Association des Revues Plurielles






A Littérature/Action (ex Algérie)

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Le voyageur de la nuit

Hacène Saadi
A Littérature/Action (ex Algérie) - n°57

Un matin de décembre, alors qu'il avait neigé la veille sur toute la ville et les hauteurs des faubourgs, il se réveilla l'air triste, sachant qu'il devait se rendre à l'école avec ses vieilles bottes de caoutchouc qui, voilà déjà quelques temps, laissaient entrer l'eau par les doigts de pieds.
Matins de décembre
Un matin de décembre, alors qu'il avait neigé la veille sur toute la ville et les hauteurs des faubourgs, il se réveilla l'air triste, sachant qu'il devait se rendre à l'école avec ses vieilles bottes de caoutchouc qui, voilà déjà quelques temps, laissaient entrer l'eau par les doigts de pieds. Sa mère s'était déjà rendue à son lieu de travail, et avait laissé sur la longue table de la cuisine un bol de lait froid, un bout de galette et ses effets du jour. Il enfila son tablier fripé qui gisait sur la natte, non loin de la couchette où il avait l'habitude de dormir, et se rendit d'un trait à la cuisine, à quelques mètres de la longue maison aux tuiles rouges, et aux petites fenêtres qu'avait bâtie son père il y a près de vingt ans. Pendant qu'il avalait, par petites gorgées, son lait depuis longtemps refroidi, il pensa un instant qu'il n'irait pas à l'école, non parce qu'il allait avoir froid aux pieds une fois dans la neige, mais parce que ses camarades allaient le voir avec des caoutchoucs troués ! Il se rappela soudain que les compositions approchaient, et qu'il serait réprimandé par le maître s'il venait à manquer un cours. C'est la même espèce de terreur qui l'habiterait, quelques années plus tard, à propos d'un dictionnaire… A l'époque de ses douze ans, comme il avait désiré un dictionnaire ! Sa plus grande joie aurait été que ses parents, au lieu de faire le traditionnel achat d'habits neufs, lui offrent un dictionnaire comme cadeau de Jour de l'An, ou de l'Aïd. Certains de ses camarades de classe, quand ils parlaient de leurs dictionnaires prenaient, peut?être sans le vouloir, un air de supériorité en louant les vertus de ce magnifique trésor. Un Larousse par-ci, un Larousse par-là… il était plus que jamais malheureux !
Signature Texte de fin d'article Notes Les lundi soir, aux cours habituels d'orthographe, le maître leur donnait les éternelles questions sur la dictée, devoirs attrape?nigauds, et, parfois, pour l'explication de certains mots difficiles, il les renvoyait au dictionnaire : "Toi, Bellache, ne copie pas à tort et à travers, et toi Hamel, fais attention aux fautes d'orthographe, fais?moi le plaisir de prendre correctement l'explication qui suit le mot". Il tremblait de tout son corps quand le regard du maître errait de son côté ; monsieur Joinet, c'était le nom de l'instituteur, savait qu'il n'avait pas de dictionnaire, et l'enfant de douze ans était presque terrorisé à l'idée que le maître lui demanderait peut?être de se faire prêter un dictionnaire par un de ses camarades de classe, lesquels sauraient ainsi qu'il n'en avait pas ! Néanmoins il était fort en dictée, et il se débrouillait aux questions, c'était ce qui faisait peut?être que ses camarades n'avaient pas encore deviné qu'il n'avait pas de dictionnaire…

Il sortit donc à contrecœur, par ce matin clair et glacial de décembre, de la longue maison aux tuiles rouges, bâtie en contrebas d'une route, sur les hauteurs enneigées de la grande ville provinciale, et un peu en retrait d'une rangée de vieux pavillons de banlieue dominés par l'Ecole Normale d'Instituteurs. Il dégringola la pente rocailleuse et enneigée qui descendait des hauteurs du M'Cid, et contournait le cimetière israélite aux longs cyprès. La neige, sous le soleil d'hiver, lançait les lueurs des couleurs de l'arc?en?ciel, et transformait ainsi la blancheur et le silence recueilli du cimetière en quelque chose d'irréel. La pente, ensuite, surplombait un ravin et allait déboucher sur une route qui rejoignait le quartier d'Al Quantara où se trouvait l'école. Il arriva ainsi, les pieds gelés et rouges de froid, devant le grand portail gris de l'école. Il décida d'enlever ses bottes qui ne retenaient plus rien, et se faufila, pieds nus, derrière le grand portail entrouvert.
La concierge allait d'un air frileux refermer sa porte quand elle aperçut ce petit écolier, les oreilles rougies par le froid glacial d'une matinée enneigée, et les pieds nus ! Elle poussa un cri d'effroi et, comme enhardie par l'apparition, s'avança vers l'enfant, puis d'un ton apitoyé, s'adressa à lui en ces termes : "Pauvre petit, tu n'as plus de bottes ? hein ? Tu viens de loin ?" et, comme pour se parler à elle?même, répéta plusieurs fois : "Mon Dieu… Mon Dieu…"
Le petit écolier murmura du bout des lèvres un "non" craintif, oubliant les terribles douleurs aux doigts de pieds causées par la morsure du froid de la neige, ayant maintenant beaucoup plus peur d'être grondé que d'attirer l'attention sur le fait qu'il n'avait plus de bottes.
