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A Littérature/Action (ex Algérie)

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Le voile du ciel

Rabia Djalti
A Littérature/Action (ex Algérie) - n°57

Mon ami Raouf,
Ton exposition, par ses créatures, ses cieux et ses couleurs, me fait penser tout d'un coup que tu portes un nom parmi les 99 noms sacrés d'Allah…
Salutations à toi dans ton royaume… fils de Thagaste (Souk Ahras), cette douce terre qui a accouché de Saint-Augustin, Africain qui a marqué son époque par sa pensée, sa religion, sa philosophie…
Salutations à toi, petit-fils de Saint-Augustin… Te voilà comme lui, produit de la terre, du soleil et de l'air de Souk-Ahras… Te voilà sur ses traces, sur ses pas ; te dirigeant vers le Nord, vers la direction de tes sens… Un départ à l'aube, emportant avec toi, et en toi, le sens des couleurs et le cri de la mémoire et l'orange du pays et les contes des hommes et l'histoire des formes et le henné des femmes et la virginité des filles.
Oui ! En découvrant ces signes inspirés des histoires de gens ordinaires, des enfants d'Afrique, les enfants de la petite Thagaste et de la grande Thagaste (l'Algérie), je découvre soudain ce que cachent les cœurs, ce qu'annonce la mémoire et ce que révèlent les couleurs et les formes.
Je découvre le langage des couleurs ocre, safran, henné, noir et mauve jusqu'à la philosophie des voiles devenus symbole de la honte, de la transgression, de l'enfermement, de la panne de l'œil et de la fracture de la vie.
Je découvre le langage sociologique, blessé, sur le monde du désœuvrement, sur la déception, la déception politique, et sur le monde de la violence, de la lassitude, de l'extrémisme et des crimes impunis. Tous les éléments et les symboles de ton exposition dévoilent la face des princes de la guerre, des sultans de l'argent, des suceurs/buveurs de sang.
Sache mon ami, petit-fils de Saint-Augustin, que l'Algérie t'habite, que tu es habité par l'Homme et par l'Amour. Et dans cette situation de création, tu demeures plongé dans ta quête de la forme des formes, dans ta quête de cet itinéraire que personne n'a jamais emprunté avant toi…
A la recherche d'une couleur à l'eau et d'une douceur aux pierres.
Au travers de tes créatures, de tes êtres et de tes couleurs, je me rends compte que ta création ne doit rien au hasard… Quand bien même tu considères que le hasard peut être un état artistique, un moment poétique, voire une hypothèse dans l'histoire d'une création. De même tes créations démontrent ta quête et ta réflexion autour de l'art spontané, brut, afin qu'il ne perde pas sa spontanéité, sa poésie et sa mémoire.
Il n'y a pas d'innocence dans l'art, mon ami. C'est pour cela que je considère que les œuvres que tu exposes sont chargées d'arrière-pensées, de visions, de lectures, inspirées de l'amour de ton pays… Le parti pris d'un artiste à propos de ce qui se passe, de ce qui nous arrive, de ce qui s'annonce ou de ce qui demeure muet… La position de l'artiste vis-à-vis de son pays dans un monde au crépuscule d'un millénaire qui s'en va et à l'aube d'un millénaire qui arrive…
Au bord de l'humanité et de la mort.
Au bord de la joie et de ce qui ressemble à la tristesse…
Il me semble sentir la brûlure des braises sur tes doigts… Je te sens sur une pente douce et heureuse, empli de la peur d'un enfant qui enjambe sa monture pour la première fois…
l'étourdissement des couleurs,
l'étourdissement du vide
et de l'amour bouillonnant dans tes veines…
le cri des formes et l'enchevêtrement d'un puzzle.

Je te vois debout dans la posture du peintre désemparé, du poète, du magicien…
Entre le cadre de l'écran, la poésie de l'image et la profusion d'une toile abstraite…
Entre l'existant et l'inespéré, le concret et l'idéal…
Et cette ombre qui délivre son secret, sa langue ésotérique…
Une construction dans la construction,
un monde dans le monde,
un dialogue dans le dialogue…
Fenêtre dans la fenêtre… œil pour l'œil.
Le silence en écho et le visage dans ce miroir qui ne daigne pas répondre !
L'odeur de ce henné semé dans l'histoire de la volupté,
la gaieté de la fête et la poésie de la joie.
Et l'exil… qu'en est-il de l'exil ? !
Je vois dans ton exil l'exil des visiteurs de ton exil contre les cages des frontières qui coupent les ailes des oiseaux…
le visa… le passeport…
les ombres obscures…
C'est le destin de l'artiste, la fracture puis la prophétie, puis l'exil…
L'exil est envie partagée… une toile qui commence.
Et la peur de l'exil, et la peur de la mort, et le crime lâche qui poursuit et encercle la poésie du nomade. Le verre ciselé, l'arc-en-ciel qui se joue de l'espace ici et là-bas, du zellige de Grenade, et le tournesol en quête de l'amante… Et ce cadre vide qui refuse toute image, toute figure par fidélité à la bien-aimée; vide qui ressemble à une parole franche, claire, criante.
Mon ami Raouf,
Ton univers est une patrie entre le cauchemar et la fête,
entre la balade et l'exil,
entre l'aube noire et l'arc-en-ciel,
comme un mur érigé,
séparant ce vaste espace
ou, peut-être, déchirant "le Voile du Ciel".

Salutations à toi et mes amitiés sincères

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