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Les étrangers en Basse-Normandie dans le premier vingtième siècle, une mémoire oubliée

Migrance - n°13

Actuellement il semble évident d'associer l'histoire de l'immigration étrangère à certaines régions françaises. Des espaces comme le Nord de la France, l'Est de la banlieue parisienne ou le grand Sud-Ouest français ont été durant le vingtième siècle en partie façonnés soit par les Polonais, les Italiens ou les Espagnols. Une très belle collection des éditions Autrement dans la série Monde, intitulée Français d'ailleurs, peuple d'ici a fort justement dressé le tableau de dix populations étrangères ayant inscrites leur mémoire en dix lieux symboliques comme ces "Ritals" du Nogent de Cavanna(1) ou ces "Polaks" des corons du Pas-de-Calais(2). Mais si l'historiographie de l'immigration étrangère en France a privilégié à juste titre les grands foyers de peuplement allogènes que sont les zones frontières, les centres de la grande industrie ou des villes phares comme Paris ou Marseille, elle n'a pas encore abordé la présence étrangère dans des espaces profondément marqués par leur ancienne ruralité comme le grand Ouest français et notamment la Basse-Normandie.

Certes, dans les trois départements bas-normands, le Calvados, l'Orne et la Manche le pourcentage d'étrangers n'a jamais été comparable à la moyenne nationale et encore moins à celui des grandes régions de l'immigration étrangère. Au recensement de 1931, recensement d'apogée de la présence étrangère en France durant l'entre-deux-guerres, 2 715 000 étrangers sont officiellement présents sur le territoire national soit 6,6% de l'ensemble de la population française. A la même date, les étrangers ne sont que 21 955 en Basse-Normandie soit 2% de la population régionale. Le Calvados département bas-normand à la plus forte proportion d'étrangers avec 3,56% est loin derrière les Alpes-Maritimes, les Bouches-du-Rhône ou la Moselle avec respectivement 30%, 22% et 19% d'étrangers dans leur population totale.

Et pourtant, de 1911 à 1931 le Calvados fait partie du groupe restreint des départements français dont la population étrangère a plus que décuplé passant de 1 100 immigrés à 14 179. Plus encore, certaines villes de ce département ont connu une progression fulgurante du nombre de leurs ressortissants étrangers. Ainsi Mondeville et Colombelles, communes de la banlieue caennaise qui ne comptaient avant la première guerre mondiale qu'une poignée d'étrangers, sont durant l'entre-deux-guerres des foyers importants de la présence immigrée. Plus de 900 travailleurs étrangers (21,05% de la population communale) habitent Mondeville en 1931. Au même recensement, ils représentent plus de 37% des Colombellois. A Dives-sur-Mer, les étrangers dépassent alors aussi le tiers d'une population forte de 4 118 individus. Mais le ruban bleu est détenu par Potigny. Sur 2 742 habitants, 67,4% ne sont pas français. Et autre caractéristique, l'écrasante majorité des étrangers de cette ville sont des Polonais. A cette date, sur les 24 communes françaises qui possédaient plus de Polonais que de Français, Potigny arrive au onzième rang national. La communauté polonaise qui compte selon les sources de 1 200 à 1 500 membres fait que cette petite Pologne est surnommée par les Normands de l'époque "Varsovie". Georges Mauco dans sa thèse de géographie de 1932 avait fort justement noté cet accroissement considérable de la population étrangère(3) en Normandie depuis 1911 en évoquant des bouleversements économiques et humains. En effet, la combinaison de plusieurs facteurs nécessitait la venue de bras immigrés.

AUX ORIGINES DE L'IMMIGRATION ETRANGERE

Le paysage économique bas-normand connaît de profonds changements avec la naissance d'industries nouvelles. Alors que les quelques oasis industrielles du textile bas-normand déclinent dans la seconde moitié du XIXème siècle faute de capitaux et d'innovations technologiques, une activité minière et métallurgique modifie totalement le paysage industriel régional. Dès 1892, s'installe à Dives-sur-Mer une importante usine d'électrométallurgie. L'extraction du minerai de fer dans les centres de Saint-Rémy, Saint-André ou encore Soumont-Potigny pour le Calvados, de Saint-Clair-de-Halouze ou La Ferrière-aux-Etangs pour l'Orne, de Diélette ou Mortain pour la Manche connaît aussi un essor fulgurant à partir de la Belle Epoque. Mais la véritable naissance de la grande industrie bas-normande est liée à partir de 1912 à la construction dans la périphérie caennaise sur les communes de Mondeville-Colombelles d'un formidable complexe sidérurgique sous l'impulsion du baron August Thyssen. Principal actionnaire des mines de fer de Soumont, il envisage l'utilisation de son minerai dans une future usine devant rivaliser avec celles du Creusot ou de la Ruhr.

