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La disparition d'Ahmed El Habib Hachlaf

L'homme du patrimoine

Migrance - n°8

En préparant au début de l'année 1990 la présentation de notre exposition France des étrangers, France des libertés à l'Arche de la Défense, nous avions décidé avec nos partenaires de la Fondation de l'enrichir en rendant hommage à quelques figures emblématiques de l'histoire de l'immigration et en évoquant quelques lieux ou moments symboliques de cette histoire. C'est ainsi qu'est née ce que nous avions à l'époque intitulé La rue de la mémoire qui se déployait tout au long des coursives du Toit de la Grande Arche. On y découvrait les photos d'identité du photographe du pont prises dans le Saint-Étienne des années trente, l'ouverture des premiers restaurants chinois à Paris au lendemain de la Grande Guerre, l'histoire de la bibliothèque Medem à travers la figure de M. Waizbrot, les premiers pas de la diaspora arménienne en France grâce aux archives du Studio Arax, les peintures murales des antinazis allemands internés dans le camp des Milles,…
C'est dans ce cadre que nous avions rendu hommage à Ahmed Hachlaf, fondateur et directeur du Club du Disque Arabe. Ce clin d'œil - car l'évocation de l'homme et de son œuvre ne pouvait bien évidemment qu'être succincte - s'imposait pour de multiples raisons.
Arrivé en France à la libération pour y faire son droit -il était issu d'une famille de magistrats et avait fait des études à la Médersa de Tlemcen puis à celle d'Alger-, le jeune Hachlaf se fait embaucher en 1946 à Paris-Inter où il est chargé d'animer une émission radiophonique quotidienne destinée aux travailleurs maghrébins. Auprès du comédien et chanteur Abdelaziz Elagrebi qui dirige ce service, il apprend les rudiments du métier avant de remplacer l'artiste tunisien qui doit rentrer dans son pays : "je me suis trouvé du jour au lendemain, racontera plus tard Ahmed Hachlaf, à la tête d'un service important. Les émissions arabes de la radiodiffusion française prenant de plus en plus d'ampleur et, ne pouvant me contenter des disques existant sur le marché, je fus conduit à demander un budget artistique pour faire des enregistrements nouveaux.
A cette époque, il y avait à Paris un grand nombre de cabarets orientaux : le Koutoubia, Eldjazaïr, l'Oasis tunisienne, le Baghdad, les Nuits du Liban, la Kasbah et d'autres encore. C'est là que commença ma vie nocturne : je faisais des reportages dans les différents cabarets, interviewant les artistes, enregistrant certaines des chansons qu'ils chantaient en public. Ce fut pour moi une bonne école de journaliste doublée d'une bonne école de directeur artistique car j'intervenais souvent dans les programmes de la soirée pour établir des programmes complets, prêts à la diffusion. La fréquentation des artistes me mena insensiblement à les engager pour enregistrer leurs nouvelles compositions et donner à mes programmes de radio une vie constamment renouvelée." 1
Ahmed Hachlaf qui rencontre tous les artistes de passage ou séjournant dans la capitale (les maghrébins Slimane Azem, Ahmed Fouiteh, Ahmed Wahby, Abelwahab Agoumi, Missoum, Mohamed Jamoussi et les moyen orientaux Mohamed Abdelwahab, Oum Kalsoum, Farid El Atrache) diversifie ses programmes : il met ainsi en place une émission pour les femmes qu'il confie à Saloua et une autre en 1951 destinée aux enfants et animée par Warda qu'il fait débuter à l'âge de 11 ans. Accompagnant les pèlerins à La Mecque, il enregistre et diffuse les messages destinés à leurs familles et crée même une émission consacrée au cinéma où l'on peut entendre - dans son intégralité ! - la bande son originale des films arabes qui passent à l'époque dans certaines salles parisiennes. Cette carrière radiophonique prend fin en avril 1956, à l'occasion de la crise de Suez. Les animateurs des émissions en arabe refusent de participer à la propagande anti-nassérienne et se mettent en grève. Licencié, Ahmed Hachlaf va enfin pouvoir se consacrer à sa deuxième passion : la production, métier qu'il pratiquait en fait depuis des années déjà.