Elle le prit par la main et monta les escaliers d'un pas alerte, oubliant soudain son âge et sa frilosité, vers le bureau du directeur, monsieur Marchand. A cet instant la porte s'ouvrit, et un homme au visage empourpré en sortit et se trouva nez à nez avec la concierge. C'était monsieur Marchand lui?même.
La tête à moitié ensevelie sous un large châle de couleur indéfinissable, elle s'adressa au directeur en montrant, d'un geste apitoyé, le petit garçon tremblant de froid et de peur, les pieds nus et rougis par la neige jusqu'à la cheville : "Ah ! monsieur le Directeur, regardez, regardez, le petit malheureux, il n'a plus de souliers !"
Monsieur Marchand, les mains bien enfoncées dans les poches de sa blouse sombre, enveloppa le petit écolier d'un regard mêlé de pitié et de surprise, et, au moment où il se pencha sur lui, une pincée de cendre d'un éternel bout de cigarette qui manquait de brûler le coin de ses lèvres, tomba aux pieds du petit garçon qui tremblait de tout son être. Le directeur fixa sur l'étrange enfant de grands et gros yeux globuleux, puis lui sourit : "N'aie pas peur, petit, n'aie pas peur, allez, viens ! Entre là".
Il lui désigna son bureau, laissé ouvert, et au beau milieu duquel se tenait un poêle en fonte d'où sortaient de temps à autre des lueurs de flammes rougeoyantes répandant à travers la pièce, une chaleur douce et accueillante.
Le directeur fit asseoir l'enfant tout près du poêle, donna une petite tape amicale sur sa tête au cheveu très court et, toujours avec ce mégot qui n'en finissait pas de brûler au coin des lèvres, esquissa un sourire à l'autre coin et sortit du bureau, l'air pensif.
Il revint quelques minutes plus tard avec un bol de lait chaud et une miche de pain frais. L'enfant, mis définitivement en confiance, écarquilla les yeux et sourit au directeur.
"Tiens prends ça et mange, c'est encore chaud. Voyons maintenant s'il n'y a pas, en haut, une paire de souliers ou de petits brodequins et quelque autre bonne chose pour toi. D'accord, petit ?"
"En haut", c'était une espèce de grande pièce située au tout dernier étage du bâtiment principal de l'école, où tous les ans, vers la mi-décembre, on entassait les étrennes et cadeaux de Noël pour les meilleurs élèves et les écoliers nécessiteux. Il y avait, pêle-mêle, des souliers pour enfants, des bottes de cuir, de gros pantalons d'hiver, des bas de laine, des pull?overs, des pèlerines et manteaux à capuchons, des mitaines, des passe?montagnes, et bien d'autres choses qu'on distribuait les tout derniers jours avant les vacances de Noël.
Il avala par petites gorgées le lait encore chaud ; ses pieds ne lui faisant plus mal, il pouvait maintenant promener un regard curieux sur le bureau aux hauts murs gris, où figuraient des cartes géographiques de l'Algérie et de certaines régions de France. Une grande armoire d'un jaune ocre, révélant derrière de petites vitres carrées des rangées de livres bien disposés, se tenait derrière un bureau rectangulaire en bois dur et de même couleur, bordé de gros cahiers dont quelques-uns étaient ouverts, de porte-plume, de bouteilles d'encre rouge et bleue, et d'autres objets dont il ne pouvait connaître l'usage.
Le bois sec - qu'avaient dû ramener les grands élèves le matin, dès avant huit heures - flambait et crépitait dans l'âtre rougeoyant du poêle qui lançait, par l'ouverture embrasée du foyer, de grandes lueurs rosées sur les murs devenus soudain familiers. Une sensation de bien?être l'enveloppa. C'était comme dans un rêve. Il imaginait sa mère, derrière la porte, vaquant à ses occupations et entrebâillant la porte de temps en temps, lui demander avec cette figure souriante et pleine de tendresse, s'il ne manquait de rien. Sa mère qu'il aimait tant voir les matins d'hiver, au réveil, se pencher sur lui alors qu'il venait à peine d'ouvrir les yeux. L'arrivée du directeur le surprit au milieu de ce songe tendre et éphémère.
Monsieur Marchand avait dans les mains de petits souliers de cuir marron clair et des vêtements neufs. L'écolier aux pieds nus enveloppa d'un regard de convoitise toutes ces choses merveilleuses, se leva, mû comme par un ressort magique, et resta debout dans une attitude de ferveur presque religieuse devant le directeur, lequel avait gardé le sourire du coin des lèvres où il n'y avait pas le mégot :
"Tiens, petit, voilà, essaye ces souliers. Tu vois, ces vêtements sont pour toi. Je crois bien qu'il t'iront tous parfaitement."
Cette fois, monsieur Marchand décida de se débarrasser de son mégot, et esquissa un large sourire en direction de l'écolier aux pieds nus et à la tête presque rasée, puis se mit aussitôt à l'aider à enfiler ses vêtements neufs.