La première guerre mondiale freine ce projet d'origine allemande. Cependant besoins militaires aidant, en août 1917 grâce aux capitaux de Schneider, un premier haut-fourneau est finalement allumé puis quelques mois après un second. Ils sont alors les plus grands de France. Mais pour fournir en personnel ces nouvelles industries, la Basse-Normandie ne semblait pas armée. Un malthusianisme précoce combiné à la saignée en hommes du premier conflit mondial, – perte de près de 100 000 habitants entre les deux recensements de 1911 et 1921– font qu'il apparaît nécessaire aux yeux des industriels normands de faire appel à une main d'œuvre extérieure à la Normandie, les "horsains".

En effet, les contemporains insistaient sur le profonde réticence des normands face à l'univers de la grande industrie. "Le normand n'aime pas l'industrie. Agriculteur né, il ne conçoit d'autres occupations que l'élevage qui, d'ailleurs demande un minimum d'efforts" écrivait la presse de l'époque ou encore "Croyez-vous que ce sont des ouvriers normands et des paysans français qui s'en iront dans deux ou trois ans se faire cuire tout vivants dans les usines de Colombelles! Le croire ce serait n'avoir aucune notion de la nostalgie des métiers ni de la main-d'œuvre disponible chez nous" . De ce fait, les entreprises ne pouvant compter sur la population régionale vont recruter leurs ouvriers qualifiés dans les grands centres de l'industrie française comme le Nord, la région du Creusot ou le bassin de la Loire. Des Belges et des Allemands apportent aussi leurs compétences et leur savoir technique. Mais où trouver les milliers de manœuvres nécessaires? Le journal Le Peuple Normand du 22 octobre 1912 donne la réponse à ce problème crucial : "La majorité des ouvriers qui travailleront dans cinq ans à nos mines de fer et à nos hauts-fourneaux seront des ouvriers étrangers".

LE PREMIER AGE DE L'IMMIGRATION

Jusqu'en 1914 le premier âge de l'immigration étrangère en direction de la Basse-Normandie correspond au schéma classique décrit par Abdelmayek SAYAD(4), une immigration essentiellement masculine et particulièrement instable. Chaque entreprise assure directement sa politique de recrutement. Ainsi la Société des mines de Soumont multiplie les contacts avec des organismes ou des particuliers spécialisés dans l'embauche d'ouvriers étrangers. A Barcelone, c'est l'agence Ticoulat dont la publicité assure qu'elle "procure pour la France du personnel espagnol toutes catégories, travailleurs agricoles et vendangeurs, travaux publics, mines et industries" qui est chargé de combler en partie la pénurie normande de main-d'œuvre. L'option des travailleurs kabyles est aussi opérée, car, selon le Comité de Protection des Sujets Français, ces berbères "s'acclimatent parfaitement et sont favorablement accueillis par les populations, qui les préfèrent à tous autres immigrants étrangers". De même la Société des mines de Soumont s'associe avec "l'Opera di assistenza agli operai italiani emigrati in Europa" ou "Œuvre", organisme italien de solidarité chrétienne dont la vocation était la sauvegarde physique et morale des émigrants transalpins. L'Œuvre se charge d'obtenir l'accord du Comité Royal d'Emigration pour autoriser la mine à embaucher des italiens. Grâce à son journal, "La Patria" , elle incite des émigrants à se rendre à un bureau d'embauche de la mine situé à Modane. En contrepartie de cette aide, l'entreprise commence la construction de logements et de cantines et prévoit de répondre aux besoins religieux des futurs ouvriers italiens. En fait les industriels bas-normands s'inspirent des méthodes de recrutement déjà utilisées par les maîtres de forges de l'Est ou du Nord de la France.