Dès 1947 en effet, A. Hachlaf avait été contacté par la société Decca puis par Pathé-Marconi qui l'avait embauché comme directeur artistique. En peu de temps, il s'assure ce qu'il appelait lui-même "un quasi-monopole du disque arabe", soit en passant des contrats avec les maisons de disques spécialisées (Baïdaphone, Cairophone, La Voix de l'Orient, La Voix de l'Islam,…), soit en enregistrant directement les très nombreux artistes dont il avait fait la connaissance. En 1972, il se sépare de Pathé-Marconi et crée sa propre société qui produira au total plus de cinq mille chansons. Tout en assurant l'organisation de nombreux galas, notamment avec l'Amicale des Algériens en Europe, il se consacre de plus en plus à la préservation et la diffusion des "musiques arabes". C'est dans cet esprit qu'il publie avec son frère, Mohamed El Habib, son anthologie de la musique arabe et caresse le rêve de réaliser une anthologie enregistrée, projet qu'il avait soumis il y a des années mais en vain à diverses institutions culturelles régionales et internationales. Il y a encore quelques semaines, durant ce qui était devenu presque un rite - un déjeuner le vendredi - il nous en parlait encore tout en évoquant de nombreux autres projets.
Ces quelques notes biographiques donnent une idée de l'importance de l'homme qui vient de disparaître et de son parcours, emblématique à plusieurs égards.
Venu pour un court séjour, A. Hachlaf a été, comme des centaines de milliers d'autres, "rattrapé par l'immigration" et s'il n'a jamais coupé les liens avec sa terre d'origine, on ne l'imaginait pas vivant ailleurs qu'en France. Il avait bien évidemment, et comme nombre d'Algériens immigrés, milité activement pour l'indépendance de son pays, notamment en organisant durant la guerre des tournées artistiques pour le compte du F.L.N.. Mais l'on sentait, même s'il n'en parlait jamais, une sorte d'amertume, de prise de distance vis-à-vis de cette terre et de ses tourments actuels, un éloignement qui n'empêchait ni l'intérêt soutenu ni l'affection. On avait le sentiment que pour l'entrepreneur opiniâtre qu'il était, l'évolution du pays était quasi-insupportable, d'où peut être cette discrétion à l'égard de l'autre rive qu'il partageait avec de nombreux autres "émigrés" comme il lui arrivait encore de nommer ses compatriotes.
Comme la majorité d'entre eux, A. Hachlaf avait donc fait souche en France, mais de cette trajectoire migratoire somme toute classique, il avait tiré le meilleur parti pour lui et pour les autres. Novateur ("Le premier à lancer le disque microsillon pour la musique arabe en 1950, écrivait-il fièrement, je suis aussi le premier à lancer pour elle le disque compact"), il se trouvait après des décennies de travail à la tête du plus important catalogue classique de musique arabe. Cette carrière en avait fait l'incontournable référence pour tous ceux que cette musique et son histoire passionnaient. Acteur et observateur privilégié de l'histoire de l'immigration maghrébine en France depuis la libération, son témoignage nous faisait prendre conscience des aspects méconnus de cette histoire et nous encourageait à défricher de nombreuses pistes de travail, encore peu exploitées.
Driss El Yazami

1 - Les éléments biographiques qui suivent sont pour la plupart empruntés à l'ouvrage : Anthologie de la musique arabe (1906-1960), Ahmed et Mohamed El Habib HACHLAF, Publisud, Paris, 1993, 346 p. Mhenna Mahfoufi avait rendu compte de cet ouvrage dans Migrance n° 3.

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