Affublé de ses nouveaux vêtements qui lui donnaient un air un peu gauche, l'enfant, reconnaissant, regagna sa salle de classe, accompagné du directeur. A peine avait?il franchi la porte de la grande salle du cours élémentaire que, aussitôt, des têtes curieuses se détournèrent de leurs pupitres. Le cou tendu, la plume dans une main et, de l'autre s'appuyant fermement sur le rebord de la table inclinée, les élèves dévisageaient l'étrange écolier des hauteurs du M'Cid, cette région désolée et rocailleuse, tout près d'un ancien fort qui dominait la ville. Un élève de la rangée du milieu, les bras levés, se désolait de quelque chose comme une tache d'encre sur un cahier - qu'il venait probablement d'ouvrir - et qui avait été provoquée par un geste involontaire de son voisin de pupitre. Dans le fond de la salle un commencement de brouhaha confus se fit entendre, mais se tut aussitôt que le regard sévère du directeur balaya la salle et qu'au même moment monsieur Rogier, l'instituteur, l'oeil grave, donna un grand coup sec sur la table qui lui servait de bureau et qui était située en haut de l'estrade. Monsieur Marchand et l'instituteur échangèrent ensuite quelques propos, puis monsieur Rogier demanda à l'écolier retardataire de regagner sa place habituelle. Celui?ci, un peu troublé, se laissa glisser sur son banc non sans avoir jeté un coup d'oeil vers la table des écoliers qui, l'accompagnaient le matin à l'école, et crut apercevoir sur le visage de l'un d'eux un sourire gouailleur…
C'était ainsi que finit cette matinée de décembre un peu particulière, qui resta longtemps gravée dans sa mémoire comme un des événements les plus marquants de son enfance inquiète et souvent démunie.

Le soir approchait. Souvent, après quatre heures trente, à la sortie des classes, les parents de ceux qui habitaient loin de l'école emmenaient leurs enfants, les couvrant de larges pèlerines noires ou bleues où ils disparaissaient entièrement et qui faisaient dans le jour gris des taches sombres, à côté des hautes silhouettes de leurs parents. Le coeur un peu triste, il les regardait s'évanouir bientôt comme des ombres dans la nuit commençante, au détour d'une rue.
Il se rappelait ces fins d'après?midi de décembre où seul, son grand cartable jaune à la main, sans mitaines et transi de froid, il partait en sifflotant - une manière de se donner un peu de courage - vers la longue maison aux tuiles rouges, derrière les vieux pavillons et les basses maisons du Faubourg qui formaient des taches grises et confuses au-dessous de la route.
Mais ce soir-là il était heureux. Son cœur bondissait de joie à l'idée que tout à l'heure, quand il se faufilerait par la porte de leur maison, sa mère le verrait avec des souliers neufs et une grande cape d'un bleu sombre qui l'enveloppait tout entier, le capuchon rabattu sur sa tête protégeant ses oreilles de la morsure du froid de décembre. Sur la route qui lançait des éclairs sous l'effet d'une pluie fine - la neige du matin ayant maintenant totalement fondu - alors que la nuit tombait sur les hauteurs des faubourgs, les maisons et les petites villas silencieuses en bordure de la route lui renvoyaient l'écho des crissements de ses souliers neufs sur l'asphalte mouillée, ponctuant le silence du long ruban désert; et ce bruit lui gonflait le coeur de joie.

Certains matins d'hiver brumeux, au lieu de prendre comme d'habitude le sentier qui longeait le haut ravin surplombant l'Ecole Normale d'Instituteurs, et se glisser ensuite vers son école de garçons, il décidait de faire un détour par le cimetière du M'Cid, sur les hauteurs rocailleuses que gravissaient des pins séculaires. Lorsqu'il avait plu abondamment la veille, il savait que les cuvettes des grosses pierres de ces hauteurs devaient être pleines d'eau claire, cette eau de pluie recueillie au fond de ces petites cavités naturelles, et qu'il aimait admirer avec une ferveur et une joie presque indicibles. Les lendemains de grandes pluies, il empruntait un petit espace herbeux à quelque distance derrière leur maison, et où il y avait déjà les premiers indices de la joie qui l'attendait dans les hauteurs du M'Cid. Cette joie il la pressentait rien qu'à la vue de l'eau claire qui ruisselait entre les herbes et donnait l'illusion de profondeur tant l'herbe du petit pré était drue. Par endroits elle formait de véritables petits marécages qui miroitaient entre les touffes d'herbe, sous le maigre soleil d'hiver.
Parfois, quand la gelée était tombée par des nuits de décembre aux ciels dégagés, il venait admirer les petites barres de cristal qui pendaient, droites comme des pointes de hallebardes, sur les bords des poches d'eau, et tout à fait ravi, il les touchait du bout des doigts.
Ce matin là, un faux soleil d'hiver avait poussé quelques gamins des alentours à venir lui disputer les plus grandes poches d'eau, aux sommets des grosses pierres dressées verticalement comme des menhirs, et presque impraticables, ou derrière les anfractuosités de roches qui, au nord-est de la ville, dominaient, à plusieurs centaines de mètres, les plaines du Hamma. Ces gamins faisaient voguer leurs petits bateaux de papier ou miraient leurs visages enfantins, dans l'eau cristalline. Mais, bien vite, de gros nuages noirs refoulés par le vent d'Ouest, s'élancèrent à l'assaut du soleil qui disparut aussi vite qu'il était apparu, tandis qu'un vent glacé se mit à souffler et que de grosses gouttes de pluie commencèrent à osciller dans le jour gris ; ce vent d'hiver, mêlé aux rafales de pluie, cinglait les visages roses des gamins qui, lâchant toute besogne, s'enfuirent en désordre en faisant gicler la boue sous leur antiques bottes de caoutchouc. Alors, complètement déçu, la perspective d'un plaisir étant gâchée pour la journée, il suivit à contrecoeur les derniers gamins dans leur course désordonnée entre les hauts pins et les grosses pierres, le long des pentes rocailleuses et presque abruptes du M'Cid.