Tout comme les compagnies des houillères de Nœux, de Lens ou de Tucquegneux, les mines normandes souhaitent faire appel aux mineurs polonais. La mine de Halouze dans l'Orne qui appartenait aux Aciéries de France, choisit l'option, classique pour l'époque, des mineurs westphaliens(5). En revanche, Soumont souhaite dépasser le double handicap professionnel et politique du choix des polonais de Westphalie. En effet, ces mineurs sont des gueules noires travaillant dans des mines de charbon donc non qualifiés pour le travail spécifique des gueules jaunes des mines de fer normandes. De plus est-il souhaitable d'envenimer la propagande anti-allemande que subit depuis sa création la société de Soumont appartenant à Thyssen? En effet, la presse normande mais surtout nationale avec à sa tête Léon Daudet s'était déchaînée contre l'invasion germanique du sous-sol bas-normand.
Thyssen dont pourtant le personnel ouvrier en Allemagne est à 72% polonais craint les attaques contre ces Polonais que la population normande et les édiles locaux ne manqueraient pas de qualifier de Prussiens. Alors Soumont cherche quelques temps à recruter des ouvriers polonais originaires de Galicie ou de Pologne russe car habitués à travailler dans les mines métalliques et non germanophones. Mais finalement la piste polonaise est totalement abandonnée.

LES RUPTURES DU PREMIER CONFLIT MONDIAL

Avec le premier conflit mondial se produisent de profonds changements principalement dans l'origine géographique des immigrants. Les hostilités font disparaître provisoirement les filières italiennes et polonaises. Les besoins en hommes se font cruellement sentir car les industries métallurgiques bas-normandes participent à l'effort de guerre. La main-d'œuvre coloniale et exotique devient alors la source primordiale de recrutement. Mais c'est l'Etat avec le décret du 14 septembre 1916 qui maintenant recrute, place et contrôle ces étrangers formant rapidement de véritables colonies en Normandie. Ainsi à l'usine de Dives-sur-Mer qui fabrique des obus de 75 mm, 388 Marocains et 14 Tunisiens sont logés dans le quartier des Salines. Aux hauts-fourneaux caennais qui doivent forger l'acier de la victoire, un camp est construit pour loger les Africains du Nord dit camp des Algériens. A proximité de ce dernier se trouve celui des travailleurs chinois. Ils sont plus de 700 à être recruté grâce à la convention conclue le 14 mai 1916 entre l'officier français Truptil et le syndicat chinois Wey Min. Originaires pour la plupart de la région de Shangaï, ils débarquent en France à Marseille ou au Havre. Du Havre, ils prennent le vapeur à roue "La Dives" pour gagner Caen.

Cette main-d'œuvre indigène est considérée par les autorités, mais aussi par la population, comme particulièrement dangereuse. Les cantonnements sont gardés par la troupe en armes. Une discipline très contraignante leur est imposée aussi bien au travail qu'au moment du repos. Cette surveillance et cet enfermement favorisent les explosions de violence. Monsieur Himbaut, ancien maire de Colombelles se souvient : "Pendant une bataille, des Algériens étaient poursuivis par des Chinois. Mon père a ouvert un coffre à outils, y a mis deux Algériens dedans, il a fermé le coffre, il s'est assis dessus. Les Chinois sont passés sans les avoir vus. Alors mon père a sauvé deux vies algériennes. Cela faisait deux clans : les Chinois et puis les Algériens et les Marocains. Et c'est pour ça qu'il y avait des bagarres, parce que les Chinois se mettaient au chaud, ils ne voulaient pas travailler, alors ils les traitaient de feignants et tout ça, alors ça arrivait à la bigorne"(6). En février 1917 une révolte éclate dans le camp chinois après une distribution de riz malpropre. Les Chinois attaquent les gardes de leur cantonnement. Le bilan est lourd, un Chinois tué par l'armée et deux autres blessés.

