Association des Revues Plurielles






L'autre

L'autre

Cliniques, cultures et sociétés

L'autre

Une revue qui propose un autre regard sur l'actualité de nos sociétés multiculturelle à partir de la clinique du quotidien

Editée par les Editions La Pensée Sauvage (Grenoble), la revue L'autre - Cliniques, Cultures et Sociétés est née en 2000 et couvre le domaine de la santé et des Sciences Humaines dans une approche transculturelle et multidisciplinaire (psychiatrie, psychologie, psychanalyse, médecine humanitaire, anthropologie, histoire, philosophie, sociologie…). Elle paraît trois fois par an.
Cette revue explore la clinique transculturelle au cœur des interactions entre psychismes, cultures et sociétés. Explorer la différence oblige à interroger le statut de la langue, de la culture, des dispositifs de soin voire des politiques de santé.
L'autre est né de l'expérience de l'Hôpital Avicenne à Bobigny (France) avec les migrants. Comme instrument de réflexion et d'action, elle désire se mettre au service des personnels de la santé, du social, de la justice, de l'école, et à tous ceux qui se sentent concernés par l'altérité, les rencontres, les métissages.
Depuis 2003, "La Bibliothèque de l'autre" publie, chez le même éditeur des ouvrages qui viennent poursuivre ces réflexions (trois titres parus, quatre en préparation).


Un autre regard sur l'actualité : que cache le voile ?
Marie Rose Moro
Directrice scientifique


Ces jeunes filles voilées ont menacées l'identité française au point que le gouvernement et à sa suite le législateur ont cru bon proposer une loi pour l'interdire à l'école publique. Cette loi a été depuis votée par les députés. Avant de donner les arguments du débat, il importe de dire les faits tels qu'ils sont et pas tel qu'on les imagine : en Seine-Saint-Denis, par exemple, département multiculturel de la banlieue parisienne par excellence, il y avait avant le vote de la loi, moins de dix situations problématiques de jeunes filles voilées (1). Et parmi ces situations, la majorité d'entre elles, le portaient sans l'accord de leurs parents, elles l'avaient imposé à leurs parents. On est loin de jeunes filles soumises et terrorisées qui ne choisissent rien et qui subissent la loi de la famille ou du groupe. La contrainte communautaire est un vrai risque mais elle ne peut expliquer la majorité des situations que l'on voit aujourd'hui d'autant qu'à l'intérieur de l'école, la communauté quelle qu'elle soit ne peut intervenir directement et c'est tant mieux. Et, réduire cette position à une intériorisation par ces jeunes filles de la règle communautaire n'est pas non plus suffisant pour une simple raison, ce n'est pas ce qu'elles disent, ce n'est pas ce qu'elles montrent. D'ailleurs la presse avait relevé la contradiction apparente, en tous les cas par rapport à la lecture qui en faisait des victimes expiatoires, contradiction donc à porter pour certaines d'entre-elles un voile islamique et un string. Pour ma part je me réjouis qu'elles n'aient pas renoncé au string, elles n'ont donc pas renoncé à la sexualité, si on en doutait! L'alchimie est donc plus complexe.

Jeunes filles voilées rencontrées dans le métro et en consultation

Pourtant, la question n'est pas la menace de l'identité française ni de la laïcité à la française, grande bataille de la République, c'est plutôt de savoir pourquoi en France en 2004, des jeunes filles, enfants de migrants, choisissent ce mode de réaction, ce mode d'affirmation que nous, femmes d'ici pouvons légitimement trouver, réactionnaire. Mais pourquoi diable réagissent t-elles en allant chercher un signe que leur mères n'utilisaient plus et qu'elles même ne connaissaient pas? Je me souviens de cette jeune fille dans le métro qui pour être dans l'air du temps et des médias, au moment du vote de la loi au parlement, était allée acheter un voile avec une de ses amies qui, elle, n'était pas voilée. Toutes les deux, jolies "beurettes" à l'accent banlieusard saccadé comme une chanson de rap, devisaient gaiement sur le voile acheté et d'emblée mis sur la tête avec les quelques conseils rapides du vendeur de foulard islamique de la rue Myrrha à Paris. Celle qui portait le foulard, ne se sentait pas bien à l'aise, elle se regardait dans la vitre du métro et demandait d'une voix angoissée à sa copine : "Mais tu trouves que cela me va bien ?" "Mais, oui, lui répondit l'autre" en réajustant son foulard pour la rassurer et en cachant une mèche de cheveux qui dépassait. On ne voyait plus que ses yeux, maquillés, très maquillés, trop maquillés. Ce foulard mettait en évidence son envie de plaire sans le dire mais en le disant tout de même de manière maladroite à la manière de l'adolescence, dire une chose et son contraire.