D'autres fois, la possibilité d'une échappée du côté des hauteurs presque inaccessibles du M'Cid n'étant pas offerte, il se hâtait, sous la pluie glaciale, d'arriver avant huit heures, et de se glisser dans les rangs des élèves de sa classe, avant qu'ils ne quittent le fond de la cour où ils avaient l'habitude de s'aligner. Mais c'était peine perdue. Ses camarades étaient déjà depuis longtemps en classe. Il arrivait ainsi, essoufflé, au pied de l'escalier qui menait à la salle du cours élémentaire, et gravissait, en courant, les marches avec ses gros souliers marrons, retapés et ferrés de clous à têtes coniques, qui faisaient un bruit épouvantable, et que le directeur reconnaissait aussitôt comme appartenant au petit Abiod. Alors sans lever la tête, monsieur Marchand lui criait d'un ton de reproche, du fond de son bureau toujours ouvert pour voir ceux qui entraient et ceux qui sortaient : "Dépêche?toi, petit Abiod !"

Matins de décembre, matins d'autrefois, pourrais-je un jour franchir votre porte de glace et d'ivoire, et humer votre atmosphère, vos paysages de blanc et de givre, puis me mêler à ces ombres filiformes qui s'agitent au fond de mes paysages mythiques antérieurs, pareils à ces peintures hollandaises du 16ème siècle où les scènes d'hiver font une large place aux jeux et sentiers de l'enfance, préludes à la voie royale du rêve ? Etes?vous aussi insaisissables, aussi impalpables que les images éphémères de ces gamins qui filent comme des ombres et disparaissent comme par enchantement, un jour de grand vent, entre les pins et les grosses pierres des hauteurs inaccessibles du M'Cid ?


Matins d'avril à Bougmar


Au temps de ces matins d'autrefois, dont la substance précieuse est comme secrètement placée sous le signe d'une note bleue et sonore de vies antérieures, il était bien loin de s'imaginer que ce surprenant pays serait, quelques années plus tard, en proie à la tourmente de la guerre. L'enfant qu'il était alors, pouvait encore rêver d'aventures sur la route de Bougmar, sans soupçonner que le pays entier allait vivre des années terribles.
Quels singuliers moments que ces matinées de printemps, fondues dans le clair-obscur du souvenir, exaltantes, insaisissables, au fabuleux pays des vacances où, par temps clair, l'atmosphère vibrante de fraîcheur du petit jour fait frissonner le voyageur qui se hâte pour les espaces resplendissants d'azur ! A peine prononçait-il les noms des lieux qu'il aimait tant voir et parcourir que leur son cristallin allait plus loin dans son imagination que ce que pouvaient suggérer les mots de "matins d'avril à..." eux-mêmes : ondées de sentiments et de sensations fortes, de rêves de voyage par des matins clairs, où le ciel transparent renvoyait l'écho de la musique lointaine des eaux vives aux creux des vallons, au bas des collines clairsemées d'arbres aux fruits sauvages, parmi les hautes herbes, les joncs, les saules, et les haies de lauriers-roses vivaces et dominants. Pendant que cette série d'images et d'impressions tournoyaient à la surface de sa conscience, une foule d'autres visions soigneusement enfouies au fond de sa mémoire surgissaient comme par enchantement, et répandaient une lumière irréelle.
Signature Texte de fin d'article Notes de bas de page Prix TTC €Maintenant l'adulte qu'il était devenu, ayant exorcisé les tourments de longues années d'épreuves et d'angoisse, se surprenait souvent, par certains clairs après?midi de printemps, à gravir le sentier qui le menait au sommet d'une colline dont les versants, d'un vert éclatant, rejoignaient mollement le pâté de maisons, fermes et dépendances, en contrebas. Avant d'atteindre le sommet de la colline, il anticipait le plaisir indicible d'embrasser du regard ces horizons de lumière et de couleurs éblouissantes, un peu comme un fervent de musique qui, un soir d'opéra, dans l'attente de l'ouverture imminente du rideau, sent son coeur palpiter.
Devant lui, des étendues de blé en herbe s'étiraient à l'infini. Au loin, et un peu à droite, des fermes éparses, aux creux des vallons, aux sommets des collines ou en contrevent, toujours grimpantes, des monticules couronnés de petits bois légèrement plus sombres que la verdure alentour, égayaient les horizons inondés de lumière, et humanisaient ces hauts lieux à la beauté sauvage. La ville, un peu à gauche, dominée par les Monts de Chettaba, s'étirait sous un brouillard transparent. Encore plus loin, les horizons montagneux semblaient absorber à l'infini les vapeurs blanches tombant d'un ciel éblouissant. Pour l'œil du peintre, comme cela avait été le cas du talentueux et délicat Eugène Fromentin qui fit des séjours successifs en Algérie vers le milieu du 19ème siècle, ces horizons qui se perdaient dans les brumes d'un bleu ouaté de blanc, semblaient récolter avec bonheur une débauche de lumière et de couleurs qu'une main invisible avait subtilement mêlés à coups de grandes touches blanches...
