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A Littérature/Action (ex Algérie)

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"Etre un pont entre deux rives"

Luc Lang
A Littérature/Action (ex Algérie) - n°57

Paris, le 19 septembre 1999
Cher Raouf,
Lorsque tu as téléphoné ce mercredi du mois d'avril, cela faisait bientôt cinq ans que je n'avais plus de tes nouvelles. J'avais en effet quitté l'École des Beaux Arts de Caen où tu étais encore étudiant. Je me souvenais cependant avec acuité de ta personne et de ta présence au sein de l'école. Une attention très singulière, presque d'écorché, animé d'un désir profond de comprendre, de savoir, de découvrir, et un engagement entier dans une recherche plastique qui se faisait comme toute recherche à tâtons, mais, sans désarmer, afin de trouver son sol d'expression et de sens.
Dans cette attention, il y avait une grande générosité, celle de l'étranger qui s'ouvre à une culture avec laquelle il est historiquement lié de manière trouble et troublée, mais qu'il connaît mal et souhaite embrasser pour la mêler plus volontairement à la sienne, du Maghreb. Dans cette recherche plastique, il y avait quelqu'un de déraciné, empreint d'une nostalgie de ses origines et d'une angoisse à l'attention des siens, demeurés là où la mort frappe aveuglément.
Il y avait donc un exil douloureux des formes et des significations dont on a été chassé et une errance joyeuse, je crois, dans les formes et les significations qu'on essaie de concevoir et d'éprouver. D'où cette extrême tension entre une volonté d'embrasser un autre monde sans trahir le sien, et un entêtement à définir un territoire sensible qui parle de soi en s'adressant aux autres, à tous les autres, de chaque côté de la Méditerranée, être un pont entre deux rives, africaine et européenne.
Pour tout cela, Raouf, tu étais dans une recherche nécessaire et impérieuse, sans pose ni complaisance, émouvante et rare.
Aussi, quand nous nous sommes retrouvés dans ce café de la rue de Charonne à Paris, ce mercredi 10 mai 1999, je n'étais pas surpris de voir que tu avais continué tes recherches après ta sortie de l'école, là où beaucoup renoncent. Je me réjouissais aussi de découvrir grâce à des catalogues et des vidéos que tu m'avais apportés comment d'une part tu t'aventurais dans l'expérimentation de nombreux médiums : peinture, photo, écriture, installation et bientôt cinéma…, comment d'autre part tes matériaux - du "fait main" le plus intime au ready-made le plus anonyme - prenaient vie, déployaient un univers et constituaient leur propre espace plastique, et combien, enfin, tu parvenais justement à parler de toi en ce que tu es, ce pont entre continents, si proches si lointains.
Faut-il le rappeler, chaque fois qu'on ne conduit pas les différences à l'affrontement, mais qu'on les laisse se rencontrer, personne ne s'y perd, il en jaillit au contraire plus de différence encore, c'est-à-dire d'ouverture, de richesse sensible et intellectuelle, de réalités inattendues, de bigarrure, disaient les poètes de la Pléïade qui chantaient la diversité, et tu en es, Raouf, une preuve vivante de plus, je t'en remercie.
Je sais que tu vas continuer ton voyage, cher Raouf, je serai toujours heureux d'en suivre les méandres et la trajectoire.
Amitié sincère.

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