Je me souviens d'une autre encore, que j'ai vu alors qu'elle avait été interdite de lycée à quelques semaines du baccalauréat. Jeune fille brillante et un peu mal à l'aise, bousculée par ses désirs et en même temps très ambitieuse. Elle avait un idéal du moi très fort : elle était "pure et propre" disait-elle et ne voulait pas subir le sort de sa mère et de son père, constamment humiliés et réduits à "des loques" selon ses mots adolescents qui ne s'embarrassent pas de nuances. Pourquoi me l'avoir adressé après son exclusion et pas avant, pour tenter de comprendre et de médiatiser, pour permettre des négociations. Les entretiens avec moi ne servaient alors qu'à dire sa douleur et sa colère contre cette institution qui pour qu'elle réussisse, l'exclue, tragique contradiction! Le proviseur avec son conseil de discipline l'ont donc exclue et ce avant la loi s'appuyant sur l'avis circonstancié du conseil d'état. Elle acceptait de l'enlever pour faire du sport et allait suivre ses cours de biologie avec plaisir, d'autant qu'elle se destinait à être médecin. Alors pourquoi a-t-elle été exclue, pour l'exemple sans doute mais aussi pour sa position: elle avait une prestance, une sûreté d'elle-même qui faisait illusion, du moins dans un premier temps. Lorsque le conseil de discipline lui demande si elle cherche à convertir d'autres élèves, elle explique pourquoi l'islam est la meilleure religion, non pas pour elle seulement mais pour tous…. La réaction ne se fit pas attendre, sur le même plan et comme elle pour une question de principe abstrait, de position: ne pas se laisser humilier. Les réactions de l'adolescente et de l'école, sont en miroir, des réactions narcissiques. Mais, nous avons d'une part, une jeune fille qui voudrait être "musulmane" à sa façon, avec fierté et dans la modernité et d'autre part, une institution qui s'appuie sur des principes et des règles qui ne sont pas menacés par "un coup d'esbroufe" d'une d'adolescente qui se cherche.

Au-delà ce ces jeunes adolescentes, on peut se demander si le voile en France chez les femmes musulmanes n'est pas en train de devenir et ce, favorisé par la nouvelle loi qui risque de figer les positions, une nouvelle forme d'être au monde de ces femmes musulmanes qui ne ressemblent en rien à leurs grand-mères confinées dans leurs foyers et dont le voile ne menaçait personne, et pour cause, il était invisible dans l'espace public. En somme, sur le modèle de ce qui se passe actuellement en Turquie : "(…) le foulard islamique témoigne d'une réappropriation active et personnelle de la part des femmes musulmanes qui franchissent les espaces de vie traditionnels et revendiquent l'accès à l'enseignement, au travail et à la vie publique. Il renvoie à une réinterprétation critique de la religion et à une réadoption d'un mode de vie islamique plus qu'à leur banalisation au sein des habitudes traditionnelles" (Göle (2), 1991, p.168).

Ces étudiantes voilées, contrairement à leurs mères qui se contentaient de ce qui leur avait été transmis ou parfois l'abandonnaient sans remord dans la migration, aspirent à acquérir un "capital symbolique" au sens de Bourdieu issu de deux sources différentes, religieuse et laïque (Ibid.). Une stratégie de lien qui comporte des risques politiques sans doute car les islamistes veillent mais eux aussi pourraient être dépassés par ces nouvelles figures qui ne sont pas des retours au texte mais des nouvelles interprétations liées au contexte. Car si la différence des sexes et la différence des espaces sont au cœur de ces mouvements, il apparaît clairement que les nouvelles interprétations faites par les jeunes femmes voilées qui prennent la parole dans l'espace public débouchent "sur une critique des traditions assujettissantes de la religion et des valeurs assimilatrices de la modernité" (Göle, ibid., p.169). Et souvent, on ne voit qu'une des critiques: le nouveau voile, tel qu'il apparaît ou que certaines d'entres elles le montrent ou me le disent dans l'intimité de mes consultations, menace autant la tradition que la modernité. On est dans un espace d'élaboration et de réflexion passionnant mais instable qui soulève beaucoup d'émotion. Personnellement, j'éprouve souvent beaucoup d'inquiétude devant une jeune musulmane voilée dans la rue et parfois je suis prise de doute : "N'est-elle pas en train de se mettre des entraves ? N'est elle pas prise dans un mécanisme d'exclusion et d'assujettissement ? Sait-elle ce que cela signifie pour elle, pour moi ?" et sans doute pour toutes les femmes car à ce moment là, elle représente toutes les femmes et elle le sait. Puis chaque fois qu'il m'a été donné de parler avec elles, de les écouter, dans la rue, dans les journaux, à l'hôpital ou à ma consultation, je comprends que le voile n'est qu'un petit élément que l'on ne peut comprendre qu'en le replaçant dans la subjectivité du sujet et dans le contexte dans lequel il apparaît. C'est de la reconnaissance de la modernité des enfants de migrants et de leur place dans nos sociétés modernes qu'il s'agit.

Lire la suite dans le prochain numéro de l'autre à paraître en avril 2004.
Pour plus d'informations, voir :
- le site de la revue L'autre : http://monsite.wanadoo.fr/l.autre/
- le site de l'Association Internationale d'EthnoPsychanalyse : www.clinique-transculturelle.org

1. Chiffres de l'éducation nationale.
2. Göle N. Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie (1991). Paris : La Découverte ; 2003 (trad.franç.).
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