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A Littérature/Action (ex Algérie)

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Etude sur le roman de Fwazia Zouari

Béatrice Rodride
A Littérature/Action (ex Algérie) - n°57

Ce pays dont je meurs, publié pour la première fois en 1999 est avant tout l'histoire de trois femmes : Nacéra, la narratrice, Amira, sa sœur, et enfin Djamila, leur mère, trois êtres qui vivent à part, dans la ville de Paris. L'œuvre se présente comme une autobiographie dans laquelle la narratrice raconte à l'âge adulte ses souvenirs de l'enfance. Sa famille, les Touirellit, originaire d'un village algérien, Alouane, a émigré en France pour une meilleure situation, tentant de s'adapter alors à de nouvelles pratiques et façons de penser, en un mot de s'intégrer tout en essayant de conserver sa culture originelle. La tâche n'est pas facile. Les personnages se perdent, se confrontent à un"ici" et un"là-bas" qui ne désignent pas tout le temps les mêmes espaces, les repères des personnages ne parvenant pas à se stabiliser.
Nacéra, Amira et Djamila portent, chacune à sa façon, leur "costume d'exilée", d'immigrée, et tentent de (sur)vivre dans cette situation. Devenus alors problématiques, ces trois êtres "périphériques" souffrent parce qu'ils ne parviennent ni à se maintenir, ni à "s'assimiler". Ces trois femmes sont par conséquent condamnées : la mort marque dès lors le roman (mort de l'âme, mort du corps). Voilà une vision pessimiste de l'immigration par l'échec de l'intégration.
La migration est au cœur de Ce pays dont je meurs, d'abord par le va-et-vient de la famille Touirellit entre Paris et Alouaner, mais aussi par le retour incessant des souvenirs. Cette thématique contamine la structure même de l'œuvre. Sous le terme de migration se glissent les sens de déplacement, de changement et de diversification des centres. Ainsi, deux centres se distinguent : le centre originel, Alouane, la terre natale d'où l'on part en espérant un retour, et le centre"actuel", la France, terre d'accueil et du quotidien.
La famille Touirellit est venue s'établir en France à l'initiative du père pour des raisons avant tout économiques. Tout en souhaitant conserver des pratiques courantes propres à la culture d'origine, les membres de la famille - et surtout le père, Ahmed, et la narratrice - tentent dans un premier temps de s'adapter et de s'intégrer au mieux au mode de vie français. Cette tentative se caractérise par l'adoption de nouvelles pratiques culturelles :

"En vingt-cinq ans passés en France, il [le père] avait fini par juger inévitables un certain nombre de concessions."

L'école est pour la narratrice, plus que pour sa petite sœur qui est née sur le sol français, le lieu premier où se fait l'apprentissage du nouveau à travers la langue et l'histoire françaises.
Cette démarche est plus difficile pour la mère, Djamila. Elle ne peut mettre au second plan (et ne le veut pas) ses"anciennes" pratiques et coutumes. Elle voudrait vivre comme elle vivait à Alouane. Son mari aimerait pourtant qu'elle change et s'adapte. Voici deux exemples, à propos de son voile :

"Mon père décréta qu'elle devait se débarrasser de son voile. Les yeux de ma mère virèrent au jaune."

"[Le voile ôté] elle n'était plus elle-même. Un autre voile, d'étrangeté celui-là, venait d'être jeté sur elle."

Un autre exemple concerne la langue. Son époux ne veut plus qu'elle parle arabe en public. Cet effort que Djamila doit fournir ne fait qu'accroître sa désillusion par rapport à cette migration en France. L'intégration doit s'effectuer, pour elle, au prix de l'aliénation - au sens étymologique de"s'éloigner, se rendre étranger" - à soi-même.
Par ailleurs, il y a bien trois niveaux, trois visages de l'immigration et de l'intégration dans Ce pays dont je meurs, incarnés par chacun des membres de la famille :
- Ahmed et Djamila : figures d'immigrés "banaux" (qualificatif employé par la narratrice). De la migration, est née la douloureuse nostalgie du pays, du passé, vers lesquels se tournent sans cesse leurs esprits.
- Nacéra, la narratrice : née"là-bas", en Algérie dont elle garde précieusement quelques souvenirs. Elle a intégré l'école française et se trouve partagée entre ici et là-bas.
- Amira, la petite sœur :

"née sur le sol de ce pays, dans ses hôpitaux, sous ses brumes, avec sa langue. Mais nos parents venaient d'ailleurs et on s'acharna à montrer à ma sœur, convaincue du contraire, qu'elle ne ressemblait pas aux Français, ma sœur aux yeux gris-vert et aux cheveux si raides."

Pour Amira, la culture et la langue de l'Algérie ne comptent pas et elle va même jusqu'à les rejeter. Ce rejet est illustré par ses confrontations avec les femmes de sa famille lors de séjours à Alouane, et par la honte qu'elle éprouve du français que parle sa mère. Malgré les retours à Alouane, la perte menace. Il y a donc acculturation, pour passer inaperçu dans la société française, "passer pour des gens d'ici".