VERS UNE IMMIGRATION DE MASSE

Après guerre, les travailleurs chinois et d'Afrique du Nord sont progressivement renvoyés. La xénophobie à leur encontre est extrême. Une pétition revêtue de la signature de 98 habitants de Dives-sur-Mer accuse les Marocains et Algériens de cette ville d'être un danger pour l'hygiène et la sécurité publique. L'entreprise qui les emploie, la Cégédur opte alors pour "un programme d'élimination soutenu, mais obligatoirement lent, de la main-d'œuvre marocaine". De même, la Société Normande de Métallurgie ou S.N.M appelée "la Normande" renvoie son personnel chinois car faisant "preuve d'indiscipline et de mauvaise volonté au travail" et constituant "une cause de trouble tant au cantonnement que sur les chantiers".

Une immigration politique et économique alimente alors durant l'entre-deux-guerres les énormes besoins normands en bras. Des Russes blancs, anciens de l'armée Wrangel sont favorablement accueillis par les industriels. "La Normande" qui sait ces étrangers non sensibles aux discours syndicaux et révolutionnaires fonde deux camps pour les loger, un sur la commune de Mondeville et le plus important sur celle de Colombelles. Dès 1922, des antifascistes italiens, des fuorusciti qui fuient le régime de Mussolini s'installent aussi bien dans les centres industriels bas-normands (camp dit "italien" pour les célibataires à Colombelles) que dans les bourgs ruraux où, là, ils deviennent souvent cimentiers ou maçons à leur compte. Plus tard arrivent les réfugiés républicains de la guerre d'Espagne.

L'essentiel des immigrants est cependant chassé par la misère de leur pays. Ils sont Italiens, souvent originaires de la même province, celle de Pesaro dans les Marches par exemple. Mais principalement ils sont Polonais. Le 3 septembre 1919 une convention est conclue entre la France et la Pologne afin de structurer l'émigration polonaise. Le décret de cette convention est promulgué en France le 16 juin 1920 (J.O. du 27 juin 1920). Le même mois, le Ministère du Travail promet d'envoyer une cinquantaine de travailleurs polonais en Normandie afin de remplacer les manœuvres des hauts fourneaux caennais partis pour la moisson.

Ce choix des Polonais semble être satisfaisant, car, par milliers, ils arrivent jusqu'à la crise des années trente. Les entrepreneurs normands optent pour un recrutement sélectif et familial. Ils envoient directement des listes nominales à la Société Générale d'Immigration (S.G.I.), organisme d'inspiration patronale représentant surtout les intérêts du Comité central des houillères de France. En effet, ils demandent aux premiers Polonais arrivés de fournir des noms de parents ou d'amis susceptibles d'émigrer. Ces émigrants se rassemblent alors dans les centres de recrutement polonais à Lwow, Jaroslaw, Poznan mais surtout Myslowice. Après une première sélection sanitaire et professionnelle, c'est le grand voyage jusqu'au dépôt français de Toul. Mme Ginter décrit avec ses yeux d'enfant ce moment crucial de toute émigration : "Moi c'était en 28. C'est mon oncle qui a incité mon père à venir travailler à Potigny. Il est venu tout seul et après il nous a fait venir. Je me rappelle du voyage en partance de Myslowice. C'était un soir, une grosse locomotive avec des gros yeux illuminés. Moi qui n'ait jamais voyagé en Pologne c'était mon grand voyage et je me souviendrai lorsque j'ai quitté ma grand-mère qui me disait comme cela "oh ma petite fille je ne te reverrai plus jamais"et c'est vrai, je n'ai plus jamais revue ma grand-mère. Le voyage pour moi c'était attirant parce que je n'avais jamais mangé d'oranges, de boîte de pâté Olida et là où j'ai été surprise c'était de prendre une douche à Toul parce que moi je me baignais toujours dans les baquets. Je me rappelle qu'on nous a lavé, nettoyé, regardé les cheveux. Puis le train de Toul, Paris, de Paris à Caen et puis le petit train minier. Et nous sommes arrivés à Potigny".

