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Saïl Mohamed, un anarchiste algérien en France

Migrance - n°3

Si Saïl Mohamed figure dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Jean Maitron dans son Histoire du mouvement anarchiste ne mentionne pas son existence. Cet anarchiste algérien n'eut pas la renommée de militants qui laissèrent des mémoires ou conduisirent ce mouvement. Militant de base comme tant d'autres, il consacra sa vie au mouvement libertaire. Déserteur, insoumis, animateur de multiples comités, gérant d'un journal, combattant en Espagne, Saïl Mohamed eut la particularité de faire partie d'une des premières vagues de l'immigration algérienne en France et d'entrer en contact avec le mouvement anarchiste. Cette originalité fit de lui un des meilleurs connaisseurs, pour la presse libertaire, de la situation algérienne.
Saïl Mohamed, Ameziane ben Ameziane, naît le 14 octobre 1894 à Taourit-Béni-Ouglis (Kabylie). Il semble qu'il n'ait pratiquement pas fréquenté l'école. Il exerça la profession de chauffeur mécanicien. Si nous ne connaissons pas avec précision la date de son arrivée en France, il est déjà dans l'hexagone durant la Première Guerre mondiale et s'insoumet lorsqu'il est appelé à partir pour le front. Arrêté une première fois, il déserte. Repris, il passe une grande partie de la guerre en prison. Après l'amnistie, il prend (ou reprend ?) contact avec le mouvement anarchiste, et adhère à l'Union anarchiste où il milite au sein de la Fédération de la région parisienne. En 1923, il constitue, avec son ami le chansonnier Slimane Kiouane (dont nous perdons la trace) le premier Comité d'action pour la défense des indigènes algériens. Nous le retrouvons dans les souscriptions du Libertaire dans les années cinquante. A partir de cette date, il traite quasi-uniquement des problèmes algériens. Dans un article, il tonne contre : "les marabouts qui avec leur religion bernent les populations", menace dans un autre intitulé "le calvaire des indigènes algériens" : "Prenez garde qu'un jour les parias en aient "marre" et qu'ils prennent les fusils pour les diriger contre leurs véritables ennemis, au nom du droit à la vie et non comme autrefois pour une soi-disant patrie marâtre et criminelle"1. Avec son groupe du XVIIe arrondissement de Paris, il essaie à plusieurs reprises "d'éduquer les parias d'Algérie". Ce fut alors le seul groupe libertaire à organiser des meetings en langue arabe et en français2. Sail proteste régulièrement contre les emprisonnements en Russie soviétique : "... mais en attendant les pauvres bagnards de Solovieski vous envoient le cri d'amnistie, eux qui ont osé élever la voix contre toutes les dictatures. Quant à nous leurs frères de misère, nous vous crions: "A bas les deux bagnes celui de Biribi et celui de Solovietski"3. Tout au long de cette période (1923-1939), Saïl donne aux journaux anarchistes des articles dénonçant : "la barbarie coloniale"; les différentes affaires qui secouent l'Algérie de l'époque; "le cynisme des administrateurs"; il proteste contre l'arrestation de Victor Spielman4 où il dénonce encore une fois "la civilisation française en Algérie" : "Vol, rapine, incendie, assassinat d'un peuple trop faible pour se défendre, voilà votre œuvre, ce qu'est votre civilisation dans sa triste réalité".5 Lorsque la France célébre en 1930 le centenaire de la conquête de l'Algérie, le mouvement anarchiste lançe une campagne de protestation au nom du Comité de défense des indigènes algériens. Saïl Mohamed, alors secrétaire du comité, rédige tracts et communiqués contre "la provocation du centenaire de l'Algérie", dans lesquels il dénonce : "la conquête de l'Algérie"qui "ouvrit, pour la bourgeoisie française, une ère de banditisme coloniale qui n'est point close"6 et réclame : "l'abolition de l'indigénat, le droit syndical, la liberté de la presse, l'extension à l'Algérie de toute la législation française"7 .
L'année suivante, Saïl participe activement à la campagne lancée par l'ensemble du mouvement anarchiste (Union anarchiste, Association des fédéralistes anarchistes, Confédération générale du travail- Syndicaliste révolutionnaire)8 pour protester contre l'exposition coloniale. Après cette campagne, Saïl Mohamed multiplie ses activités. Fondateur de la Section indigène algérienne de la CGTSR9, il est secrétaire du groupe d'Aulnay-sous-Bois de l'Union anarchiste et gérant de L'Eveil social, le journal du peuple dont le premier numéro paraît le premier janvier 1932. Responsable en titre de la publication - le poste de gérant dans la presse libertaire n'a pour fonction que d'assurer une couverture légale au journal -, il est poursuivi pour "provocation de militaires à la désobéissance" après la parution à la fin 1932 d'un article antimilitariste.