"Donc, nous n'étions plus à l'école de maman, censée diffuser les enseignements par magie, mais à celle, fanfaronne, de la République. Nous y apprenions tout, sauf le monde arabe."

"Il n'y avait rien dans l'histoire française qui coïncidât avec notre propre histoire et pourtant, il fallait reconnaître toute l'Histoire. Il fallait décrire tous nos états d'âme dans une langue qui n'était pas curieuse de nous. Je n'arrivais pas à trouver une solution à ce décalage et je vivais mal cet espace étrange où je ne trouvais ni passé ni espoir d'avenir. Sur ce registre, Amira était différente de moi. Il ne pouvait y avoir pour elle que des solutions claires. A défaut desquelles le mal mystérieux la menaçait"

Dans cette famille, chacun, comme l'énonce la narratrice, vit en "décalage", erre dans un "espace étrange", sans "destination précise"

"Je me disais alors que la vie de ma mère en France n'était peut-être qu'une illusion, un mensonge mal entretenu. Qu'en réalité, elle était restée là, depuis toujours, dans cette position rivée à un passé."

A l'école, puis au travail, les enfants subissent également "l'épreuve de l'étranger", leur état d'êtres problématiques ("des Français de couleur"), car ils portent une étiquette que les petites filles mettront du temps à déchiffrer. D'où leur volonté constante de s'intégrer, de se confondre aux autres, ceux qui sont acceptés :

"Je me sentais si peu conforme, de langue, d'allure et de pensée, que je n'eus plus qu'un seul défi pendant les années qui suivirent : ressembler aux autres. Ne rien écorcher de cette langue, de ce paysage, de ce ciel français. Attendre le miracle qui me rendrait petite, ordinaire, inexistante."

Cependant, ce sentiment se révèle encore plus douloureux pour Amira qui se sentant pleinement Française, n'est pas reconnue comme telle.
La nostalgie du Pays, qu'ils ont aimé "passionnément" (l'adverbe est présent dans le texte) apparaît comme un obstacle à l'intégration en profondeur. Par exemple, la narratrice observe son père :

"Emprisonner sous lui le corps de sa femme, c'était aussi sa façon de reprendre possession de son pays. Celui qu'il ne se pardonnerait jamais d'avoir quitté. J'étais la seule à déceler dans le regard de mon père les reflets verts des prairies d'Alouane."

La narratrice aime à réciter le conte des origines familiales. L'éloignement du pays d'origine rend plus vifs son souvenir et la plaie que le départ a ouverte.
Aussi retourner "une fois tous les deux ans" à Alouane permet de se "décentrer" du monde français quotidien, afin de se ressourcer, de se "recentrer". Mais, cette possibilité va disparaître, après le du décès du père (pour cause de pauvreté). Ces séjours métamorphosaient le personnage de Djamila, la mère :

"Enfin habillée et maquillée à la manière des Alouanaises, elle ne ressemblait plus à notre maman. Il nous fallait un certain effort pour la distinguer de nos tantes et quelques secondes d'hésitation avant de lui adresser la parole. Elle répondait en arabe, avec une intonation si marquée, un débit si rapide et si imprégné de l'accent local qu'il arrivait même à mon père de ne pas la comprendre. Les mots de sa langue ancestrale affluaient. Ils fleurissaient sur ses lèvres, zigzaguaient comme des papillons, tourbillonnaient autour d'elle, puis revenaient à elle, comme si son oreille restait collée à ce que disait sa bouche, pour le seul plaisir de s'entendre parler (…) Je mesurais alors combien ce pays comptait pour elle. Quinze jours à Alouane pouvaient lui faire oublier sa vie de femme de ménage et lui redonner sa dignité. Passée la mer Méditerranée, elle redevenait une personne à part entière."

Les enfants ne sont pas non plus indifférents à ces séjours :