LE PATERNALISME SOCIAL, REPONSE A L'INSTABILITE D'UNE CLASSE LABORIEUSE

Dans les mines ou dans la sidérurgie ces immigrés sont des prolétaires. La part des non-qualifiés est prépondérante.Le portrait robot de l'immigré est un homme dans la force de l'âge. Ainsi à Mondeville en 1931, alors que pour la population française, il y a 90 hommes pour cent femmes, pour les étrangers la proportion est de 459 hommes pour cent femmes. Ces hommes jeunes avec un âge moyen légèrement inférieur à 31 ans sont souvent simples manœuvres (47,6% des 3 519 étrangers recensés dans la commune de Mondeville entre 1927 et 1938). Ils n'ont le plus souvent à offrir que leur force et leur endurance physique pour les durs travaux du fond de la mine ou les postes les plus ingrats des hauts fourneaux comme ceux de fondeurs.

Ces travaux difficiles et dangereux font que les hauts fourneaux normands sont appelés "l'usine charnier" ou "l'usine cimetière" par la presse socialiste et syndicale de l'entre-deux-guerres. A ce titre les rapports mensuels de l'usine sont éloquents. Août 1920, "le jeune italien Leotta Antonio, petit manœuvre étant monté sur le marchepied d'un wagon sauta sur un tas de scories déposé le long de la voie et eut la tête écrasée sous les roues des wagons", Février 1921, "le maçon de poches Naraldi Luigi, occupé à réparer le fond du cubilot n°2 fut asphyxié par des gaz provenant du n°1". Le labeur difficile, le danger, mais aussi en période de pénurie de bras, la concurrence entre employeurs cherchant par tout moyen à débaucher les ouvriers, expliquent l'instabilité chronique des immigrés. Ainsi 56,3% des Italiens mineurs quittent leur travail en moins de trois mois. Le turn over des Polonais est moindre, mais il est tout de même suffisant pour que les entreprises développent un paternalisme social visant à stabiliser leurs employés.

Ainsi chaque entreprise construit ses cités pour loger les familles car en favorisant le regroupement familial, elles espèrent garder leur personnel. Ces "corons" normands, 1 500 maisons rien que sur le Plateau des villes de Colombelles-Mondeville-Giberville aux portes de la sidérurgie caennaise, traduisent aussi une ségrégation spatiale subie par les étrangers. Les communautés immigrées sont reléguées dans des cantonnements ou dans certaines rues des cités ouvrières. Eloignées des chalets et villas de l'encadrement, elles y développent une sociabilité très riche durant les premières décennies de leur arrivée, sociabilité parfois encouragée par les employeurs lorsqu'elle ne remet pas en question leur vision de l'ordre et de la morale.

UNE SOCIABILITE MULTIPLE

Les maîtres de forges encouragent ainsi la pratique religieuse. Les Polonais ont leurs lieux de culte à Potigny et à Mondeville, desservis par un des personnages clefs de leur communauté, le prêtre. A Colombelles est consacrée en novembre 1926, par le Métropolite Euloge, l'église orthodoxe Saint Serge. Les Ukrainiens de rite uniate se rassemblent à quelques centaines de mètres dans la vieille église Saint-Martin de Colombelles. Les pratiques associatives sont très nombreuses. Les Polonais ont leur sokol ou société de gymnastique, leur chorale, leur club de tir, leur groupe théâtral, leur club de foot, etc... Les Russes ont leur cinéma ou leur bibliothèque. Un moniteur ou instituteur polonais payé par la mine de Soumont et les hauts fourneaux enseigne à plusieurs centaines d'enfants d'immigrés. Chaque groupe étranger possède aussi ses propres commerces. Cet "ethnic business" est particulièrement florissant à Potigny avec en 1938 une dizaine de commerces tenus par des Polonais ou des Italiens, allant de l'aubergiste au cordonnier en passant par le boulanger, etc...
En revanche, les pratiques syndicales ou politiques, contrées systématiquement par le patronat bas-normand sont plus lentes à s'instaurer et varient énormément selon les nationalités. Avant la seconde guerre mondiale, les Italiens reproduisent en Normandie leurs luttes nationales. Un groupe fasciste ou "fascio" dirigé par un dénommé Bartoloméo, Vice-Consul et propriétaire d'un magasin de produits alimentaires italiens existe à Mondeville. Il subit maintes fois les attaques des Italiens du Comité de Lutte Anti-fasciste Prolétarien de Mondeville. La rivalité entre Italiens installés en Basse-Normandie est à son paroxysme après l'assassinat du leader socialiste italien Carlo Rosselli et de son frère Nello. Ils meurent poignardés à proximité du château de Couterne dans le département de l'Orne, exécutés sur ordre de Mussolini par des tueurs de la Cagoule. Chez les Russes, le général Miller, chef à partir de 1930 de la R.O.V.S ou Union générale militaire russe vient plusieurs fois apporter le message d'une reconquête de la mère patrie avant de disparaître en 1937 enlevé par les services secrets soviétiques.

