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A Littérature/Action (ex Algérie)

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Empreintes du passé et désir de transmission

Yamina Bettahar
A Littérature/Action (ex Algérie) - n°57

La ville de Souk-Ahras est sortie de l'oubli. Le pays de Saint-Augustin a trouvé un illustre représentant en la personne de Raouf Brahmia. Ayant dû quitter l'Algérie comme nombre de ses compatriotes intellectuels, il s'est exilé en France où il a pu poursuivre ses études artistiques. Le travail qu'il nous livre aujourd'hui dépasse la peinture de chevalet - qu'elle soit figurative ou abstraite - et se nourrit de l'histoire, de la culture (mythes, rituels, croyances), des héritages arabe, berbère et musulman, des pratiques sociales de son pays.
Sa peinture-installation porte les empreintes d'une longue filiation : celle d'un passé, d'une mémoire familiale et plus largement collective, d'un récit de vie. Ses créations picturales se placent sous le signe de réflexions, de questionnements sur la situation de l'Algérie contemporaine qu'il connaît bien pour y être né, y avoir vécu et y avoir subi - à l'instar de son père lui-même artiste-peintre - les conséquences néfastes du règne du parti unique, du népotisme, de la guerre des clans et de la lutte pour le pouvoir politique.
Son souci obsessionnel de mémoire familiale et collective occupe une place prépondérante dans sa peinture (appel aux photos et portraits de famille, objets rituels liés au hammam) et le conduit à ouvrir de multiples fenêtres : clair/obscur, extérieur/intérieur, ici/là-bas. En construisant l'objet "fenêtre", devenu central dans son travail, Raouf Brahmia cherche à opérer des clins d'œil à l'imaginaire social, à la société, aux rites et symboles, aux problèmes sociaux et politiques que connaît l'Algérie depuis plusieurs années. Sa lecture picturale - tout en mouvement et en transparence - s'inscrit dans la longue durée et emprunte une trajectoire qui passe par la Perse, l'Andalousie, les grandes religions monothéistes… l'histoire des comptoirs et des consulats (L'histoire des consulats et de l'Empire). Elle s'appuie sur divers supports : objets témoins de son enfance, henné - cet art ancien et hautement chargé de symbolisme -, rideau, voile opaque et transparent, projection de diapositives de l'Algérie, sons et bruits recueillis en Algérie (La fenêtre meuble peinture/bande sonore et Les images qui marchent). Dans le même temps, il fait de larges emprunts à la miniature, aux enluminures persanes et à la calligraphie. Cependant Raouf Brahmia y imprime sa personnalité. Il innove en les mêlant aux voilages, au verre, au bois et au henné et en les ornant de sa propre poésie et de son optimisme (La joie de vivre). Outre ses potentialités plastiques déjà reconnues depuis fort longtemps, la calligraphie arabe est utilisée par l'artiste pour symboliser de vieux adages de la vie quotidienne algérienne.
Dans son œuvre, les supports basés sur l'usage du henné et du tatouage sont centraux. Plus anthropologiques, ils revêtent une signification symbolique. Le henné est tout à la fois cette poudre colorante dont se servent les femmes pour se teindre les cheveux et se peindre les mains et les pieds mais au-delà de ses vertus ornementales et prophylactiques, sa coloration ocre est un art ancestral du passé, des traditions, des rituels qui rythment les étapes majeures de la vie individuelle et collective, des rites de passage en Algérie (naissance, circoncision, mariage, fêtes religieuses).. Bien plus, le henné devient un lieu de convivialité, de communication intergénérationnelle et de réconciliation entre tradition et modernité.
Les tatouages, les aoushem sont ces marques, scarifications, inscriptions ou dessins indélébiles pratiqués sur la peau. Au-delà de leur caractère ornemental, esthétique et de leur raffinement artistique, les tatouages, ces décorations corporelles portées traditionnellement par les femmes algériennes (tatouages intersourciliers, du menton,...) reproduisent des modèles codifiés, puisés dans les normes et l'identité culturelles de la société et revêtent souvent un caractère magique. Véritables talismans, ils ont un rôle de protection contre le "mauvais oeil". Ils constituent également une initiation et une marque de l'appartenance à un groupe ethnique, social, à une communauté fondée sur la cohésion sociale, l'esprit de corps.
Les regards de Raouf Brahmia sont aussi sociologiques, portés par exemple sur les effets de la misère sociale en Algérie. La Pénurie de logement et les effets de la promiscuité, il les a vécus dans son enfance, contraint tout d'abord d'habiter avec sa famille dans une unique pièce, un espace confiné, peu propice à l'intimité, aveugle car sans fenêtres, avant d'accéder à un logement un peu plus décent... avec des fenêtres ! Il est marqué par l'image de son père peignant dans cet espace exigu. C'est à partir de ce moment que le terme fenêtre prend tout son sens.
Le désarroi d'une jeunesse en proie au chômage, vouée à la violence et à la répression est un des autres thèmes qu'il est possible de décrypter dans le travail de Raouf Brahmia. C'est ce qu'il exprime par exemple à travers sa toile intitulée Zgougui. Dans ce cadre, les rapports qu'entretient l'artiste avec le politique sont, au travers de sa peinture, plutôt allusifs et suggestifs, comme la toile intitulée Il était une fois Chadli Les références récurrentes au thème du Koursi sont des regards tout en questionnements portés sur les années récentes, à la fois douloureuses et pleines d'espoir.
Par ailleurs, porteur d'une identité culturelle construite dans son pays d'origine, Raouf Brahmia refuse d'être étiqueté comme un immigré en quête de repères. Il s'assume comme étranger résidant en France ; ce qu'il explique dans certaines toiles en faisant allusion au passeport, au billet d'avion Air Algérie, au visa d'entrée en France. Cependant il ne s'apitoie pas sur son sort. Bien au contraire, il considère cet exil contraint et forcé comme un lieu de rencontre avec l'altérité, d'enrichissement et de confrontation picturale avec le pays d'accueil.



Il est possible de dire que la peinture-installation de Raouf Brahmia est un lieu de communication, de grande convivialité, de relation mise en scène avec le spectateur. Mais, bien plus, elle se veut une réconciliation de l'homme avec son passé, son histoire, son identité mais également une passerelle entre ici et là-bas, entre tradition et modernité. Au-delà de la réconciliation, les créations de Raouf Brahmia sont une quête de l'universalité et d'une citoyenneté sans frontières (Planète sans visa). En définitive, après avoir décliné un pan de son vécu, l'artiste nous propose un portrait, à première vue anonyme mais doté du numéro d'identification de l'artiste (0845611) ; miroir dans lequel chacun d'entre nous peut se projeter et voir sa propre image se profiler.
En se réappropriant les héritages arabo-berbères et musulmans, les objets de la vie quotidienne d'une société blessée mais plus que jamais vivante, le travail de Raouf Brahmia ne se contente pas de les restituer dans leur dimension magique, ancestrale et mythique, il donne une représentation de l'Algérie dans sa globalité, dans sa contemporanéité, son actualité. Dans le même temps, s'en dégage une Algérie pleine d'espoir, possible et à venir. Comme le dit l'artiste lui-même, "il s'agit d'une logique d'indissociabilité de l'être dans son espace : le passé, le présent et le futur s'enchevêtrent avec des formes géométriques dans un duel perpétuel entre l'homme et son environnement".

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