Face à cette assignation, La Défense, un des journaux du Secours rouge international réclame son amnistie mais Saïl rejette cette défense : "... Je ne tolèrerai jamais que ma défense soit prise par les enfants de chœur du fascisme rouge qui sévit en Russie, pas plus d'ailleurs que par tout autre polichinelle politique, qui viendra crier aujourd'hui amnistie pour m'enfermer lui-même demain... Je ne pourrais que mépriser une telle sollicitude tant qu'elle ne s'étendra pas aux victimes de Staline."10 .
Après le 6 février 1934 et les manifestations des 9 et 12 février, le mouvement anarchiste cherche des réponses au danger fasciste : "Nous ne sommes pas adversaires de l'organisation de groupes d'autodéfense du prolétariat... Coup pour coup ! Oeil pour oeil ! Dent pour dent ! Tels doivent être les mots d'ordre de lutte antifasciste...11". Saïl qui avait déjà trouvé des armes est arrêté le 3 avril 1934 pour "port d'arme prohibé". La presse libertaire prend immédiatement sa défense12 et accuse le gouvernement et l'Etat d'emprisonner un militant antifasciste et de laisser les militants d'extrême droite en liberté. L'autre axe de son attaque porte sur l'attitude des communistes qui présentent Saïl comme : "un agent provocateur... dénoncé comme tel" (L'Humanité du 3 avril 1934). Condamné à un mois de prison puis une seconde fois à un autre mois, il reste en détention quatre mois, et ce malgré le soutien des socialistes et des militants d'extrême gauche comme Aurèle Patroni ou le noyau de La Révolution prolétarienne.
Une fois libéré, Saïl reprend ses activités de journaliste. L'Eveil social s'étant entretemps fondu dans Terre libre (organe mensuel de l'alliance libre des anarchistes du midi) dont le responsable était André Prudhommaux13 et s'occupe de l'Edition nord-africaine, une des éditions de Terre Libre qui, suivant en cela le principe du fédéralisme anarchiste, contenait des éditions régionales. Mohamed Saïl reconstitue dans le même temps le Groupe anarchiste des indigènes algériens et axe les campagnes autour de deux thèmes principaux: le combat anticlérical "Attendez-vous un secours d'Allah, dont la religion vous ordonne la vengeance et avec qui vous êtes en contradiction puisque vous êtes soumis à des maîtres infidèles ? Non, n'attendez rien d'Allah, les cieux sont vides et les dieux n'ont été créés que pour servir l'exploitation et prêcher la résignation14"; le combat anticolonial : "Vos exploiteurs ne vous considèrent pas comme des hommes, mais comme des esclaves bons à tout supporter...". et les nouveaux statuts comme le code de l'indigénat : "Si vous ne donnez pas l'égalité des droits aux indigènes , si vous leur refusez l'instruction vous serez coupables de la révolte d'un peuple accablé, qui souffre depuis cent ans et qui sera capable de tenter la pire aventure pour reconquérir sa liberté".
Lorsque la guerre et la révolution éclatent en Espagne. Saïl part, fin septembre 1936, rejoindre les rangs du Groupe international de la colonne Durruti15, composé de militants libertaires de tous les pays et dont la section de langue française porte le nom de Centurie Sébastien Faure. Saïl envoit de nombreuses lettres dans lesquelles il décrit les conditions de vie des combattants 16 . Blessé à la main fin novembre, il rentre en France au mois de décembre et fait, comme tous les militants de retour d'Espagne, des tournées de conférences sur les réalisations des collectivisations espagnoles.
Après l'Espagne, Saïl retrouve le combat anticolonialiste. Le 17 Mars 1937, il participe au meeting tenu à la Mutualité par l'ensemble des organisations de la gauche révolutionnaire non stalinienne et des indépendantistes nord africaines pour protester contre les massacres en Tunisie et l'interdiction de l'Etoile nord-africaine, où il dénonce "les mensonges de la civilisation"17. Il participe au congrès de l'Union Anarchiste en novembre 1937, puis prend son travail de militant de base. Saïl est arrêté et inculpé une nouvelle fois pour "provocation de militaires". Jugé par le tribunal de Pontoise, il est condamné en décembre 1938 à 18 mois de prison18. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il est à nouveau arrêté lors d'une perquisition à son domicile qui entraîne la dispersion de sa bibliothèque. Libéré ou évadé du camp de Riom où il avait été transféré, il s'occupe de la fabrication de faux papiers pendant l'Occupation19.