Mais pour la majorité des étrangers, la préoccupation essentielle demeure le travail surtout après la crise économique des années trente. Certes, les industriels normands de peur de désorganiser leur production demandent aux autorités de conserver leurs travailleurs étrangers. Mais face aux pressions de l'opinion publique relayées par les directives ministérielles (loi du 10 août 1932 sur la protection de la main-d'œuvre nationale fixant par secteurs d'activités des quotas d'étrangers), des réductions d'effectifs d'immigrés sont opérées principalement sur les célibataires.

LA PERIODE DES CHOIX

Ainsi c'est une population étrangère avec une structure de plus en plus familiale, qui subit la seconde guerre mondiale. Les attitudes face à l'occupation allemande sont diverses. Les leaders du "fascio" italien prônent la collaboration. Quelques Polonais, des "Folkdeutsch", pro-allemands, anciens des mines de Silésie ou de Westphalie partent volontairement travailler en Allemagne. La communauté russe hésite après 1941 et l'invasion de l'U.R.S.S. entre son anti-communisme(7) et son patriotisme viscéral. Mais nombreux sont les Polonais à s'engager en 1939 dans l'armée française ou dans les divisions de l'armée polonaise basées à Coëtquidan et à rejoindre en 1940, l'Angleterre. La résistance normande a compté aussi dans ses rangs des étrangers. L'Italien Carlo Scola et le Polonais François Kalinicrenko, jeunes gens issus de l'immigration sidérurgique normande structurent dès fin 40 avec quelques camarades un réseau dans la banlieue ouvrière caennaise. Début 1942, Carlo Scola est arrêté et torturé par la Gestapo. Italien, il est livré aux autorités de son pays et envoyé se battre en Tunisie. Volontairement, il se rend aux Anglais et termine la guerre en captivité près de Londres. François Kalinicrenko est blessé à mort par les nazis le 8 juillet 1943. Dans la communauté des mineurs de Potigny, l'instituteur Monsieur Ginter appartient au réseau national polonais de résistance Monica. Arrêté en décembre 1942, il est déporté à Buchenwald et Oranienburg et échappe de justesse à la mort. Par contre l'abbé polonais de Potigny, Makiela ne reviendra pas des camps nazis.

LIBERATION ET INTEGRATION

Le débarquement du 6 juin 1940 et la bataille de Normandie apportent des bouleversements très profonds. La première division blindée polonaise du général Maczek joue un rôle prépondérant dans la bataille de Falaise et participe à la libération des villes du bassin minier bas-normand. Cet héroïsme se paie lourdement, 135 officiers et 2 292 soldats sont tués. Un cimetière situé à 5 km de Potigny sur la commune de Langannerie avec 590 tombes rappelle ces sacrifices. Lorsque les habitants de Colombelles, ville où est situé l'essentiel des installations sidérurgiques de la "Normande", doivent évacuer, c'est un Italien d'origine, Victor Lazzaro, tenancier d'une cantine pour les ouvriers qui devient Maire. Que les habitants de Colombelles acceptent qu'un ex-Italien assure la fonction de premier personnage d'une commune au cœur des souffrances de la libération traduit assurément une évolution des sentiments réciproques, une forme d'intégration.

