Association des Revues Plurielles






Hommes & Migrations

Hommes & Migrations

Réhabiliter l'humain pour sortir des violences

extrait du numéro 1258 | novembre 2005

Au-delà des nombreux commentaires et analyses proposés par les médias, la revue Hommes et Migrations a voulu donner la parole aux professionnels qui interviennent dans les banlieues. Il ressort de leur constat qu'il ne sert à rien de fustiger le modèle républicain d'intégration. L'écart entre les orientations des politiques urbaines et celles des luttes contre les exclusions sociales doit être comblé et il s'agit de reconnaître et de valoriser les actions des professionnels, des associations et des habitants sur ces territoires.

Les violences urbaines dont nous sommes témoins aujourd'hui attestent d'une réalité souvent ignorée et dont la négligence coûte aussi cher à l'État qu'aux citoyens. Les personnes et groupes, pour démunis qu'ils soient, peuvent déployer un pouvoir autant créatif que destructif. La réalité complexe de ces quartiers fragilisés en témoigne tous les jours. La vie créative continue dans ces environnements fragilisés, lieu de concentration des populations défavorisées – dont une partie importante est constituée de familles issues de l'immigration –, lieu de cristallisation des maux sociaux et des délinquances, du spectacle de l'inégalité des droits et des discriminations.
Les jeunes casseurs qui brandissent la menace "de l'enfer par le feu" ne constituent pas les seuls acteurs de ces quartiers. Il y existe bel et bien des femmes, des hommes, des enfants et des jeunes qui se battent pour vivre dans la dignité. Il existe aussi des acteurs qui mènent des luttes pour la liberté et l'égalité, qui se mobilisent pour créer du "sens" et des liens au travers des actions sociales et politiques. Or, les événements actuels mettent à jour la fragilité de cette lutte, son insuffisance, ses manques, et renvoient par là à la crise du politique.
Ces forces destructives qui se déploient dans l'ombre mettent en lumière le déclin de la citoyenneté qui menace la démocratie. En affichant les valeurs de la liberté et de l'égalité, la démocratie se veut comme un modèle sociétal capable de canaliser les conflits sociaux et politiques de manière constructive. Elle a besoin pour progresser d'acteurs munis de conscience politique. Aussi, le déploiement des violences aveugles pour causes sociales interpelle tout courant politique qui affiche des idées démocratiques, qu'il soit situé à gauche ou à droite. Or, la conscience politique est gravement fragilisée par la prédominance de la culture de consommation dans un monde marqué par la marchandisation où "l'avoir" signifie le "pouvoir", où l'économie domine le politique. La perte progressive de repères identificatoires collectifs a pour résultat une "montée de l'insignifiance", soulignée par le philosophe Castoriadis dans les années quatre-vingt-dix. Les violences aveugles dont nous sommes témoins en sont les formes les plus catastrophiques. Elles se déploient dans un contexte de recul des forces porteuses de l'idéal de l'autonomie, recul qui va de pair avec l'avancée de l'individualisme égoïste ou des replis identitaires tels que le nationalisme exacerbé, le racisme, l'intégrisme religieux et le communautarisme. Les jeunes engagés dans les violences urbaines ne mettent pas en question cet ordre de choses, ils ne proposent pas de nouvelles règles du jeu, mais ils veulent s'imposer dans une société qu'ils perçoivent comme une jungle où le plus fort a raison. À leurs yeux, les services publics et les institutions ne représentent pas des biens publics mais appartiennent à l'État, "détenteur de pouvoir absolu". Ils ne connaissent pas les vertus de la lutte politique ni les règles de la négociation, car, tout simplement, ils ne les ont jamais pratiquées. L'autorité, telle qu'elle est exercée dans leur environnement, est basée sur la soumission. Dans la famille, les parents, souvent dévalorisés par leur positionnement de défavorisés, ont du mal à gérer leur autorité par la négociation. Dans les groupes des pairs, les plus forts jouent les "caïds". Dans les rapports hommes/femmes, les normes sexistes omniprésentes justifient l'usage de la violence. De même, les islamistes les appellent à se soumettre aux lois divines. À l'école, les professeurs jeunes et non expérimentés ne savent pas leur apprendre la négociation et le respect. La formation des policiers est fondée sur une conception limitée à la répression. Quant aux animateurs et éducateurs, les premiers pâtissent d'un manque de qualification, les seconds, en nombre largement insuffisant, voient leurs effectifs diminuer. Le danger d'ethnicisation guette les métiers de l'accompagnement social et constitue une contradiction avec les ambitions affichées de mixité sociale. Les associations de quartiers voient leurs moyens en diminution constante et ont le sentiment de faire l'objet d'une suspicion permanente de la part des pouvoirs publics qui ne connaissent ni ne reconnaissent leurs combats quotidiens. Les métiers de la médiation sociale et culturelle souffrent d'une absence de reconnaissance et de moyens. Le partenariat a du mal à se développer, faute de bases et d'espaces communs de concertation.