Il était 16 heures. Il se trouvait au sommet d'une colline. Une petite brise s'était mise à souffler de l'Ouest; elle caressait sur le versant les touffes d'herbe, miraculeusement hautes pour ce genre de climat, comme pour révéler le blanc éclatant des grandes marguerites, le jaune de multitudes de graminées et les pensées sauvages à fleurs multicolores, mêlés au vert dominant des herbes folles.
Les graminées sauvages en fête l'enveloppaient de bouffées d'odeurs suaves qui remuaient en lui des souvenirs confus. En bas, les bouquets d'arbres des fermes dodelinaient leurs cimes parées de leur plus beau vert, comme pour secouer paresseusement leur long sommeil végétal.
Ces fermes, ces bouquets d'arbres plantés comme des sentinelles aux bas des collines verdoyantes lui rappelaient une ferme démesurément longue, aux murs blanchis à la chaux, et dont les toits d'un rouge vif - que découvrait soudain le voyageur au détour d'une trouée entre deux collines - révélaient la masse rectangulaire de la ferme éclatante de blancheur, entourée de dépendances, granges et abris pour les bêtes. Elle était perchée au sommet d'un coteau vert, entouré de promontoires rocheux et de collines émaillées d'arbustes sauvages, loin derrière la mystérieuse contrée de Bled Cheurfi.
C'était le pays de Bougmar. Aux vacances de Pâques, il allait avec son grand-père maternel visiter un grand-oncle dans cette ferme, qui se trouvait à quelques kilomètres au Nord de la grande ville. Ces visites au grand?oncle - de véritables expéditions - lui procuraient des jouissances comme peut?être il ne pouvait plus en ressentir.
Très tôt le matin, le grand?père chargeait les deux mulets qu'il utilisait, une fois l'an, lors des voyages chez les membres de sa famille un peu éparpillés dans cette vaste région montagneuse au nord-est de la grande ville. Les sacs en toile de jute ou de chanvre, qui servaient à engranger le blé pour l'hiver, remplis de victuailles et de présents pour le grand?oncle, et des couvertures qu'il prévoyait toujours pour ce genre d'expédition, étaient sanglés au poitrail des deux bêtes par le vieil homme, avec l'ardeur des grands jours de voyage.
Le grand?père était de corpulence assez forte quoique d'une taille légèrement au-dessous de la moyenne. Son burnous de laine sombre attaché au niveau de la ceinture par une lanière en fil de chanvre, le capuchon rabattu sur les épaules, le turban en étoffe blanche très fine enroulé soigneusement autour de sa tête et légèrement en arrière à la manière des montagnards des Aurès, il inspectait avec un entrain étonnant pour cet âge, les sangles des harnachements des deux mulets, un peu comme un vieux guide des montagnes s'apprêtant à traverser un gué. Il donnait quelques petites tapes sur le poitrail de la bête qu'il affectionnait le plus et, prenant une attitude à la fois prévenante et moqueuse, lui soufflait quelque chose avec un léger hochement de tête, que seule la bête était peut-être en mesure de comprendre, puis s'apprêtait à monter sur le dos du mulet qui, les naseaux gonflés, poussait un petit gémissement en relevant légèrement la tête.
Le bas du visage de l'aïeul, buriné de soleil et couleur de terre cuite, était recouvert d'une barbe grisonnante. Une fois juché sur le mulet, il demandait à son petit?fils de monter sur l'autre bête, qui était un peu plus chargé que celui qu'il avait enfourché et qui, pour le vieil homme, pouvait supporter le poids frêle du garçon. Mais celui?ci préférait marcher d'abord, tirant sur les brides du mulet chargé de victuailles et de couvertures, le long de l'étroite route de campagne qui menait à la ferme, distante de plus d'une dizaine de kilomètres du lieu où habitait le grand?père. Ils avançaient à travers un paysage accidenté, fait de petits plateaux presque dénudés et de collines parsemées d'arbres, essentiellement des pins d'Alep et des genévriers, puis de petites vallées entre deux versants de collines herbeuses, où coulaient de minces filets d'eau qui, lorsqu'ils débouchaient sur les ravines, parfois profondes, formaient des étangs d'eau limpide dont les bords disparaissaient sous un fouillis inextricable d'arbustes, de roseaux et de lauriers?roses. Une brise matinale les surprenait au sommet d'une côte d'où ils pouvaient découvrir les lointains montagneux qui arboraient des verts encore un peu sombres..
Ce vent frais, familier des matins d'avril où l'azur cristallin annonçait une journée éclatante de lumière, faisait frissonner les deux voyageurs, et plier les longues oreilles des deux mulets. Une buée matinale s'échappait du petit bois de sapins verts délimitant un cimetière de campagne, à droite des deux voyageurs, puis s'élevait au ciel et répandait autour d'eux l'odeur fraîche de résine des sapins verts, qui chatouillait leurs narines comme un encens matinal. Une nuée d'oiseaux, depuis longtemps réveillés, parcourait le bois de part en part, et leur pépiement, comme une multitude de notes lointaines, leur parvenait à peine plus perceptible que le murmure du vent matinal entre les graminées sauvages et les lignes de blé en herbe des prés alentour. Le soleil se décidait à apparaître à l'extrême ligne de l'horizon, derrière un monticule rocheux dominant les lointains montagneux.