Stefan Barilak illustre aussi ces changements dans les mentalités. Souvent critique et réaliste lorsqu'il se souvient des sentiments parfois xénophobes des Français avant guerre contre les "Polaks", son parcours individuel contribue aux transformations dans le regard de l'autre. Le 21 juin 1940, il gagne l'Angleterre à bord d'un contre-torpilleur. Pendant 4 années, il s'entraîne en Ecosse. Le premier août 44, soldat de la Première Division Blindée Polonaise il débarque en Normandie : "Pour moi, c'était une sensation, une émotion car je reconnaissais mon coin. Le 8 août, on est entré dans la bataille et j'ai eu cet honneur qui m'a valu d'être un bon Français par la suite, de délivrer avec ma division, Gouvix. Je me sens bien ici parce que j'ai délivré mon propre village". Ainsi, après guerre, la presse locale de Potigny ne consacre plus ses colonnes aux faits divers où "s'illustraient" les étrangers mais, aime à rappeler l'héroïsme des soldats polonais.

EPILOGUE DE LA GRANDE IMMIGRATION BAS-NORMANDE

Fait particulier, la Normandie ne fait pas un appel massif aux immigrés pour sa reconstruction. Certes, quelques Italiens arrivent dans le bâtiment, mais la population étrangère diminue recensement après recensement(8). Les mariages mixtes, qui démarrent vraiment après 1945, et les naturalisations automatiques ou demandées expliquent ces baisses d'effectifs. De nombreux "Polonais normands" décident aussi de retourner chez eux afin de participer.à la construction de leur nouvelle patrie socialiste. Le retour au pays est parfois difficile. Des lettres expriment la déception : "Il faut que je touve le moyen de partir d'ici librement en France. Vivre ici est impossible. On mange de tout... Je ferai tout pour partir vers ma deuxième Patrie. Ici parviennent des nouvelles qu'en France, il y a la misère et que le pain manque, mais moi, je ne crois pas du tout à cela car j'y étais 19 ans et il y avait de tout à volonté. Vive la France (9)".

Rester est alors un choix, politique parfois, humain ou familial le plus souvent. Faute d'apports nouveaux, les communautés étrangères finissent avec les deuxièmes et troisièmes générations par perdre leurs spécificités. La langue du pays finit par s'oublier. Les petits-enfants ne la parlent pratiquement plus. La pratique religieuse suit cette évolution. A Colombelles, le culte orthodoxe résonne encore mais les offices en slavon sont abandonnés au profit du français. Les textes lithurgiques sont traduits, seules les mélodies slaves sont conservées. Une seule fois par mois, un prêtre vient de Paris pour la célébration. Le reste du temps, les laïcs se débrouillent(10). Dans la mémoire collective aussi bien étrangère que française peuvent s'installer alors les clichés d'une immigration sans difficulté et soubresauts. L'intégration semble alors terminée.
Marc Pottier

1)- P. Milza et M-C. Blanc-Chaléard, Le Nogent des Italiens, Editions Autrement-Série Monde/Français dailleurs, peuple d'ici, H.S.n° 80, 1995, 149 p.

2)- J. Ponty, les Polonais du Nord ou la mémoire des corons, Editions Autrement-Série Monde/Français d'ailleurs, peuple d'ici, H.S.n° 83, 1995, 123 p.

3)- G. Mauco, Les étrangers en France, leur rôle dans l'activité économique, Armand Colin, 1932, p 155.

4)- A. SAYAD, "Les trois âges de l'émigration algérienne", Actes de la recherche en Sciences sociales, juin 1977, n° 15, p 59-81.

5)- J. PONTY, Polonais méconnus, histoire des travailleurs immigrés en France dans l'entre-deux-guerres, Publications de la Sorbonne, 1990, p 20-31.

6)- La mémoire vivante, Autour de l'immigration Est-européenne à Colombelles 1917-1939, Coproduction : école publique Victor Hugo de Colombelles et Atelier Cinéma Normandie, 1994, p 20.

7)- Les autorités allemandes cherchèrent des alliés à Colombelles parmi les Russes blancs de l'Union des Cosaques de l'Ataman Kalédine.

8)- A partir de 1968, le nombre d'étrangers augmente de nouveau en Basse-Normandie. Mais ces Africains du Nord, Turcs, Portugais ou réfugiés d'Asie du Sud-Est constituent une immigration fort différente de celle du premier vingtième siècle.

9)- Lettre de Pologne adressée à Mme et M. Baran, le 25 août 1948.

10)- District (infos), journal du District du Grand Caen, n°15-janvier 1997, entretien avec Dimitry Miniejew.

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