Le racisme, les discriminations et les humiliations dégradent les rapports des populations et notamment ceux des jeunes avec l'institution. Ayant intériorisé les images négatives qui leur sont renvoyées par l'environnement, certains jeunes n'ont de respect ni pour eux-mêmes ni pour autrui, alors qu'ils sont dans une quête permanente du respect qu'ils veulent imposer en se référant à la loi du plus fort, incarnation de la virilité triomphante. Leurs actes ne reflètent pas une simple colère contre les politiques, mais ils révèlent que les auteurs n'ont aucun sentiment d'appartenance à la communauté citoyenne. Ces actes mettent à jour une misère tant économique, culturelle, affective, sexuelle que politique.
Cette réalité, qui dépasse le fait économique et l'existence du chômage, nous invite à reconsidérer le sens de l'intervention sociale qui, durant ces dernières années, sous la pression de l'idéologie de la rentabilité, tendait de plus en plus à se bureaucratiser. Paradoxalement, cette vision s'est révélée contre-productive et a été source de gâchis financiers. Il est urgent de revaloriser l'intervention sociale par une reconnaissance des acteurs fondée sur un état des lieux lucide. Cela afin de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain, comme le font certains en accusant l'inadaptation du modèle d'intégration citoyenne. Ce type de position pourrait sous-entendre que les valeurs républicaines sont en décalage avec la réalité. Pour nous, le décalage est à rechercher ailleurs.
En effet, il existe un net décalage en France entre les projets et les politiques théoriquement définies, et leur application effective. Aussi paradoxal que cela puisse apparaître, les questions liées à la dégradation économique et sociale des quartiers fragilisés et à la réalité d'une concentration ghettoïsant des populations issues d'immigration, ont été, depuis deux décennies, des enjeux bien présents dans les orientations politiques de l'État et dans les plans d'action proposés par les gouvernements successifs. Or, il faudrait peut-être rappeler qu'il ne suffit pas d'avoir de beaux discours ni de bons projets sur papier pour avoir de bons résultats. Au contraire, ils peuvent rester lettre morte ou n'avoir qu'une portée limitée s'ils ne sont pas relayés par des actions concrètes menées quotidiennement par des acteurs qualifiés et reconnus. Force est de constater que, en dépit d'une multitude d'actions et d'initiatives portées par des professionnels, des acteurs associatifs et des habitants, nous sommes très loin des résultats escomptés faute de moyens de qualification, de suivi et d'évaluation.
Cette situation renseigne par ailleurs sur une certaine sous-estimation, voire un mépris de la part des décideurs à l'égard de ceux qui assurent un portage d'actions d'insertion, d'éducation et de prévention au quotidien. Cette dévalorisation se traduit notamment par une absence de concertation des gouvernants avec les acteurs locaux pour l'élaboration des plans d'action. Ainsi, les savoirs et savoir-faire existants sont souvent ignorés ou minorés. D'autre part, les intérêts politiques conjoncturels amènent souvent à une non-reconnaissance des acquis et font obstacle à une valorisation des acteurs. De même, la recherche de solutions visibles, rapides, et spectaculaires ne laisse pas place à une prise en considération de la durée et des moyens nécessaires pour aboutir à des résultats probants. Enfin, les changements politiques coupent court à la nécessaire continuité de l'action et de la réflexion. Combien de travaux commandités, d'auditions effectuées restent sans suite dans les tiroirs.
Au-delà du gâchis financier, ces pratiques produisent un gâchis des forces positives. Le besoin de reconnaissance s'exprime non seulement par les jeunes stigmatisés, mais existe aussi pour tous les acteurs sociaux.
Pour agir efficacement, il faudrait donc dépasser les enjeux électoralistes, en finir avec l'illusion dangereuse de l'efficacité du "tout sécuritaire", cesser de jouer le rôle de gouvernants tout-puissants, respecter le principe démocratique de la laïcité au lieu de déléguer les missions sociales et éducatives aux relais religieux, et se retourner vers les acteurs du terrain de façon à créer une synergie nécessaire pour assumer le défi de la démocratie, indissociable des enjeux de développement social, urbain, culturel et humain.
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