Une pluie d'or se répandait sur l'horizon tout proche, inondant les sommets et les versants des monts et des collines, de rayons de couleur diaprée, révélant d'un coup le vif des couleurs du printemps. Les formes et les teintes qui, tout à l'heure, étaient plongées dans un demi-jour, maintenant resplendissaient. La brise du début de leur voyage s'était progressivement atténuée, et le trot des mulets, enhardis par les premiers rayons du soleil, s'accélérait. L'enfant était, depuis peu, juché sur le dos de l'autre mulet, lequel suivait, avec un petit rythme précipité, celui du grand?père qui le précédait de quelques mètres, sur un chemin étroit qui s'ouvrait, devant eux, entre deux lignes de blé en herbe.
A la gauche des voyageurs s'étendait un champ de blé vert sur un espace assez découvert, et à leur droite, le champ rejoignait les abords d'un ravin au fond duquel coulait une eau enfouie sous la verdure. Au loin, un peu à droite, une carriole conduite par un paysan naviguait dans la mer de verdure qui s'étalait sur un plateau dominant le petit cours d'eau, avant de disparaître dans un repli de terrain. Ce devait être un chemin de traverse qui débouchait sur la route de Bled Cheurfi.
Le vieil homme, qui mettait souvent sa main en guise de visière, pour mieux scruter les lointains du chemin sinueux, entonnait alors, d'une voix un peu étouffée, de vieux airs folkloriques de son Aurès natal.
Ils traversaient des régions désertes dont le silence était troublé, de temps à autre, par les coassement répétés - qui faisaient sursauter l'enfant sur le dos du mulet - de quelques corbeaux dont les ailes, comme des taches sombres aux reflets de nacre, se détachaient sur un fond de ciel bleu argenté, et qui, après plusieurs vols décroissants, se posaient sur le faîte de quelque arbre d'aspect rabougri.
Le chemin s'enfonçait, ensuite, dans un ravin où coulait un oued dont les eaux, en cette période de l'année, étaient beaucoup plus abondantes que d'ordinaire. Les deux mulets chargés descendaient à pas pesants le chemin qui s'était transformé, à cet endroit, en un petit sentier de terre, boueux et impraticable en hiver, qui colimaçait le long d'une pente.
Le bruit des flots de l'oued, parmi les arbustes, les roseaux et les lauriers?roses, maintenant tout proche, leur parvenait comme un murmure qui allait grossissant.
Pendant que le grand?père faisait traverser les mulets à un endroit où les eaux n'étaient pas profondes, l'enfant, retroussant ses pantalons, descendait quelques mètres plus bas en aval du cours d'eau, jusqu'à un endroit où le courant faisait une chute de deux ou trois mètres et allait grossir le volume d'eau de cette partie de l'oued qui, en s'élargissant, formait un étang. A l'extrémité de l'étang où était reflété un fouillis inextricable et dense de tiges, de jeunes pousses et de feuillage qui miroitait au soleil du matin, l'eau claire était une invite à la baignade. Comme il aurait voulu être, à l'instant même, libre de toute attache, et se retrouver seul au bord de l'étang, choisir un endroit moins profond et entrer doucement dans l'eau fraîche, puis retenir son souffle pour mieux entendre et se laisser griser, pendant de longs moments, par le concert de bourdonnements, par tout ce grésillement continu d'insectes d'eau! Quel ravissement que ce vol gracieux des libellules qui multiplient leurs battements d'ailes, ou continuent leur danse oisive autour des tiges inclinées des joncs, avant l'annonce, par un battement d'ailes plus précipité, d'un atterrissage imminent sur les longues tiges aux mèches brunes!
Mais le grand?père avait déjà traversé l'oued, et maintenant hélait l'enfant. Il fallait repartir pour arriver avant midi, à la ferme du grand?oncle. L'enfant, brusquement interrompu dans son rêve d'eau et d'idylle champêtre, regardait une dernière fois l'étang gorgé d'eau, et se jurait à lui-même qu'il reviendrait un jour pour s'y baigner.
Le chemin maintenant grimpait, grimpait toujours. C'était une côte recouverte d'une herbe courte, avec çà et là des touffes de broussailles et d'alfa, aux pieds des grosses pierres, de masses irrégulières et d'un gris couleur de sable, disséminées le long du chemin. Quelques cactus, un peu plus à gauche des deux voyageurs, élevaient, impassibles, leurs têtes arrondies et plates, d'un vert tirant sur le bleu, sous un soleil qui déjà jurait avec la saison.
Près d'une heure s'était déjà écoulée sur cette côte à la végétation rare. A quelque deux cents mètres de là, le chemin s'engageait entre deux roches aux versants abrupts, et qui, de l'endroit où ils se trouvaient, leur paraissaient assez impressionnantes. Une fois les deux mulets engagés dans ce qui se révélait ensuite n'être qu'un petit défilé rocheux, où des touffes de plantes vivaces aux fleurs bleues et violacées s'échappaient par les anfractuosités des rocs couleur de plomb, très vite ils débouchaient, au détour d'une petite élévation, sur les premières herbes grasses d'un pâturage qui s'étendait devant eux et rejoignait, quelques centaines de mètres plus bas, une ligne verte de petits arbustes qui longeaient ce qui devait être un cours d'eau.
