qui est pour eux "un marché de l'emploi informel", un marché économique parallèle, où ils peuvent développer progressivement des stratégies alternatives. Elles leur offrent, comme la Maaform (Maison des associations alternatives pour la formation), association créée en 1991 regroupant une trentaine de structures associatives de lutte contre les exclusions, prônant le développement local et communautaire, l'insertion économique et l'épargne solidaire, un statut que le marché du travail ne leur donne pas, puisque certains connaissent activités et inactivités, ne sont ni chômeurs ni salariés, et alternent stage, emploi, chômage et travail au "noir". Elles jouent le rôle d'une protection sociale plus valorisante que l'allocation du rmi ou l'indemnité du chômage, et leur donnent la possibilité de passer, pour reprendre les concepts de R. Castel, d'une zone de "vulnérabilité" à une zone "d'intégration"(19).
Elles contribuent enfin, notamment sos Racisme, la Maaform ou l'emaf (Expression maghrébine au féminin) à une insertion politique locale périphérique plus ou moins stable et souvent temporaire de ces militants. Elles ont facilité leur accès aux partis politiques français tant centraux que périphériques. Ces derniers, le Parti radical alors dirigé par B. Tapie, les Verts, etc. ne permettent guère leur intégration politique car ils ont eu peu d'élus aussi bien aux élections cantonales et régionales de 1992, aux européennes de 1994 qu'aux municipales de 1995. Les partis centraux de gauche (ps, cgt), quant à eux, leur offrent uniquement des places de conseillers municipaux sur leurs listes électorales, au mieux de maires adjoints.

Organisations de socialisation sociétaire et militants intégrationnistes

Les organisations sociétaristes facilitent l'intégration individuelle des militants intégrationnistes, contribuent à leur ascension sociale, à leur insertion professionnelle dans l'entreprise ou l'administration et, souvent, à une intégration politique. Ces militants, de nationalité française, plutôt d'origine algérienne, kabyles, très diplômés, fils d'immigrés et de rapatriés, sont devenus cadres ou occupent des professions intellectuelles, et sont assimilés culturellement. Considérant la religion musulmane comme une croyance, au même titre que les autres croyances, ils ont intériorisé l'idée que l'ordre religieux ne se confond pas avec l'ordre politique. S'ils se sentent solidaires des Palestiniens, c'est au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et des Droits de l'homme. Approuvant le modèle français d'intégration nationale fondé sur le lien étroit entre la citoyenneté et la nationalité, ils militent au nom des valeurs universelles et républicaines, dans des associations nationales françaises (sos Racisme, France Plus) et des partis politiques dominants (ps, rpr). Ils déploient d'ailleurs une stratégie "d'assimilation au majoritaire"(20), car comme jadis les "Israélites", ils sont convertis aux valeurs de la Révolution française "patriotes passionnés et sourcilleux, objectivement assimilés par l'enseignement laïque, gratuit et obligatoire de la IIIe République"(21).
Dès le milieu des années 1980, les intégrationnistes commencent à participer à des mouvements sociaux à dimension universelle et à défendre des causes, comme l'antiracisme. Prônant un antiracisme humaniste et cosmopolite, ils militent à partir de 1985 à sos Racisme, association antiraciste nationale née en 1985 et destinée plutôt aux jeunes issus de l'immigration africaine et maghrébine, à France Plus, association nationale de droits civiques fondée la même année et destinée d'abord aux jeunes d'origine algérienne, plutôt kabyle, et au Parti socialiste, à partir de 1987-1988. Dans les années 1990, ils fréquentent encore ces mêmes organisations, mais entrent, à partir de 1993, de plus en plus à l'udf et au rpr, à des fins largement professionnelles et utilitaires.
Ces associations assurent d'abord aux militants intégrationnistes une entière acculturation à la société moderne productiviste et l'intériorisation des valeurs libérales et méritocratiques. Elles facilitent l'autonomisation et l'émancipation de l'individu, et confèrent à leurs militants une nouvelle identité sociale, qui peut s'apparenter à celle de l'homo economicus moderne, selon l'expression de Max Weber. Elles leur offrent une intégration économique non spécifique dans le secteur de l'administration publique ou dans le champ de l'entreprise privée, leur permettent d'obtenir des postes de direction et les constituent en groupe de cadres, plutôt supérieurs. Les associations nationales (sos Racisme, France Plus, la Fédération Nationale de la Maison des Potes) renforcent dès la fin des années 1980 l'intégration économique des intégrationnistes qui sont insérés sur le marché de l'emploi ou en fin d'études. Elles leur permettent d'obtenir des responsabilités nationales dans les associations, de devenir des dirigeants permanents, de trouver un emploi mieux rémunéré et plus prestigieux, ou de créer leur entreprise.
L'association locale "sos ça bouge", par exemple, association fondée en Seine-Saint-Denis en 1984 par quelques jeunes d'origine maghrébine, d'abord focalisée sur les activités sportives, puis éducatives et culturelles, et enfin sur la création d'entreprises, a permis à certains jeunes de disposer d'outils informatiques et de communication et de réussir à s'insérer dans les professions du Multimédia. Les partis dominants, ps et rpr, peuvent procurer à leurs militants d'origine maghrébine une intégration politique. Ceux-ci acquièrent une certaine notoriété politique locale et peuvent bénéficier en outre d'une insertion économique stable et durable dans la sphère politico-administrative nationale. Cette intégration est toutefois relative : ces jeunes sont parvenus, en 1989 ou 1995, à devenir conseillers municipaux, généraux ou régionaux, au mieux maires adjoints, après être entrés dans les partis politiques, au ps grâce à sos Racisme, au ps ou au rpr grâce à France Plus.
En conclusion, les organisations sociétaristes jouent, depuis la fin des années 1970, un rôle proche de celui qu'ont joué le pcf et la cgt, des années 1930 à 1970 pour les immigrés italiens, polonais, espagnols, portugais. Elles ont assuré au mieux une intégration économique et sociale, voire politique pour les plus diplômés d'entre eux. Les organisations communalistes, quant à elles, assurent plutôt un rôle de socialisation, similaire à celui qu'a joué naguère, pour les immigrés catholiques, l'Église catholique, tant dans sa dimension spirituelle que temporelle. D'une manière générale, pour terminer, ces organisations associatives et politiques ont permis la constitution d'un réseau de sociabilité qui permet dans une certaine mesure de corriger les effets parfois douloureux du libéralisme dominant en France.