A la Libération, Mohamed Saïl reconstitue le groupe anarchiste d'Aulnay-sous-Bois et relance ces appels aux travailleurs algériens. "Jaloux des lauriers du pape Staline qui est en train d'imposer sa dictature au monde arabe, tel l'Iran et la Turquie dont il veut s'accaparer, en vertu sans doute du droit des peuples à se diriger eux-mêmes, nos communistes repartis de France tentent de vous imposer avec une fausse doctrine dont le but est de profiter de votre crédulité... Travailleurs algériens ! Pour qu'il n'y ait plus de caïds, de députés ou de marabouts endormeurs du peuple venez avec nous !"20 En 1951, il est mandaté comme responsable aux questions nord-africaines dans la commission syndicale de la Fédération anarchiste et écrit une série d'articles consacrés au "Calvaire des travailleurs nord-africains" dans lesquels il décrit les conditions de vie, l'émigration, le travail et proteste contre les emprisonnements des militants indépendantistes. Saïl Mohamed est mort fin avril 1953. Le mouvement libertaire lui rendit un dernier hommage lors de son inhumation.
Sylvain Boulouque

1- Le Libertaire n°242, 16 août 1924.
2- Le Libertaire n° 343, 26 novembre 1924.
3- Le Libertaire n°341, 24 novembre 1924.
4-Victor Spielmann (1866-1943), colon, il se rapproche du mouvement libertaire et devient éditeur de brochures à caractère libertaire et collaborateur de la presse libertaire. Pour sa biographie se référer à la revue Parcours n° 12, mai 1990.
5- Terre libre n°20, décembre 1935.
6- La Voix libertaire n°30, 21 septembre 1929.
7- La Voix libertaire n°55, 15 mars 1930.
8- Pour l'histoire des groupes et organisations anarchistes, se référer à Maitron (Jean). Histoire du mouvement anarchiste, T 2, éd. Maspero 1975. (Tel, Gallimard 1992), pages 79 à 120.
10- L'Eveil social, deuxième année n°2, février 1933. Au sujet de l'attitude des anarchistes face à la Russie cf entre autre Voline Le Fascisme rouge. Bruxelles 1934. (Réédition prochaine).
11- Le Libertaire du 6 décembre 1935. Cité par Rioux (Jean Pierre) dans Révolutionnaires du Front populaire (page 83). UGE 1973. On trouve dans les comptes rendus des congrès de 1933 (Le Libertaire n°403. 28 Juillet 1933) et de 1934 (n°418, 1 juin 1934) des déclarations similaires.
12- La Voix libertaire n° 264 du 21 avril 1934, n°265 du 28 avril 1934, n°266 du 12 mai 1934, n°272 du 21 juillet 1934, n°274 du 1 septembre. Le Combat syndicaliste n°51 du 9 mars 1934, n°60 du 29 juin 1934. Le Libertaire n°419 du 15 juin 1934, n°421 du 15 juillet 1934. L'Eveil social n°29 du 1mai 1934.
13- Cf notice Prudhommaux due à Charles Jacquier in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français. volume 39, éd. Ouvrières. Publié sous le direction de Maitron (Jean) et Pennetier (Claude).
14- La Voix libertaire n°295, 23 Mars 1935.
15- Le groupe international de la colonne Durruti ne fit jamais partie des Brigades internationales contrairement à ce que prétendent certains historiens qui mélangent les engagements des volontaires en Espagne.
16- Le Combat syndicaliste n°179, 23 novembre 1936. L'Espagne antifasciste n°17, 4 novembre 1936. Saïl déclara lors du congrès de l'U.A. de 1937 : "Pour avoir un fusil, j'aurais léché le cul d'un garde mobile", la phrase fut retranscrite : "Pour avoir un fusil, j'aurais fait toutes les concessions." Témoignage de L. Feuillade.
17- Le Libertaire n°542, 23 mars 1937.
18- S I A n°6, 22 décembre 1938.
19- Le Libertaire n°390, 20 mai 1954.
20- Le Libertaire n°22, 25 mars 1946.

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