A leur droite, tout le long du coteau vert, de prés alternant avec des vergers superposés, descendaient rejoindre, en pente douce, la ligne verte du cours d'eau. La ferme du grand?oncle, à mi?côte, et sur une petite butte de terre d'un ocre couleur rouge sombre, dominait une série de terrasses vertes qui devaient être des jardins potagers.
Le bâtiment principal de la ferme, avec ses tuiles d'un rouge vif et ses façades qui semblaient être nouvellement blanchies à la chaux, resplendissait au soleil de midi. Quelques vaches, à la robe tachetée de noir et de blanc mat, étaient répandues dans les pâtures à la gauche des deux voyageurs.
La chaleur, quoi qu'on fût à la mi-printemps, commençait à se faire sentir, et le grand?père s'arrêtait pour se reposer un peu de la fatigue du voyage, sous un arbre à feuilles persistantes, une espèce de chêne vert un peu en contrebas, avant de se rendre à la ferme. De là, l'enfant pouvait, avec ravissement, embrasser du regard tout l'horizon montagneux au Nord et les petits monts et collines clairsemés d'arbres, à l'Ouest du long coteau vert où se trouvait la ferme. Une brume transparente avait inondé les collines et les creux des vallons. Par endroits elle s'évaporait en un espèce de traînée molle de floconnements. Dans les lointains montagneux, la brume confondait ciel et terre, et cette seule vue le plongeait dans une douce béatitude. Les deux voyageurs restaient un long moment sous le petit chêne vert.
Le grand?père se décidait enfin à remonter sur son mulet et, suivi de l'enfant à pied qui conduisait l'autre mulet, se dirigeait vers la ferme.
Quelques instants plus tard, ils étaient au pied du domaine, juste au-dessous des abris pour les bêtes. Un forte odeur de bouse de vache s'échappait de l'endroit. Deux garçons d'écurie, debout devant les portes béantes des étables, les dévisageaient avec cette curiosité qu'on trouve chez les gens de la campagne, et qui est un mélange de surprise, de méfiance et de crainte, avec cet air assez perceptible de quelqu'un qui se trouve, à son insu, forcé de faire face à une situation qu'il n'avait jamais connue ni imaginée auparavant.
Le vieil homme prononçait quelques mots de salut, et était, presque aussitôt, reconnu par les deux garçons d'écurie. La famille du grand?oncle était aux champs. On allait chercher l'agriculteur et, quelques minutes plus tard, un homme en blouse grise sanglée à la ceinture par une corde de chanvre, le chèche blanc à moitié défait, le visage hâlé par de longues années d'exposition au soleil et au grand air, tout ruisselant de sueur et barré par d'énormes bacchantes grises portées à la Clémenceau, se présentait devant les deux voyageurs. C'était le grand?oncle Berramdane. Il embrassait grand-père et petit-fils, puis s'enquérait de la santé de son frère et de celle des proches parents qu'il n'avait pas vus depuis de nombreux mois. Le grand?père, qui avait un humour désopilant, répondait à l'empressement du grand?oncle par de grands éclats de rire, de ce rire irrésistible et contagieux qui finit par entraîner tout son monde. L'oncle Berramdane, les yeux grand ouverts, l'air hébété, un peu comme ces personnages hilares dans les films de Charlot, regardait longtemps son frère, puis, brusquement, son visage se déridait et il partait d'un énorme éclat de rire.
Aussitôt les deux garçons d'écurie, un grand malingre à tête rase et au nez dominant d'une manière spectaculaire un visage totalement rembruni, et un petit gros à l'air circonspect et malin, qui se tenaient un peu en retrait des deux hommes, se joignaient à l'allégresse générale. Au même moment, un petit bruit, comme un rire étouffé, partait du petit talus herbeux, à droite des écuries. Quelques paires d'yeux tout ronds sous de petites têtes aux cheveux très courts observaient, depuis déjà un moment, la scène. C'était les enfants de la ferme qui, à l'arrivée des deux voyageurs, devaient être derrière l'une des dépendances, sur un petit espace à l'herbe drue, en train de jouer, et qui étaient à plat ventre sur le talus à observer la scène avec une curiosité d'entomologiste.
L'assemblée joyeuse faisait quelques pas vers un bouquet d'arbres à l'épais feuillage, à quelques mètres d'une terrasse cultivée de légumes encore verts. L'endroit qui était une espèce de tonnelle naturelle - les branches des arbres s'entrelaçaient et formaient un treillis de feuilles denses pouvant ainsi servir d'abri - était choisi par le grand?oncle pour se reposer et recevoir les visites et les voyageurs de passage, les jours de beau temps.
De là, l'enfant pouvait voir distinctement les abreuvoirs, sur des supports de pierre en forme d'arceaux, aux trois quarts pleins d'eau et qui semblaient attendre l'arrivée des bêtes. Le puits n'était pas visible d'où il se trouvait, mais était situé derrière le bâtiment principal de la ferme. Jusqu'à l'âge de dix ans, les puits, tous les puits du monde, lui faisaient peur. Il avait comme une vague frayeur que ce gouffre noir et sans fond soit peuplé d'êtres mystérieux qui, aux heures torrides de l'été, quand rien ne bougeait dans l'air noyé de vapeurs transparentes qui s'échappaient du midi ardent, et que tout somnolait sous cette pesante chaleur de juillet, sortiraient de l'ombre du fond et feraient disparaître tous ceux qui s'attardaient un peu longtemps et trop près.