1. A. Oberschall, Social Movement : Ideologies, Interest and Identities, Transaction Publishers, New Brunswick, 1993.
2. D. Mac Adam, Freedom Summer, Oxford University Press, Oxford, 1988.
3. D. Gaxie, "Economie des partis et rétributions du militantisme", Revue française de science politique, 1977, pp.123-154.
4. E. Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 1996, p.11.
5. H. Blumer, "Collective Behavior", in New outline of the principles of sociology, Barnes and Noble, New York, 1946.
6. M. Hamoumou, "Harkis, une double occultation", in Féréol, G. (dir.) Intégration et exclusion dans la société française contemporaine, puf, 1992, pp.84-88.
7. B. Etienne, La France et l'Islam, Paris, Hachette, 1989, p.51.
8. J. Minces, La Génération suivante, Paris, Flammarion, 1986, p.58.
9. Y. Gonzales-Quijano, "Jeunes générations issues de l'immigration maghrébine et identité politique", Bulletin du cedej, 1er semestre 1988, p.228.
10. "La France dans le miroir de l'insee", Le Monde, 10 novembre 2000.
11. D. Schnapper, L'Europe des immigrés, Bourin, 1992, p.18.
12. Expression de D. Schnapper, in La France de l'Intégration, Gallimard, 1991.
13. D. Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Cerf, 1993, p.239.
14. F. Dubet, La Galère, Fayard, 1987.
15. B. Anderson, L'Imaginaire national, La Découverte, 1996.
16. Expression de Louis Althusser.
17. C. Camilleri, op.cit., pp.68-70.
18. E. Todd, Le Destin des immigrés, Seuil, 1994, p.115.
19. R. Castel, in J. Donzelot(dir.) Face à l'exclusion, puf, 1991, p.148.
20. C. Camilleri, Stratégies identitaires, puf, 1992, p.33.
21. D. Schnapper, Juifs et Israélites, Gallimard, 1980, p.191.

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