"Les vacances d'Alouane furent notre fenêtre sur le passé de nos parents. Une fois tous les deux ans. Maman croyait que cela suffisait pour que nous nous sentions entièrement d'Al-Jazaïr…"
Par ce retour au pays natal, la narratrice espère retrouver des repères rassurants (pour sa construction identitaire), et suspendre, même provisoirement, le temps de l'exil.
Le texte de Fawzia Zouari expose bien, à travers l'histoire de cette famille, la difficulté à vivre à la périphérie de deux pays. Quelles issues ses personnages ont-ils ? A travers eux, l'auteure dénonce l'impossibilité de l'intégration, qui les pousse à l'aliénation. Le terme est à prendre, véritablement, au sens de trouble mental, passager ou permanent, qui rend l'individu comme étranger à lui-même et à la société où il est incapable de mener une vie sociale normale. Comme nous avons pu l'évoquer précédemment, les personnages sont rendus comme étrangers à eux-mêmes, et éprouvent tous, sans aucune exception, un sentiment de mal-être. Les personnages se perdent par l'impossibilité à dire leur douleur, à dire que de ce déplacement, ils meurent ; que de cet état d'être en périphérie, ils se meurent aussi.
Une lente déconstruction identitaire les ronge. La question "Qui suis-je ?" jalonne le texte, hante et torture Ahmed, Djamila, Nacéra et Amira. Le lecteur assiste à la déchéance fatale de cette dernière face à l'impossibilité d'assumer une double culture, une double identité.
De façon particulièrement intense, l'échec de l'intégration est incarné par la dégradation du corps des trois personnages féminins (quoiqu'il y ait également celle du père, causée par un accident de travail).
A la suite de l'arrêt de leur activité salariale - et amoureuse - Djamila, Amira et Nacéra s'engouffrent dans une lente descente aux enfers accentuée ou provoquée par la précarité et la pauvreté. Elles s'enferment dans leur appartement, refusant tout contact avec l'extérieur (refus des assistants sociaux, de l'aide du voisinage). Le monde - celui-là même qui les rejette, dans lequel elles se sont perdues, et dont elles se protègent maintenant - n'existe plus. Le corps devient immobile ou malade, comme celui d'Amira souffrant d'anorexie :
"Elles ne parlaient pas. Djamila, l'esprit vagabondant à Alouane, sa fille au milieu d'une prison sans frontières. Mais le même espoir assassiné logeait dans leur corps immobile."

Chacune d'elles se trouve dans une impasse. A chacune, un mal qui la condamne. Djamila devient "veuve de son pays". Elle a perdu tout espoir d'y retourner, par le manque d'argent et la peur des événements tragiques qui s'y déroulent. Amira souffre d'anorexie. Tourmentée, elle s'adonne souvent à des paroles provocantes et à des gestes impulsifs de folie :

"Jean-Louis pensait aussi que ma sœur savait regarder mieux que nous. Elle avait vu l'impasse. Elle ne voulait plus fréquenter les jeunes de son âge. Elle n'espérait plus en nous les interlocuteurs dignes de ses tourments. Elle ne connaissait pas assez la culture et la langue de ses origines pour trouver un refuge. Et la France ne lui ouvrait pas ses bras. Alors, elle vomissait tout. Le passé de ses parents et son propre avenir."

La narratrice, Nacéra, sera également atteinte, mais en dernier, après avoir erré "sans destination précise" :

"Comme elle, je n'avais plus goût à la vie. Nous habitions trois demeures dans le même appartement, chacune y enfermant sa solitude et son drame. Chacune son mal. Je suis entrée dans leur silence. J'ai raréfié aussi mes pas dans l'escalier et dans l'appartement."

L'état d'être en périphérie cause la perte des personnages. Etre en périphérie, c'est être dans un non-lieu, un non-être. Les personnages prennent conscience de leur absence au monde. Ce dernier propos nous rappelle ce qu'écrit Christiane Achour, en guise de présentation du chapitre V de son Anthologie de la littérature algérienne de langue française , à propos des écritures de la migration :

"Ecritures de la migration, celles qui disent à la fois l'émigration, mais celles aussi qui disent l'exil, en marge de deux littératures nationales, rejoignant aujourd'hui des œuvres écrites au pays dans une présence-absence de frontières, car, comme l'écrit Tahar Djaout "être immigré, ce n'est pas vivre dans un pays qui n'est pas le sien, c'est vivre dans un non-lieu, c'est vivre hors des territoires.""

Ainsi, nous comprenons le titre de l'œuvre de Fwazia Zouari, dont la construction interpelle immédiatement le lecteur : Ce pays dont je meurs. Sa signification est éclairée par l'une des dernières pages de l'œuvre, qui renvoie notamment à l'inspiration première de l'œuvre, à savoir un fait divers :

"Mais toi et moi nous savons la vérité. Celle que les policiers chercheront en vain. Nous savons que de ce pays nous mourrons. De son indifférence, de sa cruauté, de l'impossibilité d'y pénétrer. De l'Algérie nous mourrons aussi. De son éloignement, de sa cruauté, comme de l'impossible espoir d'y retourner. De cette vie de nos parents édifiée sur une illusion, "un mirage de bonheur qui s'appelle France". Petite sœur, c'est de cette France que tu meurs, comme ma mère est morte de son Algérie. Moi, de l'impossibilité d'inventer un autre pays."

Ce pays dont je meurs est un très beau roman, très bien écrit, mais qui n'a pas encore franchi, malgré ses qualités littéraires indéniables, la frontière invisible de la marge au centre qui est reconnaissance en littérature. On peut être surpris, et éprouver un certain embarras face à la vision pessimiste de l'intégration qu'exprime ici l'auteure, condamnant ses personnages féminins à une fin tragique, seule issue envisageable mettant un terme à leur errance entre des espaces qu'elles n'ont pu concilier. Embarras ou non, ce livre témoigne, ce livre interpelle non seulement par la thématique qu'il a choisie mais par l'écriture qui la sous-tend.




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