Il se rappelait vaguement une maison de campagne où il était en vacances avec ses parents. Il devait avoir un peu plus de cinq ans. Comme il allait souvent, en compagnie de grandes personnes, au puits, et les observait avec attention, pendant de longs moments, en train de descendre des seaux vides au bout d'une corde et de les remonter pleins d'une eau pétillante et fraîche, un jour, il voulut se pencher sur le bord, curieux de voir le fond du puits. Soudain une personne, qui devait être un parent éloigné, le prit dans ses bras et le souleva suffisamment haut dans le vide au-dessus du puits. Terrorisé, l'enfant détourna son regard du fond du puits, et put, en un éclair, voir comme des ombres menaçantes qui le fixaient au milieu des miroitements de l'eau, dans le clair?obscur du gouffre. Quand l'adulte le déposa par terre en riant, il était au bord des larmes et, encore sous l'effet de cette vision terrifiante et fantastique, s'enfuit aussitôt vers la maison. De ce jour-là, et encore pour de longues années, il ressentit une grande frayeur de ces lieux profonds et sombres.
Les deux vieillards continuaient, sous le bouquet d'arbres, à échanger des propos émaillés d'éclats de rires. L'enfant se tenait tout près de là, debout, le regard perdu dans les cimes bleutées de l'horizon, comme dans un rêve éveillé. A quelques mètres devant eux, sous le soleil de midi, quelques chiots s'ébattaient dans l'herbe grasse, ivres de joie, et se mordillaient le cou et les oreilles dans une poursuite interminable.
On apportait aux voyageurs deux grandes jarres de terre cuite, remplies à ras bord de lait caillé, et une large écuelle de bois pleine de couscous très fin parsemé de groseilles et frotté avec du beurre fraîchement recueilli. Des cuillères en bois et de jolis petits pots d'argile richement colorés, où ils devaient verser le lait, accompagnaient ce plat délicieux. Quelques minutes plus tard, on leur ajoutait une espèce de gâteau de campagne, fait de semoule légèrement grillée, de beurre et de miel. Ce gâteau ancestral, simple mais combien délicieux, il le connaissait bien. Sa consommation était très souvent liée à des fêtes et visites aux saints, événements exceptionnels qui, par bonheur, coïncidaient avec les vacances scolaires de ses toutes premières années de classe. En ce temps-là donc, la dégustation de ce gâteau se confondait avec les visites - qui étaient pour les adultes de véritables pèlerinages - qu'il faisait avec sa mère et quelques autres parents, à ce Saint appelé Sidi M'Hamed El Ghorab, et dont la koubba, comme une calotte d'un blanc éclatant, se détachait, fière et hiératique, telle une gardienne de pierre sur un plateau rocheux dominant les plaines à l'Ouest du Hamma, dans le prolongement Est des Monts de Chettaba. Par beau temps, on pouvait voir distinctement cette coupole blanche des hauteurs inaccessibles de Sidi M'Cid, ou de la corniche, sous les remparts impressionnants de la haute Casbah.
Les jours de fête, un vieux "Chausson" assurait la correspondance entre la ville et le Kasr où se trouvait le tombeau du Saint. Salah-Bey y construisit, à la fin du 18ème siècle, un Palais d'Eté autour d'une petite source thermale et du tombeau du Saint qui vécut là longtemps avant la venue du souverain de la ville à l'histoire tourmentée.
Les corridors du Kasr, d'un blanc immaculé, ornés d'une multitude d'étendards reflétant un tourbillon de couleurs où le blanc, le vert et le bleu étaient dominants, respiraient le mystère, de ce mystère que les peuples de la région associaient pieusement aux secrets de la vie et de la mort, et où le rite païen et le rite religieux se trouvaient subtilement mêlés à travers des siècles de ferveur et de croyance populaires. Dans l'esprit des pèlerins une visite dans ces hauts lieux, qui s'accompagnait parfois de longs séjours, était nécessaire pour associer à leurs prières la bénédiction du Saint. Il y avait, le long de ces corridors, à l'intérieur des salles immenses du Kasr, des pots d'argile contenant ce gâteau à la semoule et au miel, et qui étaient une grande attraction pour les enfants accompagnant les pèlerins. L'enfant gardait encore un vague souvenir de courses éperdues à travers ces labyrinthes impressionnants aux couleurs inspirées, du goût ineffable de ce gâteau plein la bouche, et de débouchées impromptues sur des grottes d'où sortait une eau souterraine peuplée de petites tortues qui faisaient la joie des enfants de son âge.
C'était l'heure de partir. Le grand?père et le petit?fils prirent congé du grand?oncle. Ce voyage, par un matin d'avril à Bougmar, avec ses paysages sonores, ses ciels cristallins, ses couleurs éclatantes, ses mœurs qui défiaient le temps, et les multitudes d'impressions qui les accompagnaient, et qui étaient autant de moissons pour l'édifice impalpable et magique du souvenir, avait laissé en lui une impression de quelque chose d'insaisissable et d'inachevé.

(Extraits du roman inédit Le voyageur de la nuit - chap. 1 Une certaine musique des jours)

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